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La peinture à Dora


N.d.l.r. - À
l'époque où on évoque les horreurs des camps de
concentration, il nous a paru intéressant de reprendre un article paru
dan la revue Confluences
(mars 1946) il y a près de vingt ans, montrant combien l'art et le
souvenir des musées ont le pouvoir de transporter dans un autre univers
certains prisonniers.
'ÉVÉNEMENT eut lieu un matin au cours d'une de ces séances
auxquelles nous étions accoutumés. Nous étions quelques
milliers de bagnards qui stagnions sur la place d'appel, pendant qu'on
procédait à une fouille générale. Mon regard se
porta machinalement sur la colline qui s'élevait du côté de
l'infirmerie. L'automne y achevait son établissement. Alors ces grands
arbres dépouillés fondirent sur moi sans crier gare et
m'emportèrent avec eux. L'Enfer de Dora se métamorphosa
subitement en un Breughel dont je devins l'hôte. Favorisée sans
doute par l'affaiblissement physique et mental dans lequel nous nous trouvions,
une vive exaltation s'empara de moi : l'impression de m'être
évadé, comme aurait pu le faire une fumée, sous l'œil
de mes gardiens imbéciles. Cette euphorie fut de brève
durée. Elle fut assez longue cependant pour me permettre de supporter la
solide volée de coups de poings et de gifles à décrocher
les mâchoires (encore un cas où se révèle la
supériorité expressive du langage populaire sur le vocabulaire
académique : c'est « baffes » qu'il faudrait dire) qui
furent mon lot quand mon tour arriva d'être fouillé.
Je sus alors que
j'étais de nouveau sollicité par l'appel d'une ancienne passion
toutefois, il fallut la réapprendre. Ce fut dans mon « block
» qu'allait se faire le réapprentissage.
Ces blocks
étaient parfois décorés de peintures dues aux talents de
quelques détenus. Il ne s'agissait pas tant de nous faire plaisir que
d'embellir un petit coin de nos bagnes, celui que s'étaient
réservés nos chefs de blocks, de puissants potentats. Ces peintures
manquaient pour la plupart d'intérêt, et oscillaient entre la
Foire aux Croûtes et le Salon des Artistes Français.
Il en
était une cependant qui me fascinait. Elle représentait un cours
d'eau dans Allemagne du Sud, ou le Tyrol (du moins je le suppose). Venue du
fond du tableau la rivière se précipitait sur le spectateur. Le
courant était tout à la fois bouillonnant et parfaitement
immobile. Solidement planté sur un radeau, un forestier le convoyait
avec un chargement de bois. Par suite d'une entière et heureuse
inexpérience de son art, le peintre avait figuré un radeau un peu
plus large que le cours d'eau. L'œuvre aurait pu prendre place dignement
à « L'Exposition des Peintres Populaires de la
Réalité » où j'ai passé de bons moments en
1937, ou encore à la récente « Exposition des Peintres
Autodidactes ». J'aurais bien voulu emporter avec moi ce petit panneau de
bois colorié : les nazis m'empêchèrent de réaliser
ce projet en nous obligeant à évacuer Dora quelques jours avant
la Libération.
J'avais fait la
connaissance dans le camp de deux ou trois peintres. Mais je les voyais peu par
suite des difficultés inhérentes à la profession de
détenu, et d'ailleurs je ne recherchais point leur compagnie. Nous
n'avions pas la même manière de comprendre et d'aimer la peinture.
Je préférais m'entretenir de ce sujet avec mon meilleur ami de
là-bas, un jeune homme auquel je m'étais attaché comme on
ne peut le faire que dans ces exceptionnelles circonstances et qui ne devait, hélas,
pas sortir vivant de cette affreuse aventure : il s'appelait Jean Gaillard.
Aussi
intelligent que sensible il était avide de tout ce qui touchait aux
choses de l'esprit. Ensemble nous passions tout le temps dont nous pouvions
disposer à faire le tour des connaissances humaines, une sorte d'inventaire
de tout ce que les civilisations ont su édifier. Je retraçais
pour mon ami l'histoire de la Théorie des Nombres et nous
l'élargîmes bientôt en une histoire plus
générale des Mathématiques. Ce fut ensuite le tour de
l'Électricité, de l'Optique et de la Chimie. Nous
obliquâmes vers la philosophie dont nous reconstituâmes la
trajectoire depuis les théogonies primitives jusqu'à
l'existentialisme et au marxisme. Le jour de la peinture arriva et Jean me
demanda de lui faire part de ce que je savais et pensais sur cette question.
Je
commençai par lui exposer le plan de mon grand livre sur la Peinture.
