Psychanalyse et idéologie

Psi . le temps du non

Michel Rotfus

Goce Smilevski • « Poétiser à Auschwitz », dit-il

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Il est plus facile d'élever un temple que d'y faire descendre l'objet du culte

Samuel Beckett • « L'Innommable »

Cité en exergue au « Jargon der Eigentlichkeit » par T. W. Adorno • 1964

It is easier to raise a temple than to bring down there the worship object.

Samuel Beckett • “The Uspeakable one”

Underlined in « Jargon of the authenticity » by T. W. Adorno • 1964

Ø

Personne n'a le droit de rester silencieux s'il sait que quelque chose de mal se fait quelque part. Ni le sexe ou l'âge, ni la religion ou le parti politique ne peuvent être une excuse.

Nobody has the right to remain quiet if he knows that something of evil is made somewhere. Neither the sex or the age, nor the religion or the political party can be an excuse.

Bertha Pappenheim

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L'association ψ [Psi] LE TEMPS DU NON a pour but de favoriser la réflexion pluridisciplinaire par les différents moyens existant, la publication et la diffusion de matériaux écrits, graphiques, sonores, textes originaux, œuvres d'art, archives inédites, sur les thèmes en relation à la psychanalyse, l'histoire et l'idéologie.
ψ = psi grec, résumé de Ps ychanalyse et i déologie. Le NON de ψ [Psi] LE TEMPS DU NON s'adresse à l'idéologie qui, quand elle prend sa source dans l'ignorance délibérée, est l'antonyme de la réflexion, de la raison, de l'intelligence.

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© Michel Rotfus / 07 octobre 2013

 

 

Michel Rotfus

 

Paru sur son blog dans Mediapart

le 11 octobre 2013

 

Goce Smilevski, La Liste de Freud. « Poétiser à Auschwitz » dit-il

 

Un prétendu roman sur la cause des femmes ignorées, écrasées, bafouées.

Un roman qui défend la cause des femmes bafouées ou adepte, su ou insu, de la contre-révolution américaine conservatrice et  puritaine ?

 

Faire de Freud un être abject, semble être devenu une nouvelle manière pour certains auteurs de vouloir acquérir un succès rapide et pour leur éditeur, de croire vendre du papier.

 

Nous savons la facilité avec laquelle les mœurs se dissolvent devant l’appât du gain. Notre époque semble être particulièrement favorable à ce relâchement moral, en particulier dans une partie de la presse écrite qui rejoint le concert en oubliant toute éthique professionnelle en procédant un battage paresseux[1] à l’occasion de la parution de l’édition française La Liste de Freud[2] de Goce Smilevski.

 

Personnage central du livre, Adolfine Freud que l’auteur ou le traducteur, s’ingénie à nommer Adolfina, l’une des sœurs de Sigmund, raconte et se raconte l’histoire de son malheur. Aimée de son frère selon l’auteur sa préférée, et mal malaimée de sa mère, elle sombre dans le malheur psychique et va chercher refuge dans un hôpital psychiatrique. En fait, contrairement à ce qu’invente ou croit avoir compris l’auteur, elle n’était pas la sœur préférée de Sigmund. C’était Rosa la préférée. Au moment de tous les dangers, quand la menace nazie se fait plus insistante, et que Sigmund cède aux pressions amicales et accepte finalement l’exil, il abandonne Adolfine et ses trois autres sœurs Maria, Rosa, et Pauline à leur destin autrichien, c’est à dire à la déportation et à la mort dans la chambre à gaz. C’est un livre sur la névrose et la folie d’Adolfine, sur la psychanalyse et la psychiatrie naissante, sur l’abandon, sur le malheur des femmes. Car l’auteur adjoint à Adolfine et au récit de son destin de femme sacrifiée au bien des parents, celui de Clara Klimt, la sœur du peintre. Il invente la rencontre d’Adolfine avec Clara Klimt la sœur du peintre, dont il fait une militante féministe enragée, ce que la vraie Clara Klimt n’a jamais été. Elle devient sous sa plume, miracle de la fiction, une métaphore, celle de la militante féministe qui part à la rencontre de femmes exploitées et des ouvrières et va se retrouver brisée à force d’emprisonnement, de coups et d’injures. Dans cette fiction, les deux femmes meurtries se rencontrent au Nid, cet hôpital psychiatrique très peu conformiste, où elles connaissent une liberté paradoxale, une respiration. « En réalité, Adolfina n'a pas été internée pendant sept ans au Nid, je l'ai inventé. » reconnaît l’auteur.

