| N.
B.
• Il est préférable,
pour la lecture des lettres grecques, essentiellement
le “psi”,
d'utiliser uniquement «
Internet Explorer ».
La plupart des autres logiciels ne les restituent
pas, ou alors, pour le “psi”, avec
un “y” qui ne signifie rien.
ø
© Micheline
Weinstein • Le temps du non / Août 2008
« De l'embryon à l'homme : la conquête
du monde »
«
De l'embryon à l'homme : la conquête du monde »
est l'intitulé de l'invitation à une conférence, le 26 mai
1983, adressée par le Dr Maurice Boumandil [1928-1997] à
l'Association de la Formation Médicale Continue des Médecins exerçant
en groupe ou en équipe, de Marseille, Aix-en-Provence et Étangs
de Berre, composée majoritairement de Groupes Balint et que voici,
Contrairement
à ce qui est écrit dans la note
qui figure en bas de page de la lettre / texte
n° 578 de Françoise Dolto - entièrement
manuscrite et reproduite sur notre site -, page
751 de « Françoise Dolto / 1938-1988
• Une vie de correspondances », Gallimard, 2005, lettre / texte que j'ai intitulée
« Autour du miroir », il ne s'agissait pas, de la part de F. D. d'“une
sorte de viatique chargé de [m']accompagner lors d'une conférence sur le stade du miroir
selon J. Lacan... ”
mais résultait de mon intention patiente,
à la suite de nombreux échanges
avec F. D., pendant des années, de faire
passer, en même temps que le mien, son point
de vue, c'est-à-dire son désaccord
avec Lacan, dont personne ne voulait entendre
parler - depuis 1953 à ma connaissance
seulement -, sur le “Stade du Miroir”.[1]
[1] Je n'ai pas bien saisi pourquoi l'auteur de
cette note, à qui j'avais fourni copie de
tous les documents originaux, ne m'a pas contactée
avant de la publier. Pour reprendre, légèrement
modifié, le trait d'esprit qu'Anna Freud
avait emprunté à Marc Twain, plutôt
que “Les nouvelles de ma mort
sont très exagérées”,
“le silence sur ma non-existence est très
exagéré... ”.
L'invitation
du Dr Boumandil était courageuse,
compte-tenu de l'enjeu théorique qu'elle
impliquait.
L'Association
de la Formation Médicale Continue ayant
pour but de rendre audibles et opératoires
aux travailleurs sociaux les outils conceptuels
nécessaires à leur pratique quotidienne,
l'auditoire était ainsi composé,
non seulement de médecins, mais de leurs
équipes para-médicales, aides-soignantes
et soignants y compris, techniques, psychologiques,
sociales, bref de l'environnement du malade au
complet.
Voici
donc également - et prenant mon courage
de front, car il a pris 25 ans d'âge, et
l'on voudra bien en excuser la maladresse stylistique
! - l'essentiel de mon exposé d'alors.
****************************************************************
Tout d'abord, je remercie le Dr Boumandil de nous avoir soumis
ce sujet qui nous concerne tous ici et qui constitue
un pôle d'intérêt capital pour
la psychanalyse, dont l'affaire est, vous le savez,
le langage, la parole. L'embryon est le produit biologique de deux gamètes différemment
sexuées. Il se développe au sein
d'un environnement parlant dont dépendront
sa vie en devenir et sa santé. Si, in-utero, il doit être biologiquement nourri, il lui est tout autant nécessaire,
bien avant d'en devenir sujet, d'évoluer
dans un monde de parole, de sa musique tout au
moins, d'ici à ce qu'il accède à
sa compréhension. Ne serait-ce que pour
ne pas risquer, ultérieurement, l'autisme. C'est cette dépendance du petit être humain, “non-fini”,
qui le différencie déjà de
l'animal, sans possibilité de recours au
langage pour exprimer ses besoins primordiaux,
que Freud nommait “la détresse infantile”. Nouveau-né, il dépendra entièrement de soins extérieurs,
le plus souvent prodigués par sa mère.
