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[Psi]
• Le temps du non / Janvier
2006
Dossier
• Ainsi j'ai
su,
récit, par Michelle Varène-Bigot,
Aix-en-Provence 2006
• Documents en
cours de transcription dont, Notre
expulsion 10-12-1940, document
communiqué par Emma Rapp, épouse
Ickowicz, Bollène 2006)
•
Lettre de dénonciation
contre le Dr Marianne Basch, par le Dr Hugou à
Bollène, le 18 mai 1943,
document communiqué par Michelle Bigot
et Françoise Basch.
ø
Ainsi j'ai
su
La
famille de mon père étant de Bollène
(Vaucluse), c'est dans son village natal que nous
passions nos vacances chaque année. Sa
sœur Adrienne nous accueillait dans la maison
familiale commune. Il en fut ainsi pour nos vacances
de 1939. Or, cette fois, très grand changement
: nous sommes restés à Bollène
avec ma mère. J’avais alors dix ans,
mon frère douze. Mon père, lui,
était remonté au Bourget, où
il était “requis sur place”
à l’usine, puisqu'il avait fait la
guerre de 14.
De quatorze à soixante
quatorze ans, ma tante Adrienne a travaillé
dans le magasin de tissus qui appartenait à
la famille M. Quand ses parents sont morts elle
émigra chez ses patrons, où elle
avait sa chambre.
Le grand père M.,
Gaston, avait épousé une fille du
pays et le fils M., Pierre, avait épousé
une jeune marocaine qu’il avait rencontrée
au Maroc, lors de son service militaire ou de
la guerre du Rif, je ne sais plus très
bien. Le mariage mixte n'a jamais été
un problème dans le village, à cette
époque la question ne se posait même
pas. Les M. étaient des Bollénois,
point final. C'est seulement par les Lois de Vichy,
en 1940, et avec l'Occupation allemande puis italienne,
que nous avons été obligés
de savoir que les M. étaient Juifs.
Donc, durant les grandes vacances nous allions
régulièrement, nous “les
enfants V.”, nous amuser chez “les
enfants M.”, tantôt chez les
uns, tantôt chez les autres. Une véritable
vie “familiale” existait entre nous
tous. À tel point que tous les enfants
appelaient une tante, Mme Bloch, Tante Berthe
! Nous étions tous très proches
de la femme de Pierre M., Michæla, mère
de Jacques et Nicole M., sensiblement de notre
âge. Michæla avait besoin de parfaire
ses connaissances en français, c'est pourquoi
une institutrice venait spécialement pour
elle les après-midi, et cela nous fascinait
et nous rapprochait d’elle ! Elle nous confectionnait
des bonbons avec deux feuilles de menthe et un
morceau de sucre... Elle roulait le couscous avec
de gracieux mouvements des mains... Elle était
jeune, rieuse, belle et douce.
Nous allions
aussi chez les H. et les MS. de Nîmes, qui
avaient des liens de parenté avec les M.
de même que les Lévy et les Bloch.
Ils séjournaient dans leur maison de Bollène
pour les vacances. Là, nous retrouvions
les Lévy d’Orange et de nombreux
enfants du village, et nous nous amusions tous
follement dans le grand jardin rocailleux. J’y
ai même rencontré celui qui est devenu
un grand acteur, Jean-Louis Trintignant, de grands-parents
bollénois. Pendant ce temps les “grandes
personnes”, des femmes essentiellement,
s’installaient devant la maison où
se trouvait une longue table, entourée
de chaises et de larges fauteuils en rotin, et
s’activaient à la préparation
de confitures, ou bien faisaient des travaux d’aiguilles,
de tricot ou de broderies. Ma tante venait nous
chercher à la sortie du magasin et s’attardait
volontiers avec elles.
Après la défaite
de 39, Bollène a accueilli de nombreuses
personnes “étrangères”.