 

Internement imaginaire, rencontre imaginaire. Troisième figure féminine qui croise l’histoire imaginaire d’Adolfine, Ottla Kafka, sœur de l’écrivain qui elle aussi a dû se battre pour exister dans l’ombre de son frère. On aura compris que Gorce Smilevski, sensible aux théories du gender, s’émeut sur la situation de femmes bafouées, écrasées, maltraitées, en mettant en exergue la lâcheté, la bassesse, et la noirceur morale des grands frères. De celle de Sigmund Freud en particulier. Ce qui donne un curieux montage pro-féminin, anti-freudien, et où l’Extermination des juifs est instrumentalisée au nom de la cause des femmes écrasées et maltraitées.

 

Alors à quelle sorte d'ami des femmes opprimées avant nous à faire ici ?

 

Nous pouvons trouver la réponse dans un article du Dr. Chawki Azouri psychiatre et psychanalyste qui, à propos de ce livre, écrit dans l’Orient le jour, quotidien libanais d’expression française :

 

« (…) Ce roman appartient à un mouvement dont fait partie Michel Onfray (et d’autres antifreudiens primaires) (…). Ce mouvement, apparu aux États-Unis au milieu des années 1980, porte le nom de “Contre-révolution de droite”. Dans The New York Magazine qui date de janvier 1999, Andrew Sullivan décrit les buts de cette contre-révolution menée par la droite chrétienne américaine au nom du conservatisme et du puritanisme moral. Il s’agit d’éliminer les acquis des années soixante, particulièrement la révolution de 68. La lutte de libération des femmes, l’avortement, l’homosexualité, la psychanalyse, le freudisme, l’hystérie, etc., tout ce qui promeut la protestation subjective contre la machine du néolibéralisme alors à son comble.

Aujourd’hui, ceux qui salissent la mémoire de Freud font partie, au su et à leur insu, de ce mouvement (…) Mais également pour la désaliénation de l’homme de toutes les oppressions collectives qui le menacent. Et c’est bien pour cela que les dictatures et toutes sortes de totalitarismes ont cherché à détruire la psychanalyse en pourchassant les psychanalystes, en les persécutant, voire en les torturant comme ce fut le cas en Amérique latine dans les années 70.

Il faut rester vigilant et savoir que défendre la psychanalyse n’est pas une question de promouvoir une technique psychothérapeutique contre une autre, ni les querelles de chapelle que cela entraîne. Défendre la psychanalyse, c’est défendre la liberté de penser. »

 

Je ne m’attarderai pas sur le style de Smilevski dont chacun pourra juger la finesse dès la première page de la première partie. Scène de présentation des dramatis personae, de casting dit-on aujourd’hui :  « Ce jeune homme qui la caresse avec une pomme, qui lui chuchote un conte de fée, qui lui offre un couteau, c’est son frère, Sigmund. La vieille femme qui se souvient, c’est moi Adolphine Freud ».

 

À la lecture de ce livre je n’ai pu m’empêcher d’aller de perplexité en colère, alors que s’imposaient les mots de falsification, de manipulations perverses, d’obscénités.

 

« Sœur » ou « liste » ? C’est pas moi, c’est l’autre

 

Le titre de l’édition originale en macédonien est « La sœur de Freud » (Sestrata na Zigmund Frojd).  Titre repris dans les éditions en langues étrangères autres que françaises : Quinze, vingt, vingt cinq… Chiffre qui varie comme les cours de la bourse, suivant les journalistes dont l’enthousiasme le dispute à l’approximation. En France, l’éditeur Belfond invente un nouveau titre : « La liste de Freud ».

