par
Me
Philippe Bilger
Éphémérides
de Philippe Bilger sur son blog
ø
Le
pape en boucle
10
avril 2010
Je ne me faisais
pas beaucoup d'illusion mais j'espérais
tout de même que les excuses du porte-parole
du Vatican après son sermon controversé,
les réactions pour une fois vigoureuses
des cardinaux dont celle de l'archevêque
de Paris et le caractère répétitif
de la polémique sur la pédophilie
finiraient par lasser même ceux qui s'arrogent
d'autant plus le droit de requérir contre
le pape qu'ils s'affirment hermétiques
à tout sentiment religieux. Évidemment
je me trompais. Rien n'y fait. On s'acharne avec
une volupté mauvaise contre le catholicisme
parce qu'on sait qu'il est interdit à celui-ci,
sur le long terme, de répliquer avec la
même pugnacité aux attaques, une
telle démarche de combat étant contradictoire
avec sa philosophie profonde.
Le pape Benoît
XVI se voit reprocher aujourd'hui d'avoir tardé
à défroquer, quand il n'était
que cardinal, un prêtre californien soupçonné
d'agressions sexuelles (nouvelobs.com, lepoint.fr).
Demain, on trouvera autre chose. Quand il mourra,
si le nouveau pape ne plaît pas - c'est
le comble - à la part du monde médiatique
et intellectuel qui s'affirme extérieur
à l'Eglise, il sera, au fil du temps, vilipendé
subtilement ou grossièrement de la même
manière. La tolérance, c'est le
devoir de se laisser traîner dans la boue
par ses ennemis. Il en est de toutes sortes.
Par exemple Caroline
Fourest. Le hasard fait que dans la même
journée j'ai lu sa chronique dans Le Monde
- peu ou prou, pour justifier la papophobie -
et l'ai entendue sur Radio Classique avec Olivier
Bellamy. Un festival de “bondieuseries”
laïques et de congratulations progressistes.
Le plus important, c'est la manière sereine,
apparemment objective dont elle mène la
lutte contre le religieux. Elle ne pourrait pas
une seconde le laisser vivre sans elle ? Le procédé
est bien huilé. Elle distingue le culturel,
l'art religieux qui est magnifique, du cultuel.
Pour ce dernier, on comprend vite qu'en dépit
de ses précautions de langage il est assimilé
à l'intégrisme de sorte qu'il ne
reste aux fidèles des diverses confessions
que la honte ou l'abjuration. J'avoue - et je
n'ai pas à m'en défendre puisque
cette femme est portée aux nues car elle cumule
le “must” d'aujourd'hui : l'éloge
des minorités forcément sublimes et
la haine des intégrismes disqualifiés
sans nuance - que je ne suis pas fanatique
(heureusement, j'échappe à un autre
intégrisme !) de cette personnalité.
Je suis au cœur
de mon sujet. On voudrait nous laisser croire
que les chrétiens, les juifs ou les musulmans
n'ont le choix qu'entre les extrémités
choquantes de leur foi ou des contempteurs de
celle-ci “à la Caroline Fourest”.
On oublie tous ceux - et ils sont nombreux - qui
à partir de leur pratique religieuse et
de leur réflexion offrent d'autres chemins
et suggèrent des infléchissements
et des avancées qui permettraient à
tous les croyants de mieux vivre et de respirer
plus librement.
Je pense en particulier
à un entretien à tous points de
vue remarquable que Mgr Albert Rouet, archevêque
de Poitiers, a accordé à Stéphanie
Le Bars pour Le Monde. Avant une conférence
qui m'avait été demandée,
j'avais eu la chance de dîner avec lui et
en très peu de temps je n'avais pu qu'être
séduit par cette personnalité brillante,
profonde et atypique sans être farfelue.
Dans les réponses faites à la journaliste,
je retrouve ces mêmes dispositions d'esprit
et de caractère. Une volonté de
se distinguer de la pensée et de la pente
dominantes mais sans provocation et en n'ayant
pour souci que de faire comprendre, d'inciter
au partage et de favoriser les évolutions
nécessaires. Sa paisible originalité
ne le rend pas aveugle aux dangers puisqu'il n'hésite
pas à affirmer que “l'Église
est menacée de devenir une sous-culture”.
Ce qui m'a semblé
le plus neuf dans son propos, sans doute parce
que je l'ai rapproché du monde judiciaire
auquel il se serait appliqué parfaitement,
réside dans sa conclusion quand il énonce
ce qui est tout sauf une banalité pour les
institutions, religieuses ou autres. Mgr Rouet
déclare : “C'est à nous d'apprivoiser
le monde et c'est à nous de nous rendre
aimables”. Ce précepte, que la vie
quotidienne ne refuserait pas, est fondamental
pour les univers qui s'estiment en crise toujours
à cause des autres, jamais de leur faute.
Attendant tout d'ailleurs, ils en oublient, par
leur action même modeste, leur respect et
leur persévérance, de changer ce
qui mérite de l'être et qui ne dépend
que d'eux. Accepter de mettre en oeuvre une “amabilité”
religieuse ou démocratique, je suis persuadé
qu'en effet, ce devrait être le début
de toute réforme véritable.
On n'est pas détesté par hasard,
on n'est pas aimé sans raison.
