Psi . le temps du non

Justice au singulier

Le pape en boucle • Interdit de défendre le pape !

par

Maître Philippe Bilger

Ø

Il est plus facile d'élever un temple que d'y faire descendre l'objet du culte

Samuel Beckett • « L'Innommable »

Cité en exergue au « Jargon der Eigentlichkeit » par T. W. Adorno • 1964

It is easier to raise a temple than to bring down the worshipped object.
Samuel Beckett • « The Unspeakable one »
Underlined in « Jargon of the Authenticity » by T. W. Adorno • 1964

Ø

Personne n'a le droit de rester silencieux s'il sait que quelque chose de mal se fait quelque part. Ni le sexe ou l'âge, ni la religion ou le parti politique ne peuvent être une excuse.


Nobody has the right to remain silent if he knows that something evil is being made somewhere. Neither sex or age, nor religion or political party is an excuse.

Bertha Pappenheim

point
L'association ψ [Psi] LE TEMPS DU NON existe maintenant, déclarée sous cette appellation depuis 21 ans tout juste - 1983 sous un autre nom, trop parisien. Elle a toujours pour but de favoriser la réflexion pluridisciplinaire par les différents moyens existant, la publication et la diffusion de matériaux écrits, graphiques, sonores, textes originaux, œuvres d'art, archives inédites, sur les thèmes en relation à la psychanalyse, l'histoire et l'idéologie.

ψ = psi grec, résumé de Ps ychanalyse et i déologie. Le NON de ψ [Psi] LE TEMPS DU NON s'adresse à l'idéologie qui, quand elle prend sa source dans l'ignorance délibérée, est l'antonyme de la réflexion, de la raison, de l'intelligence.

ø

© Philippe Bilger

Justice au singulier

par

Me Philippe Bilger 

Éphémérides de Philippe Bilger sur son blog

ø

Le pape en boucle

10 avril 2010

Je ne me faisais pas beaucoup d'illusion mais j'espérais tout de même que les excuses du porte-parole du Vatican après son sermon controversé, les réactions pour une fois vigoureuses des cardinaux dont celle de l'archevêque de Paris et le caractère répétitif de la polémique sur la pédophilie finiraient par lasser même ceux qui s'arrogent d'autant plus le droit de requérir contre le pape qu'ils s'affirment hermétiques à tout sentiment religieux. Évidemment je me trompais. Rien n'y fait. On s'acharne avec une volupté mauvaise contre le catholicisme parce qu'on sait qu'il est interdit à celui-ci, sur le long terme, de répliquer avec la même pugnacité aux attaques, une telle démarche de combat étant contradictoire avec sa philosophie profonde.

Le pape Benoît XVI se voit reprocher aujourd'hui d'avoir tardé à défroquer, quand il n'était que cardinal, un prêtre californien soupçonné d'agressions sexuelles (nouvelobs.com, lepoint.fr). Demain, on trouvera autre chose. Quand il mourra, si le nouveau pape ne plaît pas - c'est le comble - à la part du monde médiatique et intellectuel qui s'affirme extérieur à l'Eglise, il sera, au fil du temps, vilipendé subtilement ou grossièrement de la même manière. La tolérance, c'est le devoir de se laisser traîner dans la boue par ses ennemis. Il en est de toutes sortes.

Par exemple Caroline Fourest. Le hasard fait que dans la même journée j'ai lu sa chronique dans Le Monde - peu ou prou, pour justifier la papophobie - et l'ai entendue sur Radio Classique avec Olivier Bellamy. Un festival de “bondieuseries” laïques et de congratulations progressistes. Le plus important, c'est la manière sereine, apparemment objective dont elle mène la lutte contre le religieux. Elle ne pourrait pas une seconde le laisser vivre sans elle ? Le procédé est bien huilé. Elle distingue le culturel, l'art religieux qui est magnifique, du cultuel. Pour ce dernier, on comprend vite qu'en dépit de ses précautions de langage il est assimilé à l'intégrisme de sorte qu'il ne reste aux fidèles des diverses confessions que la honte ou l'abjuration. J'avoue - et je n'ai pas à m'en défendre puisque cette femme est portée aux nues car elle cumule le “must” d'aujourd'hui : l'éloge des minorités forcément sublimes et la haine des intégrismes disqualifiés sans nuance - que je ne suis pas fanatique (heureusement, j'échappe à un autre intégrisme !) de cette personnalité.

