© Philippe Bilger • 14 juillet 2010
Il
faut défendre Aurélie Boullet
par
Philippe
Bilger
14 juillet
2010
Aurélie
Boullet a écrit un pamphlet sur son quotidien
de haut fonctionnaire dans un conseil régional.
Elle a été suspendue pour deux ans,
sans traitement.
C'est sous le pseudonyme
de Zoé Shepard qu'elle a lancé son
pavé dans la mare bureaucratique, «
Absolument dé-bor-dée ! »
Puisqu'en définitive
on a appris que le conseil régional d'Aquitaine
était le “modèle”, force
est de constater que sous le scalpel de
l'auteur, il n'est pas sorti vivant. Son
analyse est, nous dit-on, totalement fondée
sur la réalité qu'elle a pu observer,
nombre d'épisodes encore plus criants de
médiocrité ayant été
éliminés par ses soins.
Les hauts fonctionnaires
et les élus de la Région Aquitaine,
dénonçant une violation de l'obligation
de réserve, sont incapables de démontrer
que ce pamphlet fait référence à
quoi que ce soit de précis qui permettrait
d'identifier leur institution.
Sur les sept membres
du conseil de discipline, cinq ont reconnu ne
pas avoir lu l'ouvrage et pourtant le conseil
n'a pas été gêné pour
suspendre deux ans, sans traitement, “sa”
victime (Le Figaro Magazine, Marianne).
Il faut soutenir
la cause de cette jeune femme pour plusieurs raisons.
Cela commence à
“bien faire” que ce retour ici ou
là d'une conception très élargie
de l'obligation de réserve qui interdirait,
dans la Fonction publique, de penser, d'écrire
et de parler dès lors qu'un discours utile
mais critique sortirait de cet exercice de liberté.
Il convient de récuser vigoureusement ce
paradoxe qui voudrait qu'au moment où les
élites politiques, administratives et gouvernementales
s'affranchissent de leur réserve, celle-ci
ne soit plus imposée qu'aux fantassins
et soutiers de la Fonction publique. Le silence
serait pour eux et l'expression pour les autres
qui ont déjà, en quelque sorte,
le langage que leur autorise le Pouvoir sous toutes
ses formes.
Apparemment Aurélie
Boullet a mis en lumière, avec ses ridicules
et son incurie, le fonctionnement d'un conseil
régional socialiste. Mais que la gauche
se rassure, il n'est pas un des traits et des
dysfonctionnements que l'auteur révèle
qui ne puisse s'appliquer aux conseils régionaux
de droite et plus généralement à
l'ensemble de l'administration française, à
nos institutions de pouvoir et d'autorité,
voire à nos services publics parfois si
peu “au service” qu'on s'interroge
sur le droit d'être “public”.
L'absence d'efficacité, les heures de travail
sur lesquelles peu sont effectives, le droit d'accomplir
une tâche en une semaine quand elle prendrait,
avec intensité, deux heures, le refus viscéral
de tout ce qui pourrait donner élan, impulsion
et dynamisme, le fait que la mauvaise volonté
et l'impolitesse acquises ne doivent surtout pas
être déstabilisées - autant
de tares qui ne relèvent pas d'une quelconque
idéologie mais d'un tempérament
collectif qui ne s'honore pas d'être au
service des autres mais préfère
son petit train-train à l'enthousiasme
créateur et actif.
Les Palais de justice,
en tout cas celui de Paris, tribunal et cour d'appel,
sont de parfaits exemples (à rebours) de
cette détérioration au quotidien
d'une exigence à la fois technique et humaine.
Parce qu'au fond tout le monde “s'en fiche”.
Ce sont de trop petites choses pour qu'on s'y
intéresse alors qu'elles sont à
mon sens capitales et à l'origine de tout
! Les chefs ont tant de missions importantes à
assumer mais l'expérience démontre
qu'ils ne réussiront pas davantage dans
ces domaines qu'ils acceptent que dans les activités
dérisoires qu'ils méprisent. Le
talent, c'est de savoir d'abord traiter celles-ci
pour être dignes des autres. Mais cette
terrible vanité éloigne du bon sens,
du plus proche qu'on peut résoudre au bénéfice
du flou lointain qui demeurera virtuel.
Enfin, et c'est
l'argument central en faveur d'Aurélie
Boullet, si celle-ci n'avait pas existé
ni écrit ni dénoncé, qui
aurait fait connaître aux responsables la
réalité de leur univers jusqu'aux
plus petits détails, jusqu'aux infimes
imperfections ? Personne. Pour qui connaît
l'administration et ses méandres, les institutions
et le cloisonnement qui les sépare en tranches
autonomes et autarciques, personne jamais n'alerterait
les chefs sur l'état catastrophique ou
au moins déficient de ce qu'ils administrent,
puisqu'eux-mêmes ne cherchent pas à
s'en informer, ce qui serait pourtant la moindre
des choses. Ainsi, la charge de connaître
mais de demeurer ignorant se délègue
et personne n'est à même, jamais,
de dévoiler le vrai. Le vrai des choses
et des comportements professionnels ne serait-il
pas d'ailleurs un impressionnant réquisitoire
contre ceux qui font semblant de maîtriser
les situations ?
Mais quand
une Aurélie Boullet a une vision globale
et le courage de mettre l'indignation, la
causticité et la vérité au
premier rang, cela change. C'est une bienfaitrice
publique. L'avoir suspendue est une honte. C'est
aggraver un état qu'elle a permis de soulager.
Plutôt que
de la combattre, ce conseil régional et
toutes les structures qui pâtissent des
mêmes vices feraient mieux de s'attaquer
aux maux qui sont les leurs et qu'elle a heureusement
nommés.
Zoé
Shepard
Absolument
dé-bor-dée
ou
le paradoxe
du fonctionnaire
_____________________
Comment
faire les 35 heures en... un mois !
Albin Michel
ø