Psychanalyse et idéologie

Jean-Pierre Faye • Une flambée à Moscou

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Il est plus facile d’élever un temple que d’y faire descendre l’objet du culte

Samuel Beckett • L’innommable

Cité en exergue au « Jargon der Eigentlichkeit » par T. W. Adorno • 1964

It is easier to raise a temple than to bring down there the worship object

Samuel Beckett  « The Unspeakable one »

Underlined in « Jargon of the authenticity » by T. W. Adorno • 1964

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Personne n’a le droit de rester silencieux s’il sait que quelque chose de mal se fait quelque part. Ni le sexe ou l’âge, ni la religion ou le parti politique ne peuvent être une excuse.

Nobody has the right to remain quiet if he knows that something of evil is made somewhere. Neither the sex or the age, nor the religion or the political party can be an excuse.

Bertha Pappenheim

point

ψ  = psi grec, résumé de Ps ychanalyse et i déologie. Le NON de ψ [Psi] LE TEMPS DU NON s’adresse à l’idéologie qui, quand elle prend sa source dans l’ignorance délibérée, est l’antonyme de la réflexion, de la raison, de l’intelligence.

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© Jean-Pierre Faye • 6 mai 1998

Préface

au livre de Françoise Mandelbaum-Reiner

« Une étrange impression de décalage »

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Une Flambée à Moscou

Que ψ [Psi] LE TEMPS DU NON et son signe ψ accueillent « Une étrange impression de décalage... », c’est miracle, comme aux beaux temps où la Mer Rouge laissait passer les voyages et les Sorties.

Voici Moscou reconstruit par le retour à un passé qui n’est pas mémoire. La piscine qu’avait creusée Staline à la place du Christ Sauveur s’était mise à fuir : on reconstruit sur elle les coupoles dorées. Est-ce qu’on va enlever Lénine ? On découvrira plus tard qu’il appartenait au passé pourtant, lui aussi. Bien que le culte égyptien d’une momie puisse sembler bizarre, à côté des séquences d’un certain Marx sur le change de forme. Mais c’est dans la petite chambre, “d’une pauvreté anachronique”, du poète, Semion Vilensky, conduits par Ludmila Novicova, que nous entrons. Pour que mémoire soit trouvée. Cette trouvaille est pour nous.

Elle nous est donnée par Françoise Mandelbaum-Reiner. L’association « Le Retour », nous y sommes par elle, comme si on y était. Car le parcours de F.M.R. - ainsi l’appelons-nous familièrement - nous permet de voir se réunir à Pouchkino, les anciens du G.Ou.Lagerei et des KZLager, habitants survivants de notre Inferno européen en ses versions plurielles. Jamais nous ne mettrons en parallèle l’une et l’autre puisque dans la seconde version un gouffre supplémentaire était ouvert, qui nous a consumés. Nous n’en aurons jamais fini d’apercevoir ce sans fond, tandis que nous pouvons à peu près reconstruire la logique infernale de Vissarionovitch.

Je me souviendrai de la réponse, à un ami qui l’invitait à des vacances au Caucase, qu’écrivait le très cher Guillevic : “Je n’irai pas, tant que les Vissariens n’auront pas dévissé.” Sur la tombe de Joseph Vissarionovitch Djougachvili, plus connu comme Staline, deux tulipes fraîches étaient jetées pourtant, quand je passais par là, en l’an 68 - bien qu’il ait été exclu, déjà, du mausolée de momification. Ces tulipes font partie de l’étrange décalage...

Admirable parcours de F.M.R. La voici aux côtés d’Alain Jaubert, qui décrit, dans le Moscou d’aujourd’hui “cette espèce de nonchalance, de refus de voir et de refus de rechercher... sans doute lié à la vie que mènent les gens... artificielle, frénétique et sauvage... d’une grande dureté.” Notre passion pour la vie russe, que nous ont apprise Dostoievski, Tolstoï et Tourgueniev, trois amis chez qui Nietzsche l’Anti-antisémite a dû apprendre quelque chose de ce qu’il nomme les formations de la souveraineté - et que nous aurons à confronter avec les formations de l’inconscient -, nous la sentons flamber au contact de ces pages.

