Micheline Weinstein / 7 novembre 2003Réflexion
autour de l'injure
Le
29 mars 2003, je ne me souviens plus pourquoi,
j'écrivais un court billet intitulé " Qu'est-ce
qu'un/e antisémite ? ", et que voici :
Qu'est qu'un/e antisémite ? Tout le monde
le sait. À commencer par les antisémites eux-mêmes.
C'est un/e inculte volontaire. Par conséquent,
tout le monde sait en quoi consiste la singularité
du Juif, homme et femme, et de là, la singularité
du désir latent, par l'antisémite, de l'exterminer.
Cette singularité se manifeste ainsi, que le mot
Juif, au masculin et au féminin, est la cible
du concentré de toutes, absolument toutes, les
injures, d'ordinaire émises isolément contre chaque
personne ou groupe de personnes n'ayant pas
le pouvoir ou/et les moyens de se défendre par
la force, sous n'importe quelle forme.
Répondre - avoir répondu - alors aux négationnistes,
plus généralement à un/e antisémite, aux antisémites
groupés, s'insurger contre leurs thèses, c'est
dérouler un tapis rouge sur lequel va évoluer,
jusqu'à l'éclatement espéré par eux, la bassesse
humaine. À ces gens-là, Juifs ou Pas-Juifs,
ne parlons pas et ne voulons rien en entendre
et encore moins comprendre, c'est une affaire
de Droit, pas de relations humaines. N'existons
pas pour eux.
ø
L'injure est parfaitement définie dans le Grand
Usuel Larousse. « Injure [du latin injuria,
injustice] - Parole qui blesse d'une manière
grave et consciente. - Expression outrageante
qui ne renferme l'imputation d'aucun fait précis
(l'injure publique est un délit). » L'injure
est assez parente de l'ironie (voir les très intéressantes
définitions dans le Grand Usuel précité), qui,
selon François Perrier, est toujours un jugement
qui fait toujours une victime. L'ironie est
une prise de pouvoir totalitaire sur autrui et
tant pis si Socrate l'a pratiquée. Alors que,
ajoute Perrier,
Rien
de plus désintéressé que l'humour qui ne va pas
sans une critique libre de soi-même. L'humour
est aussi un dévoilement de l'objet sous un autre
jour, mais dans une pudeur, une réserve, une contention
qui n'est pas celle du comique avec ses effets
de cirque, ses chutes répétées. L'éthique de l'analyse
est de ce côté-là.
Perrier
prend ici le relais de Freud pour qui,
L¹humour a non seulement
quelque chose de libérateur, proche en cela de
l¹esprit et du comique, mais encore quelque chose
de magnifique et d¹émouvant, traits qui ne se
retrouvent pas dans ces deux autres modes, issus
de l¹activité intellectuelle, d¹acquisition d¹un
surcroît de plaisir. Le magnifique tient évidemment
au triomphe du narcissisme, à l¹immunité du Moi
victorieusement affirmé. Le Moi se refuse à se
laisser entamer par les contraintes de la réalité,
à se laisser imposer la souffrance, il résiste
fermement aux atteintes des traumas causés par
le monde extérieur, dont il montre, bien plus,
qu¹ils peuvent devenir des agents d¹un surcroît
de plaisir. Ce dernier trait est la qualité essentielle
de l¹humour. Der Witz...
La psychanalyse et d'abord Freud, qui l'a mise
en œuvre, ont attiré particulièrement notre
attention sur ceci que l'injure est toujours sexuelle
ou mieux, à caractère sexuel. Pourquoi ? C'est
tout simplement que, lorsqu'on - toutlemonde -
injurie quelqu'un ou un groupe de personnes, étiquetés
comme appartenant à des entités artificielles
telles que “race”², voire “peuples”,
en plus pédant “ethnies”, on vise
la provenance supposée d'une femme en tant que
mère, que fille, mère à son tour, ou encore la
mère de la mère d'une mère haïssable qui, pour
assurer la perpétuation de l'espèce, donc pour
commettre l'acte sexuel, se serait mêlée à des
gènes pas frais. Les gens du voyages, Tziganes
et Juifs, dont on avait déclaré que “la
vie était indigne d'être vécue”, les malades
mentaux, ceux aussi que l'on appelait les “anormaux”
physiques et psychiques, les vieux, les autres,
sont tous, un par un, mis au monde par une mère
que l'on suspecte, ou dont on suspecte la mère
ou la mère de la mère, d'être mélangée à une “race”²
que l'on décrète, pour des raisons absolument
subjectives, “inférieure”, sans quoi
elle n'aurait pas produit une ou des anomalies.
Il est une injure, appliquée aux Juifs en
permanence depuis 60 ans, celle de “paranoïaques”.
Dans Haaretz du 6 décembre 2002, le Pr. Gehad
Mazarweh, natif de Taibe, Arabe/Israélien, spécialiste
en Allemagne du traitement des victimes de tortures,
n'échappe pas à l'usage de cette qualification.
Pourtant, sa vie, son travail, ses amis, sa démarche
témoignent que l'on ne peut le suspecter d'antisémitisme.
Il écrit, relatant des propos antisémites entendus
en Allemagne, après qu'il ait pris conscience
d'un, je cite, “grand trauma Juif”,
consécutif à la Seconde Guerre Mondiale, et qu'il
ait visité Buchenwald,
“J'en
suis venu à considérer que les Juifs avaient raison
de vivre dans la paranoïa. Nous, Arabes, devons
reconnaître cela."
! ?
Pensée bien étrange, de la part d'un spécialiste
de la psyché. Je ne vois pas, hier aussi bien
qu'aujourd'hui, en quoi être réellement persécuté,
Mazarweh le fut lui-même, appartiendrait à la
nosographie de la paranoïa. Être terrorisé
à vie par la marque de persécutions réelles antérieures
ou actuelles n'a jamais été un symptôme nécessaire
ni suffisant pour indiquer que les réellement
persécutés sont des paranoïaques, ou qu'ils le
deviendront. Phobiques, certainement, oui, pour
se protéger des agressions. Ou alors guerriers,
il n'y a pas tellement de choix possible. Rappelons
que la persécution dont souffre le malade paranoïaque
est imaginaire, c'est une production compliquée
de son esprit, qui n'a rien à voir ni à partager
avec celui de l'être humain doué de parole sous
le coup d'une tentative d'anéantissement.
Le paranoïaque, toujours selon Perrier, entend
des voix et ces
«
voix parlent à l'extérieur de lui. Il demande
qu'on renforce sa certitude délirante. Il se fait
persécuter par le structuré imaginaire du " Qu'en
dira-t-on ". »
Je ne me permettrais pas d'ajouter quoi que
ce soit aujourd'hui à cette définition.
M. W. 7 novembre 2003
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