© Nicole Esterolle / 23 octobre 2011
À
propos de l’épidémie de questionnite dans l’art
contemporain
Picasso disait :
« je ne cherche pas, je trouve » ,
autrement dit « je ne me pose pas
de questions, je fais ». Un autre peintre
très connu répondait à qui
l’interrogeait sur le pourquoi de sa peinture :
« demandez-vous à un pommier
pourquoi il fait des pommes ? Non ?
Et bien ne me demandez pas à moi pourquoi
je peins », parce qu’en effet,
si le pommier commence à se se poser des
questions sur ses raisons de pommer, il
devient vite malade, dépressif et irrémédiablement
stérile.
Et c’est ainsi
que nous assistons aujourd’hui, dans l’art
dit contemporain, à la disparition progressive
du faire au profit du questionnement sur le faire,
à l’exemple d'un artiste majeur de
la scène française, qui vient d’exposer
à la Financial art gallery Emmanuel
Perrotin à Paris, qui peint des monochromes
de la couleur des murs où ils sont accrochés,
et dont « l’enjeu du
travail est celui d’un questionnement des conditions d’apparition de la peinture
dans l’espace social, beaucoup plus que
de déterminer un protocole de création
des œuvres à l’aide de concepts. »
Aujourd’hui, on
ne peint donc plus, on convoque, on interpelle
et on questionne la peinture dans ses rapports
avec à peu près tout (voir en note
la liste officielle des questions). On interroge
l'art à fond, on fait ce que Jean-Philippe Domecq appelle
de l’art sur l’art,
on cérébralise au maximum. Aujourd’hui,
les décideurs d’art s’interrogent
eux-mêmes sur leur rôle là-dedans,
ce qui provoque dans certains cas de questionnite
aigue, une liquéfaction de la moelle et
du tissu cervical dont le symptôme principal
est une logorrhée dont sont
affectés un grand nombre de chroniqueurs
d’art actuels.
Aujourd’hui, la
question branchée chez les nouveaux
critiques est celle-ci : « pourquoi
y a-t-il de l’art plutôt que rien ? »
La question n’est pas nouvelle, mais
elle fait fureur dans le milieu, car ce rien
au lieu de l’art permet de développer en boucle une méta-interrogation
sur l’absence d’objet de cette même
interrogation et donner ainsi libre cours
aux de sophistes mondains. D’où,
ce n'est qu'un exemple, cette exposition sur le
vide, organisée au Centre Pompidou en
2009, par Laurent Lebon, actuel
directeur du Pompidou bis à Metz, occupant
5 immenses salles avec strictement rien dedans
(sauf les émanations pestilentielles d'un
type qui s'était soulagé dans un
coin), mais assortie d’un catalogue
de 500 pages de commentaires et de questionnements
sans objet identifiable.
Un ample discours
sur le non-faire, le non-sens et le non-contenu
artistique remplace donc la matière proprement
artistique et le faire substanciel déclaré
désormais salissant, rural et ringard.
Le déconstruit questionne la validité
du construit. La spéculation mentale
remplace le plaisir esthétique. La
subvention devient un soin palliatif maintenu
sous perfusion d’argent public. Le questionnement
existentiel du critique ou du fonctionnaire de
l’art occulte le travail de l'authentique
créateur... et l’art contemporain
devient le lieu d’une pandémie fermée
sur elle-même, où se multiplie
exponentiellement l’interrogation à
tout va sur la scène internationale…
Car en effet, cette
questionnite est un contributeur indispensable
au processus de dématérialisation
de l’art dont la scène artistico-financière
internationale a besoin pour cette titrisation
du néant,
c’est-à-dire pour la confection
de produits spéculatifs sans contenu,
appropriés à son économie,
là aussi, de type virtuel pour les
besoins du grand marché.
Les questionnements
J’ai passé
une petite demi-heure sur quelques sites internet
de FRAC et autres lieux de « l’insondable
connerie culturelle subventionnée »
(comme dit l’un de mes correspondants et
à quoi j’ajouterais au
service de la spéculation, financière
cette fois… ), cueillir au hasard et copier-coller, à titre
d'illustration, ces quelques petits extraits
où il est question… de questionnements
sur l’art.
Claude Rutault.
L’enjeu de son
travail est donc celui d’un questionnement des conditions d’apparition de la peinture
dans l’espace social, beaucoup plus que
de déterminer un protocole de création
des œuvres à l’aide de concepts.