Le premier plaisir sans altération qu'il
éprouvera sera oral, le suçotement
du sein maternel, assez souvent même la
morsure édentée. C'est une phase
délicate pour l'évolution de l'enfant
quand elle n'est pas accompagnée de paroles,
car son interruption lors du sevrage, toujours
ressentie comme brutale, même si elle s'effectue
en douceur, est le plus souvent à l'origine
d'une première sensation non consciente
de culpabilité : qu'est-ce que j'ai fait
de mal pour être privée de mon plaisir
essentiel ? C'est aussi le temps initial où il produit des sons multiples,
dont la gamme, passant par les miaulements, les
rots et les plaintes, se décline du gazouillis
aux cris de colère. Lui échappent également, puisqu'il n'en a pas encore conscience,
des phénomènes projetés de
l'intérieur de son corps sur le monde extérieur.
Pour ne prendre qu'un exemple : ses excréments.
Quelques temps plus tard, à mi-chemin entre
l'infans (sans maîtrise du langage)
et l'enfance (accession à la maîtrise
du langage), il connaîtra le plaisir que
lui procure leur gestion - il n'a rien d'autre
de plus intime, personnel, à sa disposition
- et apprendra à en user comme monnaie
symbolique d'échanges, d'abord avec la
mère ou la personne qui s'y substitue :
offrande ou rétention / punition. Chacune de ces manifestations, le sommeil y compris, est liée à
une expression du visage et du corps, qui ne ressemble
à aucune autre. Quand il ne dort pas, le
bébé semble très occupé
à exercer l'élasticité de
ses muscles et de ses sens. Peu à peu, la médiation par la parole l'aidera à
s'autonomiser - pour la troisième fois
après l'accouchement et le sevrage - de
sa mère ou de son substitut, toujours un
peu plus loin dans l'espace, ce qui lui permettra
alors d'accéder à la perception
physique de l'autre, du non-soi, du père,
de l'environnement humain... Il ne reconnaîtra pas sa propre image dans un miroir, il restera
égaré, contrairement, semblerait-il
à ce qu'avance Lacan avec son “assomption
[narcissique] jubilatoire”, s'il n'y a pas,
d'abord, la perception, la vision réelle,
“de l'autre” derrière lui,
autre parlant de préférence, mais
ne serait-ce, a-minima, qu'une silhouette qui le tient
dans les bras : d'ailleurs l'imagerie catholique
ne s'y est pas trompée avec ses multiples
œuvres d'art représentant la Vierge
à l'Enfant. Mais ce point précis
sera mieux développé que je pourrais
le faire, un peu plus loin, par Françoise
Dolto. Autant d'étapes, autant de renoncements - le corps de la mère,
le sein, la nourriture liquide... - de contraintes,
notamment l'apprentissage du contrôle des
sphincters, qui le mèneront progressivement,
à condition qu'il ne soit ni bousculé
ni surtout maltraité, à la maîtrise
du langage, qui lui permettra d'exercer sa curiosité,
ses interrogations - d'où est-ce que je viens, comment ai-je été
conçu ? - en même temps qu'à
la phase œdipienne. Laquelle, implacable,
lui enseignera la Loi de l'interdit de l'inceste
qui, bien plus tard, si elle est bien assimilée,
lui ouvrira les baies de ce que Freud nommait
la sublimation. Autrement dit la maîtrise
de ses pulsions les plus sauvages au profit d'activités
plus élevées : intellectuelles,
artistiques, “industrieuses” (Dolto)
de toutes sortes. C'est quand la différenciation - qui permet d'alléger l'angoisse
sur laquelle aujourd'hui nous ne pourront hélas
nous arrêter - du “je” et de
l'“autre” est accomplie “sainement”
si j'ose dire, que l'enfant est en mesure de se
sentir moins menacé et qu'il peut alors
se fier à son système de défenses
contre les agressions du monde extérieur. À l'inverse, si le terrain, l'environnement, sont pathogènes,
si la différenciation ne s'opère
pas, si la parole de l'adulte n'a pas su les lever,
la menace restera constante, l'angoisse continuera
d'oppresser l'enfant. Cela se manifestera par
des symptômes devant lesquels, bien souvent,
les adultes sont désemparés. Il y eut une fois, un petit garçon auquel la mère avait
oublié de parler depuis sa naissance. Le
père, de par son métier aérien
était rarement présent, ou alors
de passage. Compte-tenu de la rareté de
leurs retrouvailles, les parents, qui s'aimaient
follement, se consacraient alors exclusivement
à eux-mêmes. Résultat : l'enfant,
sans aucune altération physique ou mentale,
était mutique. Et l'on peut alors s'interroger
sur la place que le désir des parents avait
réservée à leur enfant...