 

La tactique est grossière : tout le monde perçoit derrière Smilevski, Steven Spielberg, et derrière Freud, Schindler. Autrement dit, Freud est transformé en un anti-Schindler. Oskar Schindler qui était une personne avant d’être le personnage d’un roman puis d’un film, a réellement réussi à sauver environ 1 100 Juifs promis à la mort dans le camp de concentration de Plaszow, en dressant une liste de ceux qu’il a arraché à l’extermination. Au moment où, pourchassé par les alliés comme nazi, il ne s’enfuit avec son épouse qu’après avoir réuni « ses » juifs et leur avoir dit adieu, il se voit offrir par ceux qu’il a sauvés, une bague en or portant la maxime tirée du Talmud : « Celui qui sauve une vie sauve l'humanité tout entière »[3].

 

À l’opposé, Freud. Selon Smilevski, Freud aurait dressé et proposé aux autorités nazies une liste dont il aurait choisi les bénéficiaires nom après nom. Dans le livre, sa sœur Adolfine se souvient d’une scène du mois de mai 1938 où, terrorisée par sa perception de la montée du péril, elle supplie, elle implore son frère Sigmund de l’emmener avec lui en exil à Londres avec ses trois sœurs. Il suffit pour cela d’ajouter son nom sur « la liste » avec celui de ses sœurs à côté de ceux des autres membres de la famille, pour que toutes fussent sauvées. Mais Freud ne lui répond pas. Il caresse deux statuettes de sa collection : un petit singe et une déesse mère dénudée.

 

Pure invention, falsification des faits, dénonce l’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco[4] : il n’y a jamais eu de « liste » (sinon celle proposée au Consulat anglais par l’ambassade des Etats Unis). Les autorités nazis opposèrent une fin de non-recevoir aux demandes d’un visa de sortie pour chacune des sœurs.

 

De nombreux documents relatent ces faits qui sont connus de tous les chercheurs.

 

À la question qui lui est posée[5], sur la responsabilité de ce changement de titre, Gorce Smilevski répond, de sa voix doucereuse : « C’est pas moi, c’est l’autre ». En l’occurrence, « C’est mon éditeur qui a fait ce choix d’un nouveau titre, je n’y suis pour rien, je n’ai pu que le subir ».

 

Seulement voilà, la veille, samedi 5 octobre, Paris Match publie un entretien avec l’auteur, dans lequel Gorce Smilevski déclare, notamment : « J’ai eu l’idée de “La liste de Freud” quand je me suis rendu compte que les biographes évitaient de mettre en relation deux faits établis. D’abord, il était si célèbre qu’il pouvait partir avec autant de personnes qu’il le souhaitait. Ensuite, on apprend au détour d’une ligne que quatre de ses sœurs ont péri au cours de l’Holocauste… Pourtant, il a emmené avec lui près de vingt personnes, dont ses servantes, sa belle-sœur, son médecin et même son chien ! »[6].

 

« J’ai eu l’idée de la liste de Freud… »

 

Alors, Gorce Smilevski, quand dites-vous la vérité ? Au Mémorial de la Shoah, quand vous déclarez n’y être pour rien, et en clair, être la victime d’un éditeur sans grand scrupule et aux dents un peu trop longues ? Ou bien à Paris Match quand, sans aucune pression de quiconque, vous reprenez ce titre à votre compte ? Et, soyons clair : vous ne pourrez pas vous retrancher derrière l’argument d’une mauvaise traduction : vous vous exprimez très clairement en anglais. Ce que vous avez dit, vous l’avez dit, d’une diction et d’un accent clairs, d’une voix doucereuse. Tout le monde a parfaitement entendu et compris votre propos. Votre traductrice l’a très fidèlement traduit.

 

Lequel de vous deux ment ? C’est pas moi, c’est l’autre ! L’autre Smilevski. Car vous êtes double. Il y en a toujours un pour dire le contraire de l’autre. Et ceci n’apparaît pas seulement sur un point qu’on pourrait penser être de détail, mais comme nous allons le voir, de façon essentielle, structurelle : comme la structure même de votre argumentation, de votre ligne de défense et de votre procédé d’explication de votre création littéraire.