Il n'y a aucune
fatalité pour que le pape passe en boucle
comme un bouc émissaire commode. Il y faut
moins de mauvaise foi chronique et plus de Mgr
Rouet.
Pour la Justice,
c'est la même chose.
ø
Interdit
de défendre le pape !
29 mars 2010
On sent bien qu'aujourd'hui
il est plus chic d'approuver Stéphane Guillon
- à mon avis tout sauf un humoriste
- que de défendre le pape Benoît
XVI qui depuis quelques semaines, n'en finit
pas d'être une cible médiatique universelle.
En effet, Stéphane
Guillon se présente sous une livrée
apparemment comique pour mieux faire apparaître son
costume d'idéologue persiflant, se moquant
toujours dans le même sens. Ses allusions
honteuses au physique d'Éric Besson n'auraient
pas suscité cette indignation si elles
étaient sorties, appliquées à
d'autres, de la bouche tout aussi récusable
d'un prétendu humoriste de droite. Même
si le ministre s'est défendu comme un beau
diable, reprochant à Guillon ses injures
“racistes” et traitant ce dernier
de “lâche” pour avoir refusé
une confrontation avec lui (nouvelobs.com), on
ne peut pas dire que les médias ont choisi
sa cause, bien au contraire, malgré l'unique
et courageuse (dans un tel contexte) intervention
de Jean-Luc Hees. Il est hors de question de prétendre
interdire l'inadmissible - ce qui serait mal servir
la liberté d'expression - mais il
est clair qu'il y a des personnes sur lesquelles
on a le droit de “taper” sans mesure
ni tact et des agresseurs qui bénéficient
d'une sympathie de principe. Ce qui renvoie non
pas à une exigence de censure que je déteste
mais à une obligation de décence
qui concerne seulement celui qui parle ou écrit,
dans le rapport entre soi et soi.
Le rapprochement
entre Éric Besson et le pape ou entre Stéphane
Guillon et les Guignols n'est pas absurde en l'occurrence
car il m'a suffi de ne jeter qu'un coup d'œil
sur la semaine des Guignols pour être effaré
par la manière nauséabonde, ordurière
même, béatement provocatrice dont
Benoît XVI et ceux qui l'entouraient étaient
traités à propos de la pédophilie.
Depuis des semaines
d'ailleurs, on sent monter une température
médiatique qui trouve son paroxysme dans
de tels outrages et rêve à l'évidence
d'imputer au pape non seulement d'avoir tu
les activités pédophiles de tel
ou tel évêque - ce qui reste à
démontrer - mais même d'avoir été
coupable d'un tel comportement. Ce qui serait
le comble de la jouissance pour ce monde si acharné
à la mise en pièces des incarnations
catholiques et de ce vieillard de 82 ans. Je suis
persuadé que ce sera la prochaine étape
: il faudra finir le travail de destruction.
Le pape est seul
en face de ce déferlement. Dénonçant
“le fléau de la pédophilie”,
il affirme dans un sermon sa volonté, grâce
à sa foi en Dieu, d'avoir “le courage
de ne pas se laisser intimider par les jacasseries
médiocres de l'opinion dominante”
et déplore que “l'homme tombe parfois
au plus bas et vulgaire niveau et sombre dans
le marécage du péché et de
la malhonnêteté” (JDD.fr).
Il n'empêche que cette “opinion dominante”
domine médiatiquement.
Et ce n'est pas
le soutien au pape des évêques de
France qui sera de nature à freiner ce
processus de dé-légitimation : je
crains même qu'il l'aggrave à cause
du corporatisme religieux qu'on y verra.
Devant le ricanement
de moins en moins “républicain”
de Stéphane Guillon et les ignominies “guignolesques”,
je ne peux m'empêcher de songer à
cette pensée extraite du livre étincelant
de Yann Moix sur Roman Polanski : “la moquerie
n'est qu'une lecture impuissante de la complexité”.
En effet, si je
dénonce le lynchage papal qui sévit
sans vergogne puisqu'il est assuré du silence,
du manque de courage de ceux qui naturellement
devraient venir à la rescousse et d'un
climat général qui se repaît
du délitement des croyances, je considère
que la politique qui semble avoir été
menée de bonne foi par l'Eglise et le Vatican
en matière de pédophilie est aberrante.
Certes, j'en devine les raisons fondées
sur la prudence et le privilège donné
à la discrétion plus qu'à
la révélation mais tout de même
! Le scandale n'est pas que la pédophilie
ait malheureusement gangrené des attitudes
qui auraient dû demeurer exemplaires - la
faiblesse humaine et criminelle pousse ses horribles
avantages partout - mais que l'institution ait
parfois cherché, ici ou là, des
accommodements avec la vérité, l'exclusion
et les sanctions qu'elle aurait dû imposer.
Une institution qu'on croit protéger de
l'intérieur est défaite car on lui
permet de continuer à abriter un Mal qui
la corrompt peu à peu. Expulser le
mal, les transactions honteuses entre l'idéal
et le réel, c'est au contraire la sauver
et lui redonner force et pureté. Que
cette absence de rigueur et de transparence ait
été assumée par ceux qui
avaient la charge d'édicter le ciel ouvert
est un comble.
Mais faut-il pour
autant applaudir sans retenue, hier contre
Éric Besson, depuis longtemps contre
Benoît XVI, les justiciers de l'immédiat,
les violents sans risque et les iconoclastes pour
la frime ?
ø