À Bollène circulait une phrase qui
m’a toujours amusée : “ce-sont-des-étrangers-pas-d’ici”,
ce qui, je suppose, signifiait qu’il y avait
des “étrangers d’ici”,
lesquels venaient, par exemple, d’Orange,
distante de 25 kms !
En décembre 1940,
nous avons donc vu arriver tout d’abord
tous les Alsaciens expulsés de Dorlisheim,
une quarantaine de personnes, résistants
et réfractaires au régime du Reich,
jugés non “ariennisables”
; ainsi mon frère et moi, avions beaucoup
d’amis de notre âge parmi leurs enfants,
auxquels se sont ajoutés très rapidement
des enfants juifs, Armand et Ernest Roth., Marceline
R., qui se reconnaîtra dans ce récit,
Jean-Pierre F. qui, sur sa carte d’identité,
s’intitulait Jean-Pierre Forest. Il habitait
avec sa mère face à la Kommandantur,
à côté de chez nous, et leur
maison jouxtait celle de la Prévôté
des Italiens. Nous allions tous à la même
école communale ; j'avais bien vite compris
que sa mère était rassurée
que nous partions ensemble... Jean-Pierre m’avait
révélé son “vrai”
nom... Il y avait aussi un cinéaste très
connu, Clouzot (une amie vient de me rappeler
son nom que j’avais oublié) [1],
qui habitait à Saint Pierre de Senos, à
2 kms de Bollène, avec de nombreux amis...
La doctoresse Basch exerçait sa profession
dans le village et aux alentours, elle était
très estimée.
[1]
Françoise Basch précise qu'il s'agissait,
non de Henri-Georges Clouzot, mais de ses parents,
François et Adée Clouzot.
En écrivant ces quelques lignes me vient
à l’esprit des moments de notre vie
durant cette période.
Pour mon frère
et moi, ce fut une vraie joie de voir surgir dans
notre vie ces enfants qui venaient d’autres
lieux, d’autres milieux et qui furent pour
nous une relation très enrichissante et
attrayante. Un exemple, parmi beaucoup d’autres
: avec les frères Roth, nous avions de
longues et intéressantes conversations,
nous échangions des livres et, souvenir
marquant, ils nous ont initiés au plaisir
du jeu d’échecs !
Par la suite,
Ernest Roth est venu plusieurs fois rendre visite
à ma mère, ravie de le revoir.
Trois familles alsaciennes sont donc venues habiter
la maison, située juste à de côté
de notre demeure familiale. Mes parents ont aidé
les expulsés d'Alsace dès leur arrivée,
pour qu’ils s’installent au mieux.
Entre-temps, mon père était revenu
du Bourget pour s’installer avec nous à
Bollène, mais il mourut brusquement et
sa disparition fut un véritable traumatisme
pour nous. Toutes ces familles ont été
alors très près de nous, très
solidaires. Pour ma part je me suis beaucoup rapprochée
d’elles et plus particulièrement
de la famille J. Ma mère étant en
grande dépression.
Je suis encore
actuellement en contact avec nos anciens voisins
et particulièrement avec la famille J.,
et c’est Alfred. J. qui m’a permis
d’avoir en ma possession un dossier complet
et si intéressant, établi par Mme
Emma Ickowicz, concernant l’histoire des
expulsés alsaciens vers Bollène
et la copie d’une lettre odieuse de dénonciation
concernant la Doctoresse Basch. Marianne Basch
soignait notre famille, et je me souviens en particulier
de ses nombreuses visites à la maison auprès
de ma Tante Adrienne et de mon frère. Ils
étaient alors très malades.
J’ai aussi un souvenir très très
fort. J’avais alors pour institutrice Madame
L. et pour amie sa fille Paulette, je connaissais
donc bien la famille. M. L. travaillait aux Impôts.
Un jour en me rendant à l’école,
je l'ai aperçu à l’arrière
d’une camionnette, debout et entouré
d’hommes. M. L. m’a regardé
intensément, je me suis retournée
pour suivre son regard jusqu’au bout...