 

Je fais œuvre d’historien, j’écris la réalité historique. Je fais œuvre littéraire, j’invente de la fiction

 

La « liste » de Gorce Smilevski.

 

Gorce Smilevski invente des pseudo faits qui n’ont pas existé. On peut en dresser la liste : d’abord « la liste ». Puis, dans le désordre, un Sigmund Freud masturbateur, bourreau sadique de sa sœur suppliante caressant ses petites statues sans donner suite aux supplications d’Adolfine. Un Freud égoïste et cynique préférant son confort, c’est-à-dire préférant amener avec lui dans son exil à Londres ses deux domestiques et son chien, plutôt que ses quatre sœurs qu’il sacrifie froidement au bourreau nazi dont il se fait le pourvoyeur complice. Un Sigmund Freud avorteur, froid et glacé, qui fait avorter sa sœur sans un mot de réconfort. Une Adolfine internée dans un asile psychiatrique. La rencontre qui n’a jamais eu lieu avec les sœurs de Klimt et de Kafka. Et, bouquet final, les quatre sœurs réunies dans le même camp d’extermination à Theresienstadt, où elle n’ont jamais été ensemble. Tout cela au nom du droit de tout écrivain à inventer selon ce qu’il imagine.

 

Et après tout, pourquoi pas ?

 

Mais alors ; il ne faut pas en même temps revendiquer la véracité historique. Car dans cette liste que je viens de dresser, tantôt il déclare que c’est pure invention de sa part, qu’il revendique pleinement. Comme Adolfine cherchant refuge au Nid, cet H. P. si particulier. Et tantôt il revendique l’encrage historique dans des faits avérés.

 

Mais dans ce domaine, la méthode Couet n’a jamais produit le début du commencement d’une preuve. Ce n’est pas en répétant à satiété « c’est un fait », « je me fonde sur des faits » que cela apporte la moindre preuve historique. On peut lire avec étonnement ou amusement selon son humeur, l’extraordinaire leçon de méthodologie historique que Gorce Smilevski, petit donneur de leçons prétentieux, donne à l’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco[7].

 

La méthodologie swilevskienne a pour règle de la duplicité. Méthode pour mettre celle-ci en œuvre : déclarer tout à la fois :

 

- « Les faits sont avérés »… je revendique l’histoire, je m’appuie sur des faits, je fais œuvre d’historien[8].

 

- J’invente, je revendique le droit à l’imagination à la fiction. Je fictionnalise le réel, ou plutôt un pseudo réel qui n’a jamais existé.

 

Si bien qu’il se livre à un chassé croisé du type du jet d’encre du poulpe : on lui dit qu’il distord la réalité, se trompe, commet des erreurs factuelles, il répond qu’il œuvre dans l’imagination.

Quand on souligne que ça n’est qu’imagination, il se récrie que c’est fondé sur des faits avérés.

 

Et bien puisque ces faits sont si avérés que cela, il n’y a pour notre “historien” imaginatif et fictionnel, qu’à produire ses archives, citer ses sources, en établissant ainsi la preuve indéniable de la justesse de ses propos et de la façon dont il combine ce lien intime entre émotion et pensée, fiction littéraire et véracité historique. S’il le peut…puisque ces « faits », quoiqu'il dise, n’existent pas !

 

Il le dit lui-même. Dans L'humeur vagabonde, émission de France Inter où il était invité mercredi 18 septembre dernier, il transforme la fiction en documents historiques avérés et dans le même temps, il scie la branche sur laquelle il prétend s’asseoir. Kathleen Evin lui demande : « y a-t-il des documents sur les conditions du départ de Freud ?

 

Réponse de Gorce Smilevski : Non, nous n'avons pas de document sur son départ, sur les conditions de ce départ. (…) Je ne veux pas porter de jugement sur Freud. C'est au lecteur de le faire. Je ne sais pas, on ne sait pas pourquoi, il a fait ce choix… ».

