Psi . le temps du non

Livres et travaux

Il est plus facile d'élever un temple que d'y faire descendre l'objet du culte
Samuel Beckett • « L'Innommable »
Cité en exergue au « Jargon de l'authenticité » par T. W. Adorno • 1964
Ø
Personne n’a le droit de rester silencieux s’il sait que quelque chose de mal se fait quelque part. Ni le sexe ou l’âge, ni la religion ou le parti politique ne peuvent être une excuse.
Bertha Pappenheim

© Micheline Weinstein

Comment être ψA [Psychanalyste] en 2005... • 1e partie

Réponse possible, comme depuis 1896 (1), année ou Freud apparia, par un trait d'union d'abord, la psyché avec l'analyse, dans le sens premier, didactique, de ce terme. C'est l'année de la mort de son père que Freud rendit public le nom de l'expérience pratique, à partir de ce qu'il avait entendu, Psycho-Analyse, nouvelle « Méthode de traitement des névroses », intitulait-on cela à l'époque, dont il a témoigné et qu'il a théorisé et affiné à la lumière des matériaux recueillis et ce, sur presque un demi-siècle. Freud estimait que son approche était scientifique en ce qu'elle s'étayait justement des matériaux recueillis, dont il vérifiait les effets produits par les contradictions, la solidité, les ambiguïtés, l'évolution de la psyché, la sienne d'abord - son autoanalyse -, et celle de caractères différents. Ces effets se manifestaient sous forme de symptômes bien particuliers. qui éclairaient sur la trame de l'inconscient propre à chaque être humain, bien que chaque être humain, au plan de la biologie, de la génétique, de l'anatomie, des pulsions, etc., soit constitué d'invariants, dont un, essentiel, le langage, qui le distinguent en tant que genre, espèce ou race si l'on tient à ce mot, des entités animale, végétale, minérale.
Personne, même les mieux instruits et les mieux équipés, avant Freud, n'avait osé édifier et mettre à l'épreuve une théorie à partir de l'hypothèse, qui est devenue une “discipline”, d'un non savoir a priori sur ce qui se passe dans l'inconscient propre à chaque sujet, parlant, parfois se taisant, bafouillant, “allant-devenant”, bref, se débattant avec le langage, pour essayer de dire son mal-être individuel et qui n'a pas trouvé, nulle part, quelqu'un/e pour entendre cela, le supporter et y faire face, sans pharmacopée ou/et instruments conceptuels bien figés, dans l'espoir de l'aider à vivre parmi les autres, souvent à vivre tout court.
Puis, Freud réunit le couple en un seul vocable, Psychoanalyse, et lui trouva une écriture, avec un joli Y majuscule, suivi du A majuscule ou minuscule - YA, Ya - pour désigner la psychanalyse et les psychanalystes.
C'est cette écriture que j'ai reprise, mais avec un
ψ minuscule/italique - que l'on retrouve dans l'intitulé de notre association ψA, ψ [Psi] • LE TEMPS DU NON.
La
ψA n'est pas de la psychologie, elle n'est pas un discours sur la psyché, au moyen d'outils propres à cette spécialité. Elle n'est pas un discours du tout. Elle n'a pas de point commun non plus avec la psychiatrie, puisqu'elle elle ne prescrit pas de pharmacopée pour soigner la psyché, comme le savent les analystes non-médecins et parfois quelques médecins en analyse. Elle n'en est pas la domestique ni la danseuse - ce sont les mots de Freud -, pas plus que des autres spécialités qui s'en annexent le nom.

1 - Cf. Une Incroyable rêverie • Freud et Jung à Clark, 1909. Livres et travaux.