peut-être celle d'un simple objet, résidu
- pour rester polie - de leur fusion amoureuse... Il n'est pas rare que les enfants mutiques, sans aucune déficience
physique ou physiologique dûment diagnostiquée,
cassent, déchirent, font déborder
les éviers et les baignoires ; nombre crient,
se mutilent, sont incontinents... expriment leur
douleur comme ils peuvent... Il y en eut un autre, dont la mère avait absolument “oublié”
l'acte nécessaire à la conception
de son fils, l'acte sexuel : à ma stupéfaction,
elle ne s'en souvenait plus. Le père, lui,
avait pris le large quand elle était enceinte,
si bien que ce petit garçon se trouvait,
dans l'esprit maternel, être le fils de
la Vierge. Cet enfant, qui portait le nom de son
grand-père paternel, était, non
seulement mutique, mais obèse. Je n'ai
jamais entendu évoquer spontanément,
de la part de sa mère, sa propre mère
à elle, la grand-mère maternelle
du petit (7 ans), comme si cet enfant était
le produit symboliquement incestueux d'un père
et de sa fille... Il y a aussi des bébés conçus à la hâte
pour réparer un précédent
enfant mort. Comment ne pas comprendre alors, pour certaines filles nées sous
ces auspices, la nécessité, à
l'âge adulte, d'une sorte de rituel : faire
pratiquer un premier avortement avant toute conception
aboutie, comme pour expulser de leur chair le
cadavre dont elles furent héritières
et porteuses... Que nous soyons professionnels ou non, ces souffrances nous sont difficilement
supportables. Devant lesquelles nous avons plusieurs
types de réactions, en voici deux par exemple
: ne rien vouloir en savoir - cela peut se comprendre
- et les déléguer aux institutions
bien cadrées pour s'en charger ; nous interroger
sur la façon de s'y prendre et parvenir
à se blinder suffisamment, sainement, pour
tenter de les réduire, ne serait-ce que
pour se prouver à soi-même que la
vie est plus forte que la maladie, les injustices
de la nature, la mort... Et cela, peut-être
dans le but d'acquérir la capacité
d'affronter, quand s'annoncera la vieillesse,
la perspective de sa propre mort, la muette solitude. Puisque j'ai la chance de travailler avec toute la gamme des aléas
du psychisme et toute la palette du flux “inexorable”
du temps, à l'autre extrémité
de l'expérience de la vie, allons faire
un petit tour chez les anciens, quand la “conquête
du monde” n'est plus qu'un souvenir. Ce matin, avant de prendre l'avion, j'ai ouvert le courrier d'un monsieur
de 83 ans avec lequel nous travaillons depuis
trois ans. C'est un savant, il craignait que sa
mémoire ne le trahisse. Sur ce courrier,
une simple phrase : “Comme le corps est
encombrant !” L'autre jour, c'est une dame
de 80 ans qui me disait : “Cet état
me révolte, mon cerveau, mes facultés,
sont intactes ! Le corps ne suit plus.” Il existe une autre réaction des humains encore devant la souffrance
de leurs contemporains de tous âges, assez
répandue car elle permet de “tenir”,
de se sentir en bonne santé : l'utiliser
sadiquement. Cela est particulièrement
voyant dans certaines institutions, certaines
administrations, certaines familles, quelles que
soient les civilisations, partout où l'exercice
du pouvoir est possible sur qui est “toisé”
comme plus faible que soi. Pour ne prendre qu'un exemple, j'ai lu récemment sur ce sujet le
livre de Marie-Catherine Ribeaud, « La
maternité en milieu sous-prolétaire
» ; nous saute aux yeux et aux oreilles, de façon
aiguë, intolérable, à quel
point de non retour la recherche exclusive de
la subsistance interdit tout accès à
la culture, à l'information, jusqu'à
la possibilité de savoir nommer sa souffrance.
