Micheline
Weinstein / Juillet 2004
Anne-Lise
Stern
Le savoir-déporté
Camps. Histoire. Psychanalyse
La
librairie du XXIe siècle, Seuil, Paris,
Juin 2004, Coll. dirigée par Maurice Olender
précédé
de
Une
vie à l'uvre,
par Nadine
Fresco et Martine Leibovici
“
...mais quand même, une tomate - pourrie
- qui s'en va toute seule, je l'aurais suivie
au bout du monde. ” A.-L. S.
L'auteur
/ Le sous-titre
Anne-Lise
Stern est présentée dans ce livre
par Nadine Fresco, historienne, et Martine Leibovici,
philosophe, dont je reproduis les intitulés
universitaires, bien que l'état d'esprit
dont ces fonctions sont souvent chargées
n'apparaisse guère ici. Le sous-titre du
livre, “Camps. Histoire. Psychanalyse”,
avec point/majuscule/espace entre chaque terme,
implique d'entrée de jeu que les dates,
les faits, figurent, puisqu'ils coïncident,
et il me semble avoir entendu d'Anne-Lise Stern
que son travail est bâti sur ces coïncidences.
Coïncidence est un mot que j'aime bien, en
grec il signifiait symptôme. Or,
dans cette introduction, Une vie à l'uvre,
le système d'interprétation subjective
des dates, des faits, pour l'historienne, et aussi
des concepts, pour la philosophe, ne se perçoit
pas. Le récit biographique d'Anne-Lise
Stern, inscrit dans l'histoire de ce temps-là,
l'histoire du monde mais aussi celle de la psychanalyse,
est respecté à la lettre près,
tel qu'Anne-Lise Stern l'énonce, d'après
ce qu'elle m'en a donné entendre, et ce
que j'ai pu entendre. Les rencontres préalables,
pour mener à bien l'écriture de
ce texte de présentation, compte-tenu de
la personne de l'auteur et de ce sur quoi le livre
porte, ont dû être éprouvantes
pour chacune des trois écrivains, à
titre individuel, puisque la psychanalyse est
à chacune familière.
Le
titre
“Le savoir-déporté”.
Le savoir, c'est le savoir que chacun porte en
soi, le savoir inconscient, qui pour Anne-Lise
Stern, a été fracassé par
la déportation, et précisément,
pas ailleurs, à Birkenau. Savoir qui, qu'il
le veuille ou pas, n'a pas pu prendre le temps
de rester des années inconscient pour pouvoir
supporter la vie, jusqu'à ce qu'il soit
en mesure de se confronter à la psychanalyse,
de s'y engager, et ensuite essayer de faire de
sa vie quelque chose. C'est ainsi que j'entends
" Le savoir-déporté ",
porté ailleurs par la force et pas n'importe
où. Un savoir particulier, individuel,
construit essentiellement à partir du regard,
puisque Birkenau. À Birkenau, justement
il n'y avait rien à voir, sauf à
capter l'être humain par le regard, justement
pour ne pas être une sous-bête de
troupeau d'abattoir, sous-bête, et non sous-homme,
puisque, en ce temps-là, les Juifs étaient
inutiles, impropres à la consommation,
ne servaient à rien, ce n'étaient
que tas de “shmates”, des choses.
Infra dans le livre, le lecteur pourra trouver
où, quand, Anne-Lise Stern l'a nommé
"objet a", celui de Lacan, réalisant
qu'elle l'avait ramené de Birkenau en même
temps qu'elle s'était ramenée elle-même.
Ce que le mot "shmate" signifie, c'est
que l'on essayait de faire du nom Juif, ce à
quoi l'on essayait de le réduire, avec
des moyens perfectionnés grâce à
la science, c'est-à-dire à rien.
D'où le vocable Vernichtung, Anéantissement.
J'ai dit à Anne-Lise Stern que je
ne parlerais pas de Lacan dans ce texte. Je n'ai
aucune raison de le faire, et encore moins de
m'immiscer dans le transfert d'un/e analysant/e
et de son analyste. Simplement, puisque j'ai
été témoin de l'histoire
par Lacan de la psychanalyse ainsi que du lacanisme,
nous avons parlé, avec Anne-Lise Stern,
de Solange Faladé, qui vient de partir,
elle a demandé à être rapatriée
au Bénin, elle aimait beaucoup la musique.