Cet ouvrage (qui faute de temps a les plus grandes chances de ne jamais
paraître) propose en cette matière le point de vue d'un amateur de
mathématiques et par conséquent de fantaisie. Pour illustrer ma
théorie des « deux portes » et quelques autres thèses
(dont certaines n'étaient pas sans le scandaliser agréablement)
il eût été nécessaire de les appuyer sur des
exemples nombreux, précis et tangibles. Malheureusement, je ne pouvais
lui mettre sous les yeux ni les œuvres elles-mêmes, ni même
des reproductions. Il fallut nous contenter d'un expédient : je lui
décrivis ces œuvres avec la plus grande minutie pendant les interminables
heures d'attente sur la place d'appel. Doué d'une excellente
mémoire, Jean réussit ce tour de force de se familiariser avec
quelques tableaux célèbres au point de pouvoir en parler en
meilleure connaissance de cause que tant de gens qui les ont regardés
sans les comprendre, sans les aimer, et je crois, bien souvent, sans les voir.
C'est ainsi que
nous contemplâmes longuement avec les yeux de la pensée la Vierge
au Chancelier Rolin de Van Eyck. Je
projetais comme avec une lanterne magique le sévère regard du
donateur, les lapins écrasés sous les colonnes, l'ivresse de
Noé racontée sur un chapiteau, les petites touffes d'herbe qui
poussent entre les pavés de la courette et les six marches de l'escalier
qui conduit à la terrasse, tous les détails de la circulation
fluviale et de l'agitation citadine du fond. Les tragiques diagonales
entrecroisées du Saint François recevant, les stigmates de Giotto le bouleversèrent, le tendre et
délicieux Supplice de Saint Cosme
et Saint Damien de Fra Angelico le
charma. Nous fîmes de longues excursions dans La Tentation de Saint
Antoine de Jérôme Bosch (de
Lisbonne); dans La Vierge aux Rochers de Vinci ; dans un certain tondo de Pérugin (il est au
Louvre et représente la Vierge entre sainte Rose, sainte Catherine et
deux anges) auquel on n'accorde pas l'attention qu'il mériterait (et
surtout qu'on ne vienne pas m'opposer la fadeur — indiscutable —
des figures; le problème est ailleurs), dans La fuite de Sodome de Lucas de Leyde, d'une si extraordinaire
atmosphère d'apocalypse, dans La Mélancolie de Durer (dont nous reconstituâmes le carré
magique en nous souvenant qu'il contient la date de sa création : 1514);
dans ce petit Véronèse du Musée de Grenoble qui
représente l'apparition du Christ à Madeleine et qui, s'il n'est
probablement pas le plus remarquable des Véronèse existants, est,
en tout cas, le plus magique que je connaisse. (N'ayant pas encore revu ce
tableau, je me demande si la robe de Marie-Madeleine est bien réellement
telle — et si féerique — que je crois m'en souvenir).
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Vue
du camp de Dora : au fond, la colline où se trouvait l'usine souterraine
des VI et V2 ; au centre, en blanc, la place d'appel ; à droite, vue
partielle du camp SS. et le bunker (prison).
Photo
aimablement communiquée par le commandant Laboureau, Guérigny,
Nièvre.
Pierre par
pierre, nous construisions le plus merveilleux musée du monde. Ce
faisant, nous avions fini par extraire de chaque œuvre un détail
seulement, parfois deux, infiniment plus sonores, plus lourds et plus justes,
— plus vrais que la misérable réalité qui nous
broyait sans nous convaincre. La Kermesse
de Rubens nous livra la petite jalouse du premier plan à gauche, et
aussi, à droite, ce prodigieux passage du tumulte humain au
mélancolique apaisement de la nature. Nous dérobâmes sa
grappe de raisin à la Fécondité de Jordaens, le petit âne du Buisson de Ruysdael, la nappe miraculeuse des Pélerins
d'Emmaüs. Nous
pénétrâmes, le cœur battant, dans la chambre qui est à
l'arrière-plan des Ménines...
Nous
réinventions chaque tableau, inquiets de dire, avec de simples mots, ce
bonheur insolent dans la couleur des Femmes d'Alger, le fleurissement sensuel du Moulin de la Galette, et la préméditation de chacune des mille
touches apparentes de la Maison du Pendu.