Je suis au cœur de mon sujet. On voudrait nous laisser croire que les chrétiens, les juifs ou les musulmans n'ont le choix qu'entre les extrémités choquantes de leur foi ou des contempteurs de celle-ci “à la Caroline Fourest”. On oublie tous ceux - et ils sont nombreux - qui à partir de leur pratique religieuse et de leur réflexion offrent d'autres chemins et suggèrent des infléchissements et des avancées qui permettraient à tous les croyants de mieux vivre et de respirer plus librement.

Je pense en particulier à un entretien à tous points de vue remarquable que Mgr Albert Rouet, archevêque de Poitiers, a accordé à Stéphanie Le Bars pour Le Monde. Avant une conférence qui m'avait été demandée, j'avais eu la chance de dîner avec lui et en très peu de temps je n'avais pu qu'être séduit par cette personnalité brillante, profonde et atypique sans être farfelue. Dans les réponses faites à la journaliste, je retrouve ces mêmes dispositions d'esprit et de caractère. Une volonté de se distinguer de la pensée et de la pente dominantes mais sans provocation et en n'ayant pour souci que de faire comprendre, d'inciter au partage et de favoriser les évolutions nécessaires. Sa paisible originalité ne le rend pas aveugle aux dangers puisqu'il n'hésite pas à affirmer que “l'Église est menacée de devenir une sous-culture”.

Ce qui m'a semblé le plus neuf dans son propos, sans doute parce que je l'ai rapproché du monde judiciaire auquel il se serait appliqué parfaitement, réside dans sa conclusion quand il énonce ce qui est tout sauf une banalité pour les institutions, religieuses ou autres. Mgr Rouet déclare : “C'est à nous d'apprivoiser le monde et c'est à nous de nous rendre aimables”. Ce précepte, que la vie quotidienne ne refuserait pas, est fondamental pour les univers qui s'estiment en crise toujours à cause des autres, jamais de leur faute. Attendant tout d'ailleurs, ils en oublient, par leur action même modeste, leur respect et leur persévérance, de changer ce qui mérite de l'être et qui ne dépend que d'eux. Accepter de mettre en oeuvre une “amabilité” religieuse ou démocratique, je suis persuadé qu'en effet, ce devrait être le début de toute réforme véritable. On n'est pas détesté par hasard, on n'est pas aimé sans raison.

Il n'y a aucune fatalité pour que le pape passe en boucle comme un bouc émissaire commode. Il y faut moins de mauvaise foi chronique et plus de Mgr Rouet.

Pour la Justice, c'est la même chose. 

ø

Interdit de défendre le pape !

29 mars 2010

On sent bien qu'aujourd'hui il est plus chic d'approuver Stéphane Guillon - à mon avis tout sauf un humoriste - que de défendre le pape Benoît XVI qui depuis quelques semaines, n'en finit pas d'être une cible médiatique universelle.

En effet, Stéphane Guillon se présente sous une livrée apparemment comique pour mieux faire apparaître son costume d'idéologue persiflant, se moquant toujours dans le même sens. Ses allusions honteuses au physique d'Éric Besson n'auraient pas suscité cette indignation si elles étaient sorties, appliquées à d'autres, de la bouche tout aussi récusable d'un prétendu humoriste de droite. Même si le ministre s'est défendu comme un beau diable, reprochant à Guillon ses injures “racistes” et traitant ce dernier de “lâche” pour avoir refusé une confrontation avec lui (nouvelobs.com), on ne peut pas dire que les médias ont choisi sa cause, bien au contraire, malgré l'unique et courageuse (dans un tel contexte) intervention de Jean-Luc Hees. Il est hors de question de prétendre interdire l'inadmissible - ce qui serait mal servir la liberté d'expression - mais il est clair qu'il y a des personnes sur lesquelles on a le droit de “taper” sans mesure ni tact et des agresseurs qui bénéficient d'une sympathie de principe. Ce qui renvoie non pas à une exigence de censure que je déteste mais à une obligation de décence qui concerne seulement celui qui parle ou écrit, dans le rapport entre soi et soi.

