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Jean-Pierre Faye /ψ
• LE TEMPS DU NON, 1998 Préface
au
livre de Françoise Mandelbaum-Reiner
« Une étrange
impression de décalage »
Une Flambée à Moscou
Que
LE TEMPS DU NON et son signe ψ
accueillent « Une étrange
impression de décalage... »,
c'est miracle, comme aux beaux temps où
la Mer Rouge laissait passer les voyages et
les Sorties. Voici
Moscou reconstruit par le retour à un
passé qui n'est pas mémoire. La
piscine qu'avait creusée Staline à
la place du Christ Sauveur s'était mise
à fuir : on reconstruit sur elle les
coupoles dorées. Est-ce qu'on va enlever
Lénine ? On découvrira plus tard
qu'il appartenait au passé pourtant,
lui aussi. Bien que le culte égyptien
d'une momie puisse sembler bizarre, à
côté des séquences d'un
certain Marx sur le change de forme. Mais c'est
dans la petite chambre, “d'une pauvreté
anachronique”, du poète, Semion
Vilensky, conduits par Ludmila Novicova, que
nous entrons. Pour que mémoire soit trouvée.
Cette trouvaille est pour nous. Elle
nous est donnée par Françoise
Mandelbaum-Reiner. L'association « Le
Retour », nous y sommes par elle, comme
si on y était. Car le parcours de F.M.R.
- ainsi l'appelons-nous familièrement
- nous permet de voir se réunir à
Pouchkino, les anciens du G.Ou.Lagerei et des
KZLager, habitants survivants de notre Inferno
européen en ses versions plurielles.
Jamais nous ne mettrons en parallèle
l'une et l'autre puisque dans la seconde version
un gouffre supplémentaire était
ouvert, qui nous a consumés. Nous n'en
aurons jamais fini d'apercevoir ce sans fond,
tandis que nous pouvons à peu près
reconstruire la logique infernale de Vissarionovitch. Je
me souviendrai de la réponse, à
un ami qui l'invitait à des vacances
au Caucase, qu'écrivait le très
cher Guillevic : “Je n'irai pas, tant
que les Vissariens n'auront pas dévissé.”
Sur la tombe de Joseph Vissarionovitch Djougachvili,
plus connu comme Staline, deux tulipes fraîches
étaient jetées pourtant, quand
je passais par là, en l'an 68 - bien
qu'il ait été exclu, déjà,
du mausolée de momification. Ces tulipes
font partie de l'étrange décalage... Admirable
parcours de F.M.R. La voici aux côtés
d'Alain Jaubert, qui décrit, dans le
Moscou d'aujourd'hui “cette espèce
de nonchalance, de refus de voir et de refus
de rechercher... sans doute lié à
la vie que mènent les gens... artificielle,
frénétique et sauvage... d'une
grande dureté.” Notre passion pour
la vie russe, que nous ont apprise Dostoievski,
Tolstoï et Tourgueniev, trois amis chez
qui Nietzsche l'Anti-antisémite a dû
apprendre quelque chose de ce qu'il nomme les
formations de la souveraineté - et que
nous aurons à confronter avec les formations
de l'inconscient -, nous la sentons flamber
au contact de ces pages. -
Et il y a, surtout, l'inoubliable Jacques Rossi. Voici,
conduits par Françoise, par F.M.R., que
nous suivons la fuite de Ludmila Novicova, en
1937, l'année la plus noire de la Grande
Terreur. Elle aboutira, à l'âge
de six ans, à Maloïaroslaviez. Ce
nom me fait frissonner. C'est là que
l'ex-Grande Armée, qui cherchait à
se frayer un retour par le Sud russe qui lui
aurait épargné la Berezina, s'est
vu barrer la route. J'ai lu la narration d'un
jeune aide de camp, qu'un ordre napoléonien
envoie là dessiner le paysage
avant de décider une stratégie.
Pratiquons la fiction : un retour moins malheureux
de ladite armée, suivi aux frontières
d'une négociation quelque part sur une
Vistule symbolique. Et Alexandre et Napoléon
prenant sur un second radeau la décision
de mettre en uvre l'Union de toute
l'Europe conçue un peu auparavant par
un certain Henri IV, vers l'an 1601... Le dessein
malheureusement s'était perdu au milieu
des corps de tant de batailles sanguinaires,
à écrire sur l'Arc de Triomphe.
Alors qu'il était vivant pour Rousseau
dans ce texte sublime que je ne parviens pas
encore à rendre aux mémoires :
“Réaliser sa république
européenne durant un seul jour, c'en
est assez pour la faire durer éternellement,
tant chacun trouverait par l'expérience...
le bien commun.” Voici, on va donc éviter
le 22 juin 1941. Ludmila, qui a six ans, l'a
senti : “un poids énorme tomber
sur mes épaules.” À quoi
pense une petite fille ? “Je trouvais
surtout malheureux les pauvres animaux destinés
à la disparition après leur mort
physique.” Dans la salle d'à côté
rient des officiers de l'invasion nazie, “le
timbre de leurs voix, ... tout nous offensait.”
Elle entend le singulier dialogue de la vieille
Sophia avec les officiers. Elle leur demande
ce qu'ils avaient contre les Juifs. Ils expliquaient
: “ils ont crucifié Jésus.”
Elle n'hésitait pas à leur rétorquer
: “mais Jésus était Juif,
lui aussi !”
Voilà
donc la rencontre merveilleuse entre «
Une étrange impression de décalage...
» et ψ • LE TEMPS DU NON.
Le livre de Micheline Weinstein* nous rappelle
de si fortes choses. Entre autres, ce Zentralblatt
für Psychotherapie de 1934, que je
découvrais pour Change en 1969,
où Jung coexiste et copréside
avec le ridicule Reichsführer der Psychotherapie,
le Docteur Gring. Entendons avec elle
Jung, hélas : “Le grandiose phénomène
du national-socialisme que le monde entier contemple...
énergie et... tensions inouïes...
cachées dans l'âme germanique...
” Mais
ceci, qui nous redresse, de Jankelevitch, lui
que je revois lorsque nous échangions
nos notes d'oral, à la Sorbonne, et dont
j'entends la voix, quand il acceptait de faire
partie de ce Haut Conseil désigné
par les ministères et d'où allait
survenir, en 1985, l'Université européenne
de la recherche, futur pilote d'une Cité
européenne enfin. En 1971 c'est lui qui
écrit : “ ...il s'agit de savoir
si Monsieur Heidegger a été calomnié...
c'est nous qui devrions lui rendre des comptes
!... Au demeurant nous n'engagerons pas la conversation
avec les métaphysiciens du national-socialisme,
ni avec leurs amis, ni avec les amis de leurs
amis ; ni avec les Sturmabteilungen de
la philosophie... ” Mais
la conversation engagée par livres entre
Françoise Mandelbaum-Reiner et Micheline
Weinstein est de celles qui nous fortifient,
quand c'est ψ • LE TEMPS DU NON- avec impression de décalage...
J-P.
F.6
mai 1998 |