 

Pas de chance et mauvaise pioche Monsieur Smilevski : il existe plusieurs dizaines de documents connus de tous les historiens.

Vous semblez tout simplement en ignorer l’existence

.

Cette gesticulation rhétorique apparaît alors dans sa crudité, et sa vacuité, comme un petit jeu pervers, sur le terrain de la tactique intellectuelle.

 

Seule la méconnaissance de l’histoire, de celle de la psychanalyse et de la vie de Freud comme de l’histoire tout court, dont les journalistes aujourd’hui font la preuve, permet à un aventurier de déclarer n’importe quoi et d’être cru et louangé par des commentateurs ignares, pourtant supposés être suffisamment intelligents et cultivés pour faire ce métier de journaliste. Mais je me trompe certainement : journaliste, pour beaucoup d'entre eux, n’est plus un métier.

 

Ainsi, l’Express.fr sous-titre-t-il la photo de l’auteur : « Vienne, 1938. Freud refuse d'emmener ses sœurs en Angleterre. Elles périront toutes dans un camp nazi: c'est cet épisode tragique et méconnu de la vie du père de la psychanalyse que raconte Goce Smilevski dans un roman fascinant. »[9]

 

Une vieille et bien vilaine rengaine antisémite : les victimes sont leurs propres bourreaux…

 

Si Adolfine est bien le personnage central du livre, celui-ci n’en fait pas moins un portrait de Freud qui le dépeint comme un personnage odieux et détestable et du coup, discrédite la psychanalyse comme le fruit monstrueux de ce père monstrueux[10].

 

« Ainsi, Freud, juif et inventeur de la psychanalyse, aurait démontré sa barbarie et sa complicité implicite avec le nazisme. Smilesvki cherche, sans même le savoir en vertu de la théorie de l’inconscient, à faire d’une pierre deux coups :

 

1. un juif pouvait parfaitement livrer aux camps d’exterminations sa propre famille,

2. la psychanalyse est l’œuvre d’un sadique pervers. (…) »

 

Intéressons-nous au premier de ces deux points. Smilevski fait le portrait d’un homme sacrifiant ses sœurs, pervers, sans état d’âme, sans amour, c’est-à-dire quelqu’un privé de cette capacité d’identification à l’autre ; quelqu’un pour qui, il n’y a pas d’autre, incapable de se représenter ses sœurs dans l’altérité, incapable de penser sa généalogie et ses liens collatéraux. Ce tableau d’un Freud pervers, sadique et narcissique est campé en 1938. A cette date, quelle qu’ait été la barbarie du régime nazi à l’égard des juifs, on ne peut se douter de ce que sera la mise en œuvre de la solution finale. Mais Smilevski, par une sorte de court-circuit spatio-temporel, laisse subrepticement, sournoisement entendre que Freud livre se sœurs au bourreau nazi exterminateur.

 

Smilevski fait de Freud, un juif responsable et coupable de la mort de ses quatre sœurs, de l’extermination des siens. Il s’agit là d’un vieux refrain qu’on est étonné de trouver sous la plume de ce macédonien apparemment post-moderne plein d’ambition universitaire et éditoriale. Un vieux refrain déjà chanté par des antisémites notoires et obstinés comme par exemple Bardèche. Mais l’archétype de cette logique perverse se trouve dans la façon dont les exterminateurs vont se dédouaner de leurs pratiques exterminatrices. Ainsi Rudolf Höss[11]. A la demande de ses avocats, dans l’attente de son jugement, il rédige son autobiographie[12] dans laquelle il « raconte comment il est devenu le plus grand massacreur de tout les temps. Et en l’occurrence, la perversion dont il fait preuve dans son récit ne réside ni dans la négation de l’acte commis, ni dans l’effacement des traces de celui-ci, ni même dans le rappel d’une soumission à un ordre infâme, qui l’aurait transformé en une ordure, - comme le fera Eichmann lors de son procès - mais dans un stupéfiante métamorphose des causalités invoquées qui le conduit à croire, en toute sincérité, que les victimes sont les seules responsables de leur propre extermination. Selon lui, elles auraient voulu et désiré leur destruction. En conséquence, les bourreaux ne seraient que les exécutants d’une volonté autopunitive des victimes, désireuses elles-mêmes de se délivrer des perversions qui les caractérisent, du fait de leur appartenance à une race impure. Höss peut apparaître à ses propres yeux comme le bienfaiteur d’une humanité en souffrance, acceptant que les déportés, coupables de vivre une existence inutile, lui offrent leur vie en se précipitant dans les chambres à gaz (…) »[13]