Cette horreur-là est internationale. C'est,
de la part de ceux qui l'administrent, un instrument
de mort bien plus que de servage, ce dernier n'étant
qu'une modalité d'usage. Le serf, la serve,
c'est-à-dire, marxistement parlant, l'aliéné/e,
étant littéralement “celui
qui ne s'appartient pas”. À l'autre bout du chemin, dans la dernière ligne balisée
institutionnellement, dans un hospice, les très
vieilles personnes, toutes nées avec le
siècle, qui avaient connu 36, les “assurances
sociales”, pas toujours les vacances mais
surtout le travail, la mort du ou de la conjoint/e,
la chute, l'accident... n'étaient pour
la plupart plus visitées, depuis longtemps,
par leurs enfants. Ils étaient là,
abandonnés, comme le sont les bébés
trouvés, mais à leur différence,
n'avaient plus que la mort devant leurs yeux aveugles... De l'enfant de 2 ans qui, faute d'en connaître le vocabulaire, confond
l'anus avec la gorge, au vieillard mourant, les
êtres humains exilés de la relation,
particulièrement dans les institutions
ou en milieu de misère, ont souvent du
mal à localiser un certain type de douleur,
donc à la désigner. Cette douleur-là
peut être vague, diffuse, elle peut se déplacer
d'un point à un autre du corps. Elle
n'est alors, bien souvent, que l'expression physique
d'un symptôme de détresse psychique. La triple charge, d'entendre leur plainte, de recevoir la demande d'aide,
de soutenir cette aide, incombe aux médecins,
aux éducateurs, au personnel soignant,
mais aussi aux enseignants... Quel enseignant,
non préparé à faire face,
n'a-t-il pas eu dans sa classe un enfant que l'on
dit “caractériel”, “prédélinquant”
? Comment les médecins, les éducateurs, les enseignants, peuvent-ils
répondre à la violence de l'angoisse
qu'ils encaissent quand, comme le relevait Maurice
Boumandil, l'enseignement s'intéressant
à la maladie plus qu'au sujet vivant qui
en est porteur,
ils sont enseignés à coups
de catégories (pathologiques pour les médecins
et les “psys”), dans lesquelles il
faudra absolument que les individualités
soient insérées ? N. B. Ouf ! Je n'ai pas encore
retrouvé les pages intermédiaires
de cet exposé, entre la 4 et la 8 et...
n'ai pas l'intention de les chercher activement
! Cela me permet, avec soulagement, de passer
à la conclusion, juste avant lecture du
texte de Françoise Dolto, que l'on trouvera
sur le site à l'adresse suivante !
Voilà. Nous avions décidé, avec Maurice Boumandil,
de recevoir Françoise Dolto parmi nous
ce soir. Je lui ai donc demandé le texte
que je vais maintenant vous lire, sur cette question
du “stade du miroir”, mais d'abord
et avant tout sur ce sujet fondamental de la parole
médiatrice qui, de l'embryon jusqu'au départ
ultime de chaque humain, porte et garde, vivace,
son désir.
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Fin
du pensum ! Sur quoi, je me prépare à
partir pour New-York où je passerai dire
un petit bonjour à Mira Rothenberg, dont
l'œuvre vivante, sans équivalent,
auprès des enfants autistes héritiers
de la Shoah, avec celle de Françoise Dolto,
ont façonné ma pratique.
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