
[Note de la rédaction • Le lecteur trouvera ci-dessous la préface de Serge Klarsfeld au livre de Jacqueline Lang qui fête cette année ses 92 ans et dont la voix, au téléphone, est restée celle d'une très jeune fille. Il est à regretter que ces témoignages, dont beaucoup sont de surcroît d'une incontestable qualité littéraire, aient jusqu'à présent été publiés à compte d'auteur, aucune maison d'édition solide n'ayant souhaité se charger de ces écrits, sans doute considérés comme “non-porteurs” de la transmission de l'histoire de la Shoah. Ces témoins, aujourd'hui très âgés ont été de plus en plus relégués dans l'oubli à partir de la fin des années soixante-dix, quand des historiens reconnus comme spécialistes fiables ont déclaré dans les médias, sous toutes leurs formes, que des témoignages, il y en avait trop. Y eut-il également trop de déportés revenus... ? On peut se procurer « La Rose et la Bleue » en s'adressant aux FFDJF, 32 rue de la Boetie • 75008 Paris, ou en contactant l'association, via le contact du site : associationsite@orange.fr]
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Préface
Le témoignage de Jacqueline Lang est un acte de courage et d'amour. Il lui a fallu faire preuve d'une vaillance exceptionnelle pour rédiger à 88 ans ses souvenirs d'une période tragique qui l'a totalement bouleversée et où elle a perdu son époux, père de leurs deux filles, et inoubliable partenaire d'un bonheur à jamais détruit. Tout lecteur, même habitué aux récits des survivants de la Shoah, apprendra beaucoup de ce texte écrit avec cette irremplaçable simplicité qui permet à chacun de partager les péripéties et les émotions vécues par l'auteur. Ici aucune pose, aucune vanité ; tout est sincère et authentique. Jacqueline écrit pour que les heures terrifiantes que sa famille a |vécues comme gibier de la police de Vichy et de la Gestapo ressuscitent, pour que chacun prenne conscience à cette lecture de l'horreur quotidienne où évoluaient les Juifs tentant de protéger leurs enfants et de sauver leurs êtres chers arrêtés et internés. De la caserne des Tourelles au printemps 1942 à Drancy à l'automne 1943, Jacqueline se bat pour empêcher la déportation d'André, son mari, Juif français arrêté sur dénonciation. La jeune bourgeoise devient mécanicienne en fourrure dans une entreprise travaillant pour la Wehrmacht afin de bénéficier d'un Ausweis protecteur. Travail exténuant dans un atelier insalubre. Survient l'arrestation du père d'André pour avoir enfreint les affreuses réglementations anti-juives. Désormais deux hommes, deux vies à préserver, plus celle des enfants, plus les colis pour Drancy à assumer chaque semaine, plus le poids de l'espoir que le père et le fils mettent en elle.C'est alors qu'André, de Drancy même, parvient à prévenir Jacqueline qu'elle et les enfants figurent sur une liste des Juifs à arrêter. Jacqueline, ses fillettes de trois et cinq ans et sa belle-mère prennent la fuite provisoirement, puis définitivement. Les filles sont placées près de Limoges. Grâce à un stratagème et sous la menace de voir son père déporté par le prochain convoi s'il ne retourne pas le soir même à Drancy, André parvient à rejoindre Jacqueline un bref moment et de ces retrouvailles en
août 1943 un enfant sera conçu que Jacqueline décidera de perdre clandestinement pour ne pas lui donner vie en ce monde où l'on n'accepte les enfants juifs que pour les massacrer. Avec une fausse carte d'identité au nom de Langier, Jacqueline rejoint ses entants à Limoges et les emmène au Bugue en Périgord dans une campagne paisible et amicale.
C'est là que Jacqueline apprend la déportation le 20 novembre 1943 d'André et de son père. En janvier 1944, c'est au tour des parents de Jacqueline d être arrêtes et déportés. Jacqueline et ses enfants seront épargnés. La vie reprendra ses droits mais André continuera à vivre jusqu au dernier souffle de Jacqueline qui poursuit avec lui l'interminable dialogue de ceux qui s'aiment et qui savent qu'un jour ils se retrouveront comme au premier jour.
Ce témoignage, c'est celui de l'impossible oubli et de l'amour invaincu.
Il est écrit par Jacqueline et c'est encore André qui a guidé sa main.
Serge Klarsfeld
20.11.03