 

C’est indéniablement de ce prototype de pensée que relève l’incrimination qu’effectue Gorce Smilevski à l’égard de Freud.

 

Il nous dira ensuite, dans sa duplicité, et autant qu’il le pourra « ce que j’ai dit je ne l’ai pas dit. Vous ne m’avez pas compris, vous ne m’avez pas bien lu et d’ailleurs vous ne m’avez pas lu »[14]. Il démontre cependant par là que la post-modernité peut s’accommoder très bien du recyclage des vieilles scies antisémites les plus répugnantes, et les plus abjectes.

 

« Poétiser dans les chambres à gaz »

 

Mais en terme d’abjection, nous n’avons pas atteint l’acmé. Goce Smilevski falsifie les faits historiques en réunissant les quatre sœurs Freud dans le même camp, Theresientstadt ce qui est faux, et les faisant gazer toutes les quatre ensemble dans un autre camp. En fait, Adolfine mourut de dénutrition à Theresienstadt, le 5 février 1943, Paula fut gazée à Maly Trostinec en même temps que Maria. Et Rosa Graf à Treblinka, en octobre 1942[15].

 

Il répond à cela en revendiquant de nouveau son droit à l’invention. Il revendique le droit de poétiser sur les Freud’sisters dans la chambre à gaz : « s’il est exact que les quatre sœurs sont mortes dans des camps différents et dans des conditions différentes, j’ai cependant souhaité les représenter faisant face à la mort ensemble car il m’avait semblait qu’une telle évocation avait d’avantage de force poétique »[16].

 

Quelle force poétique en effet la réunion des quatre sœurs Freud en un joli bouquet des quatre sœurs Freud mourant sous l’effet du Zyklon B.

 

On est loin des interrogations de Theodor Adorno sur la possibilité de poétiser après Auschwitz[17]. Et de la façon dont Paul Celan prenait au sérieux et s’intéressait à la question d’Adorno, mais a voulu lui répondre et lui opposer un démenti[18].

 

Loin aussi de Primo Levi, Imre Kertész, ou Jorge Semprun discutant par leurs œuvres l’interrogation d’Adorno.

 

Le droit à poétiser ? Certainement. Mais est-il sans limite ? Relève-t-il de cette ubris, de cette volonté de toute puissance dont cet homme fait ici inconsidérément la preuve ? N’implique-t-il pas une conscience éthique sur le possible et l’interdit en art ? N’y a-t-il pas un sacré, un effroyable sacré où l’on ne peut que se taire ? Que l’on ne peut transgresser ? Gorce Smilevski a-t-il pensé cela ?

 

Il n’a pas hésité à s’auto-déclarer successeur de Deleuze et de Foucault. Prétendra-t-il maintenant être aussi l’héritier de ces noms, Celan, Levi, Semprun, Kertész, qui mettent en œuvre la pensée au plus noir de l’humain ?

 

On peut être saisi d’effroi devant cette prétention à poétiser. Car avec cette mise en scène macabre et cette prétention exorbitante, on est délibérément, irrémédiablement dans l’obscène.

 

[1] L’AFP a, de façon peu compréhensible, publié un commentaire laudatif et en a fait un événement et certains journaux l’ont repris.

 

[2] Éd. Belfond, 2013.

[ 3] Michna, Sanhédrin 4:5

 

[4] Voir supra, Le Monde des livres du 20 septembre 2013.