C'est d'ailleurs Anne-Lise Stern qui m'a téléphoné
cette mort. Anne-Lise Stern dit aussi toujours
de sa mère Käthe en Allemagne, Catherine
en France, qu'elle ressemblait à une négresse.(1)
(1)
J'ai connu un bout de Catherine
(Käthe), la mère d'Anne-Lise Stern,
lors d'un passage, enfant, dans une collectivité
de Pougues-les-Eaux, elle y était infirmière.
Je me demande à qui elle a fait le plus
peur, à 20 ans d'écart. À
Anne-Lise Stern ou à je ?
Question.
Question de transmission. Pour la psychanalyse,
qu'est-ce qui peut se transmettre du savoir inconscient,
du savoir-déporté, même devenus
conscients par la psychanalyse, sur la scène
publique aussi bien que sur la scène
privée, et qui soit en relation avec
l'autre, un/e par un/e ? Pour des causes objectives
identiques, nous avons, avec Anne-Lise Stern,
un mode d'être non-identique au sujet du
temps. Je dirais que qui et quoi occupent mon
temps abusivement et surtout quand qui et quoi
ne m'intéressent pas - parce que l'on n'a
pas assez d'une vie pour s'intéresser à
tout -, ne sont pas supportables, sans même
qu'il soit besoin de justifier de cette intolérance,
sur ce point précis. Ce savoir-là
d'Anne-Lise Stern, à son insu, ce savoir-déporté,
intitulé dans son livre, La passion
de l'urgence, m'a permis de réaliser
qu'il n'y a pas à céder, au nom
de qui ou de quoi que ce soi, sur son temps de
vie, qui n'est pas virtuel, qu'il faut passer,
en force si nécessaire, outre la résistance
à déplaire. Et ce n'est pas un obstacle
pour aimer des non-semblables, lesquel/l/e/s font
une utilisation différente du temps, selon
leur rythme, même si cela rend l'échange
un peu plus rare, forcément. Freud
notait que le transfert négatif, le déclenchement
de la haine, est pratiquement chaque fois, chez
l'analysant (obsessionnel), un signe de “guérison”.
C'est sûr que, pour l'analyste, il faut
pouvoir le recevoir, l'analysant était
l'équivalent du “névrosé”
du temps de Freud. Côté publique,
je dirais que l'effet produit par l'existence
de la psychanalyse et qui se traduit par la haine
dans et hors l'atrium, nous apprend que
la plupart des quidam qui laissent leur
haine exploser ouvertement se portent très
bien, il ne sont pas névrosés, ni
analysants, ni rien de ce qui concerne la psychanalyse.
Dans le “Savoir-déporté”,
voilà que les enfants et petits-enfants
de tous ces gens-là, surgissent sur la
scène publique, la scène hospitalière,
en psychiatrie, dans la rue, massacrés.
Or,
il semblerait qu'Anne-Lise Stern ait eu beaucoup
de mal à en témoigner oralement,
à être publiée dans des éditions
auto-intitulées analytiques quand elle
l'écrivait, qu'“on” lui ait
glissé régulièrement des
bâtons dans les jambes. Il semble qu'“on”
l'ait, plus ou moins pudiquement - rapport à
sa déportation - empêchée
de parler avant même qu'elle n'ouvre la
bouche, lui faisant ravaler ce dont elle avait
à témoigner à coups de slogans
théoriques, réduisant la personne
et l'analyste à l'état d'obsédée
d'Auschwitz, et parfois même, pour certain,
d'obscène. Ainsi, contre tout principe
analytique freudien de base, "on" invalidait
a priori son savoir, sa parole d'analyste et de
témoin à la fois, comme sous Staline.
Dès lors, apparaissait comme inaccessible
la perspective d'espérer, par un travail
analytique de repérage et de questionnement
de cette déportation-là en vue d'anéantissement
pendant cette guerre-là, que la vie devienne
moins pire pour les héritiers de cette
histoire-là, quel que soit le côté
où leurs aînés avaient été
ou s'étaient situés.(2)
(2)
Il en fut, pour autres motifs,
de la part de certain milieu analytique, de même
pour Dolto, mais dont les répondants, fidèles
et solides, faisaient publiquement contrepoids.