Jordi Colomer
Son parti pris
absurde vient très directement interroger
la valeur que l’on doit prêter à cette « manière
» de faire, mais, plus avant, il
questionne avec acuité l’évaluation esthétique
– et donc sociale et psychologique –
de ce type de « monuments » dans notre
environnement.
Walead Beshty
(Artiste dont les œuvres ont récemment atteint
des centaines de milliers de dollars
chez Phillips de Pury et & Cie, maison de
ventes propriété de magnats russe
du luxe.)
Il réinterroge
des expériences éprouvées
il y a de ça près d’un siècle,
pour constitue certainement l’amorce d’une
réflexion plus globale sur le statut de
l’héritage formel et conceptuel laissé
par le vingtième siècle dont la
dissection critique puis le dépassement
démythificateur ouvrirait les portes de
la contemporanéité.(extrait du magazine
02).
Christian Jankowski
(Vient de vendre à Freeze-Londres un canot
automobile Riva signé par lui pour 125
000 euros de plus.)
Il pose de manière
ludique la question
de la relation entre film commercial et film artistique
à travers un travail d'infiltration de
l'art contemporain dans des lieux ou des contextes
qui lui sont habituellement étrangers (d’où
le canot automobile).
In extenso
Ces artistes interrogent
les notions de traversée, de contamination,
d’interaction ou d’illusion,
qui semblent construites sur des zones d’ombre,
laissant planer autour d’elles le mystère
de leur conception.
Kaz Oshiro
Dotées a priori
d’une faible valeur symbolique, ses œuvres
se révèlent peu à peu d’une
complexité telle qu’elles finissent
à obliger les spectateurs à se poser
les questions de la représentation et de sa mise en scène.
Eric Hattan
Qu’il s’agisse
de l’espace urbain ou de celui d’un
centre d’art, chaque situation est l’occasion
d’un déplacement, d’un décentrement
du regard, et d’une mise en question
du sens donné.
Exposition « Coup
d’éclat »
Ces artistes viennent
interroger
les mutations des structures de pouvoir qui conditionnent
en grande partie notre quotidien.
Clemence Torres
Son exposition se développe
autour de la perception du lieu, son appréhension
et les mécanismes et instruments de mesure
permettant de le saisir - distances, échelles,
proportions -. Elle interroge parallèlement les relations entre les individus,
les rapports de force, de rapprochement et d’interaction
des uns avec les autres.
Dominique Blaise
Son travail in situ a
la capacité de métamorphoser la
perception commune de l’espace . En permettant
au spectateur de parcourir ce dispositif menaçant,
il questionne
les espaces de narration issus du théâtre
et de l’exposition artistique.
Claire Healy &
Sean Cordeiro
Ils développent
un travail sculptural à travers une variété
de médias. En explorant les matériaux
de notre monde contemporain, ils soulèvent
des questions
sociopolitiques, comme la mondialisation, la culture
médiatique, la consommation ou la propriété.
Angela Detanico et
Rafael Lain
Ils nous invitent à
bousculer nos repères et à nous
interroger sur les systèmes qui organisent notre lecture
du monde.
Meriem Djahnit
Le travail de cette artiste
interroge
l’aspect tangible et aléatoire de
notre position dans le monde, analyse le caractère
transitoire de notre condition en tant qu’être
physique, social et psychologique.
Nicolas Fournier
Siège de l’intimité
et de la mécanique du vivant, le corps
demeure pour les artistes contemporains le lieu
d’interrogations existentielles
que réactivent les mutations dues aux technologies
du vivant.
Jean François
Gavoty
Le vivant et le construit,
le réel et le virtuel, le pérenne
et le temporaire... sont des interrogations
liées à la conception de tout projet
urbain.
Gonzalo Lebrija
Questionne le décalage entre les mégas récits
du progrès liés au modernisme et
notre existence contemporaine individuelle.
Laurent Perbos
Toujours confrontées
aux problématiques de formes, les productions
de Laurent Perbos questionnent les
potentialités sensibles et poétiques
des objets issus de notre quotidien.
Laurent Pernel
La question est
: alors que
des impératifs très concrets liés
aux travaux de l’espace d’exposition,
ordonnancent le temps et l’espace, et remplissent
le volume d’une sonorité toute entière
constructive, comment faire naitre puis développer,
au sein d’un chantier, un travail artistique
qui demande du temps, du doute et de l'errement
?