Un/e ψA doit à l'analyse, dès le début de son analyse - qui ne cesse ensuite plus jamais -, de ne pas être quelqu'un/e commetoutlemonde puisque, être commetoutlemonde ne nécessite justement pas d'analyse, donc pas d'analyste, les analysant/e/s le savent et le disent. Chacun/e découvre lors de son analyse, sa singularité, même chez qui avait envie d'être commetoutlemonde, c'est-à-dire, en premier lieu, comme son père et sa mère, auxquels vient s'adjoindre l'environnement, lesquels l'ont rendu littéralement malade. Puis chacun/e découvre que le psychisme de l'homme et celui de la femme, bien qu'ayant de nombreux points de croisement, sont différenciés par leur anatomie respective, son fonctionnement interne, et que cela produit des effets, principalement dans le domaine de la sexualité, laquelle accompagne longtemps la vie amoureuse, s'en mêle, et bien souvent la manipule, répétant toujours les mêmes gestes, les mêmes choses, les mêmes mots, les mêmes fantasmes, inscrits dès sa toute petite enfance.
Certes, l'analyste n'est pas dispensé des invariants biologiques, pulsionnels et psychiques propres à l'espèce, à toutlemonde (2), seulement il doit à l'analyse d'apprendre à les maîtriser pour pouvoir aider l'analysant/e - avec les petits enfants ça va tout seul - à ne plus dépendre d'autrui dans son choix de vie, et il n'en a qu'une. Son cheminement le conduit à ce qui portait du temps de Freud le nom de sublimation, elle semblerait être une peu chue en désuétude depuis l'après-guerre. Ce processus de sublimation des pulsions, leur maîtrise, ne peut être qu'individuel, il donne à l'analyste son style, son mode de travailler, d'affiner, à partir des concepts freudiens, c'est pourquoi tout candidat analysant/e ne peut commencer son analyse avec n'importe quel/l/e analyste. Et, parfois, plus rarement, vice-versa. Ce processus de sublimation utile pour le travail, s'applique également à la sphère privée de l'analyste, en est indissociable, ce qui facilite le clivage qui lui est nécessaire pour mener son travail vers le mieux possible, sans interférence dommageable. Ainsi, tend-il à transmettre quelque chose à l'analysant/e de ce qui relèvera, sa vie durant, de chaque domaine, privé ou publique, sans rendre agissant le contre-transfert, le transfert qui menace en permanence l'analyste. Et, dans le même temps, à prévenir le risque d'éventuelles identifications de l'analysant/e à l'analyste, quand elles sont prises dans un transfert amoureux non-contrôlé par l'analyste, dépassé, qui peut conduire l'analysant/e sur la pente de la folie ou de l'automatisme. Le transfert de l'analyste doit être neutralisé d'abord pour donner au symptôme de l'analysant/e les conditions d'être à son tour neutralisé (3), c'est ce que, entre autres, m'ont transmis, après Freud, Françoise Dolto et François Perrier.

2 - Cf. Petit glossaire des concepts freudiens appliqués à la clinique, par François Perrier.

3 - Petit glossaire... op. cit.

Que l'analyste connaisse des petits épisodes d'abattement personnel - Freud en mentionnait dans sa correspondance privée -, cela existe, mais reste retenu en amont, en dehors, de sa pratique professionnelle, à d'autres horaires, cela participe de la sphère privée. Mais sans exercice de clivage quotidien, la ψA, en tant que pratique, en tant que clinique, n'aurait aucun sens, elle confondrait œdipiennement tout et n'importe quoi, ferait commetoutlemonde, et commetoutlemonde n'est pas un nom bien présentable.
Qu'y a-t-il encore, de possible, pour ébaucher les traits qui caractériseraient l'analyste ? Le devoir de renoncer à plaire, ce qui n'implique pas qu'il se néglige, c'est encore plus compliqué pour les femmes. Qu'il s'intéresse à ce qui porte sur la parole du mal-être d'un être humain, sans chercher à se substituer à l'exercice et à l'application d'un métier qui n'est pas le sien, autrement dit à ne pas proposer ses services quand il ne lui a rien été demandé. Qu'il ne s'institue pas en être d'exception au sein même de la
ψA, comme ce le fut - mais la couardise dans la psyché des candidats autocrates a souvent été décrite, qui peut aller jusqu'à l'obséquiosité, c'est peut-être à elles que s'identifient des foules d'électeurs, dans toutes les institutions, privées comme publiques, et de tous les temps (4).