Voilà le contexte.
Ma tante Adrienne
qui avait perdu son prétendant à
la guerre de 14 était ce que l’on
appelait alors une “vieille demoiselle”.
Elle était très large d’esprit
ce qui lui permettait d'être à la
fois une catholique active et une républicaine
déterminée. Au Bourget nous fréquentions,
mon frère et moi, l'Institut Sainte Marie,
mais arrivés à Bollène ma
tante a fait pression sur ma mère pour
que nous allions à “la communale”.
Ma tante a fait baptiser une partie de la
famille M. Elle s’était également
entendue avec Pierre M. pour correspondre efficacement
en cas de danger. Au fond du Magasin de Tissus
que jouxtaient les appartements de la famille,
était placée, déjà
bien avant la guerre, une sonnette électrique
qui servait alors simplement à appeler
les patrons dans la partie commerçante.
C'est avec cette discrète et fameuse sonnette
que, si nécessaire, ma tante signalait,
selon un code bien particulier, “un
danger” à Pierre M. Ce magasin,
loin d'être une petite boutique, était
un vaste espace de vente, ouvert sur la rue, prolongé
d'un entrepôt, puis d'un appartement. À
l'étage, un autre appartement avec une
suite de chambres, où l'on pouvait accéder
également par un escalier extérieur.
L'ensemble communiquait sur une grand cour mais
surtout, ce qui était essentiel, une deuxième
sortie donnait sur une autre rue... C'est de ce
dispositif de double sortie qu'était venue
l'idée de l'appel par sonnette. Elle a
donc vu arriver, je n'ai plus la date exacte,
ce qu’elle appelait “La Secrète”,
la Gestapo ; heureusement, ma tante se trouvait
au fond du magasin, elle a tout de suite compris
et a sonné de la bonne façon. Ensuite,
c'est très naturellement qu'elle s’est
avancée vers les agents de la Gestapo.
Bien plus tard, quand elle nous l’a raconté,
ses yeux brillaient de joie et de malice ! Évidemment,
“La Secrète” n'a pas
trouvé Pierre M. Il avait pris sa bicyclette
et, arrivé à la maison, ma mère
lui a dit de ne pas s'attarder car “Ils
risquaient de venir ici”. Il valait
mieux filer au lieu prévu, à la
ferme des Berbigier. La sœur de Pierre M.
avait épousé Maître R., notaire
à Cavaillon. Elle était baptisée,
son mari était catholique ; c’était
une bonne couverture. Lorsque les choses sont
devenues difficiles, le couple a pris les enfants
des M. avec eux. L’épouse de P. M.
elle, est partie pour Montélimar.
C’est
à partir de là que ma tante Adrienne,
qui s’occupait seule du magasin de tissus
de Bollène, a régulièrement
rendu visite à P. M., dans la ferme où
il se cachait. Elle prenait souvent la précaution
de m’emmener et nous passions chaque fois,
d'abord par chez des paysans amis, ou bien des
connaissances, pour récolter quelques nourritures,
le temps de bavarder un peu et égarer les
soupçons ! Après quoi, nous allions
voir Pierre. Visites toujours brèves. Je
n'ai jamais parlé de ces visites en compagnie
de ma tante à qui que ce soit et il n'y
eut aucune pression dans ce sens de la part de
mes parents. C'était ainsi. La menace était
présente sans que l'on parle : on savait.
Je me souviens qu’une fois P. M. est sorti
de sa cache. Il est apparu à l’improviste
chez l’oncle Vincent C., qui habitait en
face de chez nous. Il s'était laissé
pousser la barbe... Quand Vincent l’a vu
ainsi, à sa mine d'homme des bois, il lui
a dit : “Non Monsieur M. il ne faut
pas rester ainsi !”, et il lui a prêté
un rasoir. Nous étions très contents
de le revoir et nous avons soupé tous ensemble.