Le rapprochement entre Éric Besson et le pape ou entre Stéphane Guillon et les Guignols n'est pas absurde en l'occurrence car il m'a suffi de ne jeter qu'un coup d'œil sur la semaine des Guignols pour être effaré par la manière nauséabonde, ordurière même, béatement provocatrice dont Benoît XVI et ceux qui l'entouraient étaient traités à propos de la pédophilie.

Depuis des semaines d'ailleurs, on sent monter une température médiatique qui trouve son paroxysme dans de tels outrages et rêve à l'évidence d'imputer au pape non seulement d'avoir tu les activités pédophiles de tel ou tel évêque - ce qui reste à démontrer - mais même d'avoir été coupable d'un tel comportement. Ce qui serait le comble de la jouissance pour ce monde si acharné à la mise en pièces des incarnations catholiques et de ce vieillard de 82 ans. Je suis persuadé que ce sera la prochaine étape : il faudra finir le travail de destruction.

Le pape est seul en face de ce déferlement. Dénonçant “le fléau de la pédophilie”, il affirme dans un sermon sa volonté, grâce à sa foi en Dieu, d'avoir “le courage de ne pas se laisser intimider par les jacasseries médiocres de l'opinion dominante” et déplore que “l'homme tombe parfois au plus bas et vulgaire niveau et sombre dans le marécage du péché et de la malhonnêteté” (JDD.fr). Il n'empêche que cette “opinion dominante” domine médiatiquement.

Et ce n'est pas le soutien au pape des évêques de France qui sera de nature à freiner ce processus de dé-légitimation : je crains même qu'il l'aggrave à cause du corporatisme religieux qu'on y verra.

Devant le ricanement de moins en moins “républicain” de Stéphane Guillon et les ignominies “guignolesques”, je ne peux m'empêcher de songer à cette pensée extraite du livre étincelant de Yann Moix sur Roman Polanski : “la moquerie n'est qu'une lecture impuissante de la complexité”.

En effet, si je dénonce le lynchage papal qui sévit sans vergogne puisqu'il est assuré du silence, du manque de courage de ceux qui naturellement devraient venir à la rescousse et d'un climat général qui se repaît du délitement des croyances, je considère que la politique qui semble avoir été menée de bonne foi par l'Eglise et le Vatican en matière de pédophilie est aberrante. Certes, j'en devine les raisons fondées sur la prudence et le privilège donné à la discrétion plus qu'à la révélation mais tout de même ! Le scandale n'est pas que la pédophilie ait malheureusement gangrené des attitudes qui auraient dû demeurer exemplaires - la faiblesse humaine et criminelle pousse ses horribles avantages partout - mais que l'institution ait parfois cherché, ici ou là, des accommodements avec la vérité, l'exclusion et les sanctions qu'elle aurait dû imposer. Une institution qu'on croit protéger de l'intérieur est défaite car on lui permet de continuer à abriter un Mal qui la corrompt peu à peu. Expulser le mal, les transactions honteuses entre l'idéal et le réel, c'est au contraire la sauver et lui redonner force et pureté. Que cette absence de rigueur et de transparence ait été assumée par ceux qui avaient la charge d'édicter le ciel ouvert est un comble.

Mais faut-il pour autant applaudir sans retenue, hier contre Éric Besson, depuis longtemps contre Benoît XVI, les justiciers de l'immédiat, les violents sans risque et les iconoclastes pour la frime ? 

ø

 

© ψ  [Psi] • LE TEMPS DU NON
cela ne va pas sans dire

© 1989 / 2010