Arnaud Pirou
Pour sa première
exposition personnelle, il traite des grandes
chaînes de fast food, dans une exposition
très contextuelle qui pervertit les symboles,
et joue avec les signes de la ville. C’est
un prétexte pour convoquer des questions
sociales et culturelles.
Raster Noton
Cette exposition montre
le caractère résolument hybride
de cette plate-forme de création, tout
en questionnant
la position de l’artiste dans l’interface
de l’acte individuel et de son inscription
au sein du collectif.
Mathilde du Sordet
Les sculptures de Mathilde
du Sordet ont été conçues
spécifiquement pour cette exposition de
groupe questionnant les notions de territoire et de déplacement.
Yann Toma
Le travail de Yann Toma,
structuré autour de la société
Ouest Lumière, questionne les
messages et leur transmission par la mise en œuvre
de systèmes parallèles.. Le lieu
d’exposition devient le centre multi-modal
d’un trafic quotidien de pigeons voyageurs
porteurs de dépêches AFP. Chaque
jour, ces dernières sont transformées
en interrogations.
Bernard Bazile
Des mélanges
de matières et d’images industrielles
parfaitement maîtrisés interrogeant
en permanence la question du goût et celle de l’autorité.
Knut Åsdam
Réalise des films
et des installations qui interrogent
notre degré de conditionnement par l’espace
urbain et nous incitent à le vivre de manière
plus consciente.
Basserode
L’œuvre de
Basserode se présente, depuis le début
des années 1990, comme un questionnement
autour des notions de « nature » et
de « culture » et sur les conventions
qui sont attachées à l’une
et l’autre dans les représentations
artistiques modernes et contemporaines.
Carla Arocha
Toutes interrogent
la perception de l’espace dans lequel nous nous
trouvons. Car l’espace est le matériau
de prédilection de l’artiste. Ses
œuvres l’intègrent et le transforment.
Hubert Duprat
L’œuvre d’Hubert
Duprat prend sa source dans un questionnement
critique des modalités de la création des objets
d’art.
La liste officielle des sujets du questionnement
(Cette
liste vient de m’être communiquée
par un de mes lecteurs, critique d’art en
Belgique)
1. les conditions d’apparition
de la peinture dans l’espace social,
2. la valeur,
3. l’évaluation
esthétique – et donc sociale et psychologique,
4. des expériences
éprouvées,
5. d'infiltration de l'art
contemporain dans des lieux ou des contextes,
6. les notions de traversée,
de contamination, d’interaction ou d’illusion,
1.
la représentation et de sa mise en scène,
2. l’espace urbain ou de celui
d’un centre d’art,
3. les
mutations des structures de pouvoir,
4.
la perception du lieu,
5.
les relations entre les individus, les rapports
de force, de rapprochement et d’interaction
des uns avec les autres,
6. métamorphoser
la perception commune de l’espace,
7. les espaces
de narration issus du théâtre et
de l’exposition artistique,
8. explorant
les matériaux de notre monde contemporain,
9. les questions
sociopolitiques, comme la mondialisation, la culture
médiatique, la consommation ou la propriété.
10. les systèmes qui organisent
notre lecture du monde,
11. l’aspect tangible et aléatoire
de notre position dans le monde,
12. notre condition en tant qu’être
physique, social et psychologique,
13. la mécanique du vivant,
le corps, les mutations dues aux technologies
du vivant,
14. le vivant et le construit, le
réel et le virtuel, le pérenne et
le temporaire...
15. la conception du projet urbain,
16. les mégas récits
du progrès liés au modernisme,
17. notre existence contemporaine
individuelle,
18. les objets issus de notre quotidien,
19. l’espace d’exposition,
20. le temps et l’espace,
21. des questions sociales et culturelles,
22. la position de l’artiste
dans l’interface de l’individuel et
du collectif,
23. les notions de territoire et
de déplacement,
24. matières et images industrielles,
25. le goût et l’autorité,
26. notre degré de conditionnement
par l’espace urbain,
27. « nature » et «
culture »,
34. la perception de l’espace dans
lequel nous noustrouvons,
35.
les modalités de la création des
objets d’art...
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la Chronique n°
19 de Nicole Esterolle