Je n’ai pas su les raisons qui l’ont
fait se déplacer, je ne me souviens plus
du temps qu’il est resté... mais
je sais qu'il n'a pas été pris !
Ce dont je me souviens très bien, c’est
la grande inquiétude de ma mère
face à cette situation, parce que les Allemands
réquisitionnaient alors, et sans prévenir
évidemment, une ou plusieurs chambres et
s’installaient chez nous ou chez les C...
ou ailleurs bien sûr.
Puis Pierre M.
est enfin revenu à Bollène et a
repris ses activités commerçantes
dans ses deux magasins ; la guerre était
finie.
Peu de temps après P. M. et
sa femme m’ont invitée, chez eux
à Montélimar dans leur appartement.
Un soir est arrivé un homme extrêmement
squelettique ; assis en face de nous, dans un
petit salon, il nous a très longuement
parlé.
Ainsi j'ai su...
Michelle Varène-Bigot
Janvier 2006
http://michellebigot.images.monsite.wanadoo.fr/
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Lettre de dénonciation
contre le Dr Marianne Basch
Docteur
H. HUGOU
de la
Faculté de MONTPELLIER
Avenue Lapparent à BOLLENE
- Vaucluse
-
Téléphone : 20
Bollëne, le 18 mai 1943
Monsieur le Commissaire
Général
aux Questions Juives
VICHY
Cette lettre, vous le voyez, n'est pas une lettre
anonyme, vous pouvez la lire jusqu'au bout. elle
vous signale deux faits entre cent dans le Vaucluse,
fief absolu des Juifs, de MONIS à PITON,
inclus.
Voici les faits :
Aaron Montélis,
juif, ex-chef comptable des Etablissements Valabrègue
et Cie, juifs, Sociétaires de Produits
réfractaires, ex-Président de la
section locale de l'ex-ligue des droits de l'homme,
ex-ordonnateur de l'Hospice de Bollène
dont il a dilapidé la patrimoine et d'où
il fut chassé à la suite d'une plainte
à l'Administration..... Aaron Montélis,
est toujours Président actif de la Société
de Secours Mutuels "LA PREVOYANTE",
contre le désire de nombreux sociétaires
qui ont subi des brimades de sa part.
2°
fait :
A la mort du Dr Coulanges, médecin
des Ecoles, des Enfants Assistés etc...
le poste de médecin cantonal pouvait être
attribué à l'un quelconque des médecins
du canton. Le candidat à la Légion
Française des Combattants, votre serviteur,
candidat à son corps défendant,
car je n'ai jamais brigué ni sollicité
aucun poste honorifique ou non, bien que mutilé
de guerre 14-18, chevalier de la Légion
d'Honneur pour faits de guerre, et 25 ans de service
dans le canton de Bollène pour les indigents,
les réformés etc... le candidat
de la Légion, dis-je, a été
éliminé par l'Administration Préfectorale
qui a désigné, elle ... je vous
le donne en mille !!! la doctoresse BASCH, belle-fille
de Victor BASCH, juif hongrois ayant perdu la
nationalité de Français, alias Marianne
Moutet, fille de Marius Moutet, ex-député
socialiste, franc-maçon... Après
celle-là, il faut tirer l'échelle
!!!
Et au surplus la Doctoresse BASCH, n'a
pas deux d'exercice dans le canton !!!
Et
ne vous étonnez pas que des gens non avertis
qualifient de bobards vos courageuses allocutions
à la radio.
signé : Dr H. H. HUGOU
P.S. - Et surtout n'attribuez pas à un
sentiment de basse jalousie qui n'est point dans
sa nature cette lettre d'un homme de soixante
ans.
Son excuse : il avait été
simplement dès l'âge de quinze ans
abonné enthousiaste de la LIBRE PAROLE
D'Edouard DRUMONT.
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