Dolto connaissait parfaitement les qualificatifs,
orduriers car ils portaient sur la personne, non
pas sur son travail dont on s'inspirait néanmoins
en douce, qui circulaient à son sujet.
Titre de la note des femmes dans la
yA...
Le
livre
La question n'est pas de savoir si l'on est d'accord,
si l'on “adhère”, fut-ce en
se réclamant de théorie, avec ce
que dit Anne-Lise Stern, ce dont elle témoigne
tout au long de ces dizaines d'années.
Les chapitres successifs de ce livre sont d'un
style, celui de l'auteur, seules les formes qu'il
emprunte se modifient parfois, très peu,
selon les événements contemporains
et avec le temps qui passe. J'ai eu cette chance
d'avoir l'esprit suffisamment disponible pour
pouvoir le lire du début à la fin
comme si c'était la première fois,
comme si je n'avais lu aucun texte. Un texte lu
isolément, même inscrit dans un moment
particulier, marqué par un événement
ou un fait actualisé, est autre qu'une
suite de textes datés, qui nouent, sur
la durée d'une vie, les camps, l'histoire,
la psychanalyse. “ Le savoir-déporté”
transmet peut-être ceci qu'il appartient
à chaque analyste, et à chacun/e,
dans la mesure où ça lui est possible,
de témoigner à sa façon,
son style, de ce nouage tout à fait freudien,
entre la destinée de l'homme, disons ça
comme ça, et la destinée humaine,
puisque c'est à cela que nous avons à
faire, au sujet pris dans les filets poisseux
de la Massenpsychologie, quelles que soient
les manifestations de sa sauvagerie à peine
entamée, à peine atténuée
par la nécessité de civilisation.
Je reprendrai juste parfois seulement un mot,
là où j'ai intercalé un post-it
dans les pages du livre d'Anne-Lise Stern. J'ai
compris comme venant de là-bas, l'introduction
par Anne-Lise Stern du concept de signifiant non-phonématique,
là-bas où le regard seul était
porteur d'un signifiant possible, humain, vivant.
Ce signifiant non-phonématique,
les tags, les grafs, les tatouages, le terrorisme
qui se traduit verbalement par des slogans appartenant
au vocabulaire de l'attentat, les sigles... explosaient
à la face du monde, tout ce que les aînés
avaient tu des saloperies qu'ils avaient commises
leur était manifesté par des héritiers,
sur deux générations déjà,
qui en étaient malades et beaucoup, au
bord de la destruction. Il m'a semblé que,
pour Anne-Lise Stern, l'analyste devait faire
le pari d'empêcher ces héritiers
d'en mourir, sachant pourtant qu'il était
bien tard, qu'il fallait écarter de son
esprit d'analyste le désir d'espérance
de réussite, pour pouvoir travailler en
un certain équilibre... Un
peu plus loin, je le suis demandé pourquoi
l'on faisait toujours, dans les médias,
les discours, allusion au Troisième Reich,
alors qu'il n'y avait pas eu d'empereur, comme
si vraiment ce reich imaginaire avait connu un
début d'existence,
ce
troisième qui se voulait millénaire
[...] cette nuit [9 novembre 1938] n'est
pas nuit de Noël, " Nuit du Christ
", mais notre Reichskristallnacht, nuit
[de cristal] du IIIe Reich millénaire tout
puissant.
écrit
Anne-Lise Stern en novembre 1988 dans «
Les Temps Modernes », sous le titre, Éclats
de la Nuit de Cristal, puis en novembre 1989,
dans les actes du colloque de “Pardès”,
sous celui de, ““Panser”
Auschwitz par la psychanalyse ? Et puis,
je me suis arrêtée, je m'y arrête
depuis plus de 20 ans, sur ce qu'Anne-Lise Stern
définit comme le double-bind qu'elle
a ramené de là-bas,
Peut-on
être psychanalyste en ayant été
déporté/e à Auschwitz ?
La réponse est non. Peut-on, aujourd'hui,
être psychanalyste sans cela ? La réponse
est encore non.