 

[5] …et posée publiquement : cela s’est passé ce dimanche après midi 6 octobre, au Mémorial de la Shoah qui organisait un après midi littéraire à l’occasion de la rentrée littéraire. www.memorialdelashoah.org

 

[6] http://www.parismatch.com/Culture/Livres/GOCE-SMILEVSKI-FREUD-CE-FAUX-FRERE-532226

 

[7] “Les faits sont avérés. On les retrouve dans les biographies de Freud. Mais son départ pour Londres où il terminera ses jours dans une confortable demeure et la mort en déportation de ses quatre sœurs ne sont jamais mis en relation”, explique à l’AFP Goce Milevski. Il revient longuement sur cela dans son droit de réponse.

http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/non-freud-n-etait-pas-un-juif-141050 comme dans son entretien à Paris-Match!

 

[8] Œuvre d’historien reconnue et consacrée par le journaliste de Paris Match qui, en Bouvard rendant compte d’un écrit de Pécuchet, ose écrire : « …Goce Smilevski a le don de mettre en lumière les grandes idées qui ont agité le monde tout en les faisant vivre à travers des personnages de chair et de sang (…) « Moi, je crois qu’on ne peut séparer l’émotion et la pensée, que les deux se nourrissent l’une l’autre », glisse l’auteur. Tant pis si les gardiens du temple freudien, comme Elisabeth Roudinesco, crient à l’hérésie. La bonne littérature emprunte rarement les voies de l’orthodoxie … ».

Smilevski historien de la MittelEuropa du début du siècle ? Ce journaliste semble tout ignorer du Vienne fin de siècle de 11/10/13 de l’historien Carl Emil Schorske, couronné en 1981 par le prix Pulitzer qui lui, fait autorité.

 

[9]

http://www.lexpress.fr/culture/livre/la-liste-de-freud-comment-sigmund-a-sacrifie-ses-sœurs_1282017.html

 

[10] http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/non-freud-n- etait-pas-un-juif-141050

 

[11] Affilié au parti nazi dès 1922, il entre dans la SS en juin 1934, et commence sa carrière au sein du système concentrationnaire nazi en novembre de la même année. Il est commandant des camps de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, le plus vaste complexe du système concentrationnaire nazi, du 1er mai 1940 au 1er décembre 1943, puis de nouveau entre mai et septembre 1944, période durant laquelle la déportation massive des juifs hongrois a porté la machine de mort à son paroxysme. Nazi convaincu, il fait preuve d'une totale obéissance aux ordres de Heinrich Himmler concernant l'extermination des juifs, mais aussi d’initiative, afin d'augmenter les capacités exterminatrices d'Auschwitz, notamment en utilisant le Zyklon B les chambres à gaz.

 

[12] Rudolph Höss, Le commandant d’Auschwitz parle, La Découverte/poche. 2005.

 

[13] Élisabeth Roudinesco La part obscure de nous mêmes. Une histoire des pervers. Albin Michel, pp. 148-9.

 

[14] Comme il me l’a déclaré ce dimanche 6 oct. au Mémorial de la Shoah quand j’ai publiquement mis en cause sa posture perverse et son propos obscène.

 

[15] Dans un article cinglant paru dans le Monde des livres du 20 septembre 2013, L’épouvantable docteur Freud, Sigmund Freud condamnant sciemment ses sœurs à la mort ? Un bien laid roman, Élisabeth Roudinesco souligne les erreurs et contrevérités du livre. En particulier : « Adolfine mourut de dénutrition à Theresienstadt, le 5 février 1943, Paula fut gazée à Maly Trostinec en même temps que Maria, et Rosa Graf à Treblinka, en octobre 1942 ».

 

[16] http://www.mediapart.fr/files/Goce_Smilevski_reponse_à_Élisabeth_Roudinesco.pdf

 

[17] Prismes, Payot, 1986, Dialectique négative, Payot, 1978.

 

[18] Voir Philippe Lacoue-Labarthe, La poésie comme expérience (Bourgois, 1986) et Enzo Traverso L’histoire déchirée.

 

ψ  [Psi] • LE TEMPS DU NON
cela ne va pas sans dire
© 1989 / 2013