- Et il y a, surtout, l’inoubliable Jacques Rossi.

Voici, conduits par Françoise, par F.M.R., que nous suivons la fuite de Ludmila Novicova, en 1937, l’année la plus noire de la Grande Terreur. Elle aboutira, à l’âge de six ans, à Maloïaroslaviez. Ce nom me fait frissonner. C’est là que l’ex-Grande Armée, qui cherchait à se frayer un retour par le Sud russe qui lui aurait épargné la Berezina, s’est vu barrer la route. J’ai lu la narration d’un jeune aide de camp, qu’un ordre napoléonien envoie là dessiner le paysage avant de décider une stratégie. Pratiquons la fiction : un retour moins malheureux de ladite armée, suivi aux frontières d’une négociation quelque part sur une Vistule symbolique. Et Alexandre et Napoléon prenant sur un second radeau la décision de mettre en œuvre l’Union de toute l’Europe conçue un peu auparavant par un certain Henri IV, vers l’an 1601... Le dessein malheureusement s’était perdu au milieu des corps de tant de batailles sanguinaires, à écrire sur l’Arc de Triomphe. Alors qu’il était vivant pour Rousseau dans ce texte sublime que je ne parviens pas encore à rendre aux mémoires : “Réaliser sa république européenne durant un seul jour, c’en est assez pour la faire durer éternellement, tant chacun trouverait par l’expérience... le bien commun.” Voici, on va donc éviter le 22 juin 1941. Ludmila, qui a six ans, l’a senti : “un poids énorme tomber sur mes épaules.” À quoi pense une petite fille ? “Je trouvais surtout malheureux les pauvres animaux destinés à la disparition après leur mort physique.” Dans la salle d’à côté rient des officiers de l’invasion nazie, “le timbre de leurs voix, ... tout nous offensait.” Elle entend le singulier dialogue de la vieille Sophia avec les officiers. Elle leur demande ce qu’ils avaient contre les Juifs. Ils expliquaient : “ils ont crucifié Jésus.” Elle n’hésitait pas à leur rétorquer : “mais Jésus était Juif, lui aussi !”

Voilà donc la rencontre merveilleuse entre « Une étrange impression de décalage... » et ψ [Psi] LE TEMPS DU NON. Le livre de Micheline Weinstein* nous rappelle de si fortes choses. Entre autres, ce Zentralblatt für Psychotherapie de 1934, que je découvraispour Change en 1969, où Jung coexiste et copréside avec le ridicule Reichsführer der Psychotherapie, le Docteur Gœring. Entendons avec elle Jung, hélas : “Le grandiose phénomène du national-socialisme que le monde entier contemple... énergie et... tensions inouïes... cachées dans l’âme germanique... ”

Mais ceci, qui nous redresse, de Jankelevitch, lui que je revois lorsque nous échangions nos notes d’oral, à la Sorbonne, et dont j’entends la voix, quand il acceptait de faire partie de ce Haut Conseil désigné par les ministères et d’où allait survenir, en 1985, l’Université européenne de la recherche, futur pilote d’une Cité européenne enfin. En 1971 c’est lui qui écrit : “ ...il s’agit de savoir si Monsieur Heidegger a été calomnié... c’est nous qui devrions lui rendre des comptes !... Au demeurant nous n’engagerons pas la conversation avec les métaphysiciens du national-socialisme, ni avec leurs amis, ni avec les amis de leurs amis ; ni avec les Sturmabteilungen de la philosophie... ”

Mais la conversation engagée par livres entre Françoise Mandelbaum-Reiner et Micheline Weinstein est de celles qui nous fortifient, quand c’est ψ [Psi] LE TEMPS DU NON- avec impression de décalage...

J-P. F.

* Micheline Weinstein • Livre « Travaux 1967-1997 »



                             
ψ  [Psi] • LE TEMPS DU NON
cela ne va pas sans dire
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