4 - Cf. infra, Freud, Pourquoi la guerre ?

Quant à l'affinage, à l'affûtage, au ciselage, de la théorie et de la pratique, j'en pose une hypothèse - la mienne - dans L'idéologie... [cf. infra à Courrier]. Il me semble que si le phénomène du nazisme a voulu et a pu porter atteinte à Freud, au point essentiel, fondamental de la ψA, c'est en disloquant ce qui structure l'humain dès sa naissance, en s'ingéniant à détruire les fondations sur lesquelles la structure œdipienne est bâtie, depuis que Freud, à 17 ans, adolescent, 23 ans avant de trouver son nom à la psiA, traduisait pour sa classe directement Œdipe du grec en allemand. En ces temps de commémoration soixantenaire, les nombreux suicides d'adolescent/e/s juifs, avec une proportion plus élevée de filles, sur deux générations, dont les pères et mères, les familles entières, ont été anéantis en Europe lors de la 2e Guerre Mondiale alors qu'ils venaient de naître, ceux de jeunes Allemands aussi, héritiers de la conduite inconcevable, incompréhensible, de leurs parents, ne sont que rarement évoqués. Il y eu quelques cas de délinquance, d'emprisonnement, mais très peu, ces [ex-]enfants-là n'avaient pas trouvé la force d'y recourir. De même n'entendons-nous guère parler de ceux qui croupissent en services psychiatriques et bientôt en mouroirs divers quand ils seront un peu vieux, où ils rejoindront les quelques déportés/revenus très âgés, en passe de disparaître, que l'on a abandonnés là, après les avoir abandonnés chez eux.
Dans le fond, qui était Freud, l'homme indissociable de son œuvre (5), sinon un Mensch, un être de parole, dont la triple qualité n'en forme qu'une, paritaire, masculine et féminine, bien que ce soit un peu plus compliqué pour les femmes. Freud était honnête, son respect de l'autre se manifestait par le courage de dire, après réflexion, ce que je, un être humain, pense, quitte à devoir parfois reconnaître s'être trompé. Dire, qu'il soit ou non écouté, alors il l'écrit, ce qu'un être humain, ayant accédé à la sublimation, à un peu de civilisation, estime être vrai, après mise à l'épreuve. C'est une façon de laisser trace de son passage parmi les humains. Ainsi Freud menait-il sa vie, au service la
ψA. Et non l'inverse, où la ψA, parfois aussi la déportation, est/sont utilisée/s pour se faire valoir à titre strictement personnel, autocratique. Pour s'instaurer en exception idéologique, autrement dit en manipulation des individus et des foules - comme il en est dans la démagogie, ce qui confine à une escroquerie à la psyché, tout en constituant une garantie de rente confortable.

5 - Cf. infra, Siegfried Bernfeld, De la formation analytique, et Ernst Federn, témoin de la psychanalyse, Puf, 1994.


De la modestie de l'homme de science devant son œuvre, témoigne cette lettre/réponse du 14 mai 1938, adressée au délégué sioniste Israël Cohen (6), à Londres, où Freud vient d'être accueilli et où il demandera bientôt à Schur, de l'aider, comme convenu, à ce que la vie le quitte puisqu'elle “n'a plus aucun sens”.

« Cher Monsieur,

À mes remerciements pour vos vœux de bienvenue en Angleterre, j'ajouterai une petite requête, celle de bien vouloir ne pas me traiter comme un Leader in Israël. Je me contenterais d'être simplement considéré comme un modeste savant et de ne me mettre en avant d'aucune autre manière. Bien que bon Juif, qui n'a jamais renié la judéité, je ne peux cependant pas ne pas voir que ma position négative absolue envers toute religion, y compris la religion juive, me met à part du plus grand nombre des nôtres et me rend inapte au rôle que vous m'attribuez.
Votre très dévoué,
Freud »

6 - M. W., La nuit tombe...


Février 2005

À suivre...

Comment être ψA en 2005... • 2e partie