Le
double-bind de Anne-Lise Stern réactivait
mon angoisse depuis plus de 20 ans. La lecture
de son livre m'a permis de lever cette angoisse.
Je préfère, disons que je choisis
délibérément, pour ne pas
désespérer, de poser la double question
en ces termes,
Comment
être psychanalyste en ayant été
déporté/e à Birkenau ?
Comment, aujourd'hui, être psychanalyste
sans cela ?
Sans
ce Birkenau-là, Là-bas. Birkenau,
histoire du monde, histoire des générations,
celle de la transmission. Et, juste sur la
page d'après, Anne-Lise Stern fait référence
à un texte de Kurt Eissler, responsable
des Archives Freud, à l'adresse des analystes
et qui s'intitule,
“L'assassinat
de combien de ses enfants un homme doit-il pouvoir
supporter sans être atteint de symptôme
pour être reconnu de constitution normale
?"
Il
n'est pas agréable non plus que soit rappelé
dans ce livre, à la face d'analystes qui
se fantasment en agents de transmission de l'histoire
de la psychanalyse, le comportement d'exclusion,
voire les injures, de certains analystes encore
en pays non-occupé, à l'encontre
de leurs collègues Juifs/Allemands freudiens,
chassés parce qu'interdits de psychanalyse,
en quête désespérée
d'un abri analytique, même temporaire. Pour
un abri tout court, ce fut juste un peu plus tard,
très vite, n'importe où, le premier
qui voulait bien se prêter à la fonction,
et ça n'allait pas de soi, puisque ça
dépendait de l'attitude d'êtres humains,
parlant, pensant, responsables de leurs actes
et de leurs agissements. Dans le chapitre
Traduire, Anne-Lise Stern restitue la question
du "Pourquoi" posée par Primo
Levi, reprise par Lanzmann, à un responsable
de baraquement de Buna-Monovitz, plutôt
Kapo que SS. Où l'“énergumène”
rétorque à Primo Levi, “Ici,
pas de pourquoi.” Non, justement, à
Auschwitz, ça avait été prévu,
calculé par des scientifiques, pensé
par des philosophes, instrumenté par des
quidam, il n'y avait pas de lieu - de
topos - possible, aménagé, où
la question du “Pourquoi” puisse être
posée, surtout pas, comment effacer ensuite
les traces d'une réponse entendue par l'autre,
le témoin, au cas où il rescaperait,
même très abîmé ?
À Lecture-Montage, Anne-Lise Stern
donne la clef du point de départ de son
topo. C'est la reprise d'une histoire de passe
lacanienne, d'où il lui fut transmis par
quelqu'un d'assez courageux pour le lui dire que
ce que l'on avait entendu de la façon dont
elle parlait de son projet de travail participait
de la politique et non de la psychanalyse. Ce
projet, non admis dans ce cadre institutionnel,
pour témoigner quand même, elle s'est
décidée à le mettre en chantier,
seule. Sur un plan personnel, j'étais
contente de croiser le Joint, qui est une
institution juive d'entraide laïque fondée
en 1914, qui dépêcha mon grand-père
Moïse de Crimée pour le présider
pendant 3 ans à Istambul. Même si
dans ce chapitre, À propos d'Anna Freud,
il s'agit du Joint américain, qui
n'avait pas les mêmes conceptions que Bernfeld
sur la création, le fonctionnement, le
mode vivre de la maison d'enfants Baumgarten.
Bernfeld, Anna, Willi Hoffer, August Aichorn,
durent se passer de ses subsides et faire autrement.
Bernfeld était sioniste-socialiste/psychanalyste
non-médecin, le Joint américain,
probablement pas. Voilà quelques unes
des traces qui, en regard de l'histoire, de l'histoire
de la psychanalyse, de mon histoire, de ce même
temps dont témoigne Anne-Lise Stern, me
sont familières et que j'essaie de suivre,
de ma place - l'endroit où je me trouve
- d'analyste née pendant la déportation
des Juifs. Et il me semble qu'avec la lecture
du “Savoir-Déporté”,
chacun/e pourra reconnaître, dans ce livre,
les siennes...
M. W.
juillet 2004
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