Il me fut
relativement plus facile de ressusciter des œuvres d'un contenu plus
richement affectif comme La Charmeuse de Serpents du douanier Rousseau, ou Le Fou en transes de Klee. Je crois avoir rendu mon camarade quelque peu
amoureux de cette précieuse jeune fille qui, sur la gauche de L'embarquement
pour Cythère, nous tourne presque
le dos et engage avec une charmante décision son bras dans celui d'un
jeune gentilhomme pour l'entraîner vers la nef en partance. Je profitai
de ces rectangles que Poussin a disposés derrière son auto-portrait
du Louvre pour légitimer ceux (assez différents, bien sûr)
de Braque et de Mondrian. La Mariée mise à nu par ses
célibataires, même de Marcel
Duchamp surprit beaucoup mon ami. Il hésitait un peu devant la
description que je lui en fis et n'accepta cette œuvre étonnante
que sous le bénéfice d'un futur inventaire. Il marqua plus
d'empressement à conclure alliance avec La Horde de Max Ernst. Il est vrai que l'atmosphère de Dora
était plus favorable à ce dernier tableau.
Ainsi
armés nous aurions souhaité nous engager plus avant dans le roman
des lignes et des couleurs, mais il ne nous fut pas possible d'avancer plus
loin. C'est à peine si nous pûmes évoquer le graphisme
tendu des Pollaiulo, les éclairages artificiels de Georges de La Tour,
ces harmonies colorées où je crois trouver l'indice que
Véronèse a vu l'ultra-violet et cette géométrie des
Peintres de la Vérité qui leur fait introduire dans certaines
œuvres de véritables systèmes de coordonnées cartésiennes
(figurées, par exemple, par des oiseaux ou par des mains dans les tableaux
que j'ai déjà cités de Van Eyck et de Vinci).
Pourtant mon
vagabondage ne se bornait pas aux toiles plus ou moins connues et
consacrées. Je réservai pour ma méditation solitaire
certaines évocations qu'il m'aurait été trop long de
justifier. Par exemple ces innombrables mauvais (oh, très mauvais)
tableaux qui ornent les salles à manger et les salons de quelques-uns de
mes amis ou relations. J'y fais parfois de curieuses découvertes au
cours des voyages d'exploration que j'entreprends lorsque la conversation
devient suffisamment générale pour que je puisse m'en abstraire
à l'insu de mes hôtes. Ou encore telles affiches obsédantes
dans mon souvenir, comme celle des opticiens Lissac, qui représente une
jolie dame au souriant visage rongé d'une lèpre mécanique...
(À notre première reprise de relations, dans le métro, je
lui fis un petit clin d'œil complice.)
Vers cette
époque, nous fûmes brutalement séparés, mon camarade
et moi, par un changement d'équipes et je dus franchir seul
l'étape suivante. Elle consiste en une sorte de jeu que je pratique
depuis des années et dont je suis friand. Il s'agit d'établir
entre deux ou plusieurs tableaux des communications, ou encore de greffer sur
l'un des éléments prélevés sur un autre.
Par exemple, je
projette d'excitantes baigneuses de Fragonard au beau milieu de l'Enterrement
d'Ornans, et je laisse tous ces bonnes
gens se débrouiller entre eux. Ou bien, j'attire dans une même
pièce le Condottiere d'Antonello
de Messine, et le buveur du Bon Bock,
puis je m'en vais sur la pointe des pieds, je ferme à double tour et
j'observe les réactions par une petite lucarne secrète (ainsi
faisait tel docteur sadique avec ses victimes). Ou encore je transporte un
paysan de Louis Le Nain au milieu du Couronnement de Marie de Médicis et j'étudie ses impressions. De telles
confrontations sont généralement pleines d'enseignements. C'est
ainsi que l'on s'aperçoit que, malgré d'indiscutables
différences d'éducation, La Goulue, et La Famille Bellelli communient avec la même ferveur dans le culte de
l'argent. Un Christ de Grunewald regarde avec un certain étonnement un
Christ de Réni, comme s'il s'agissait d'un autre que lui-même et,
par contre, la Vierge de Boticelli
(celle du Musée de Berlin) se retrouve comme un miroir dans la Vénus
marine, du même peintre.
Je ne
procède pas toujours par contraste et je ne me contente pas, bien
entendu, de faire des expériences sociales, quoique cet exercice soit
bien intéressant et révélateur de quelques-unes des
racines les plus profondes de la peinture. À l'occasion, je me repose
dans des passages plus nuancés, par exemple en échangeant les
petits pages qui sont l'un et l'autre à droite du Saint Ferdinand, du Gréco, et d'Alof de Vignacourt, du Caravage, ou en faisant égarer un chevreuil de
Courbet dans un sous-bois de Théodore Rousseau. Les dialogues de natures
mortes sont, eux aussi, captivants, mais d'une réalisation souvent
difficile. Il est aisé de dérober à Chardin sa petite pipe
et de la dissimuler sous le coussin de la Dentellière de Vermeer. Par contre, il me semble quasi impossible de
rien ajouter ou retrancher à certaines natures mortes de Cézanne.
Je pense notamment à ces quelques pommes qui furent exposées
jadis à l'Orangerie (dans la grande salle ovale, au fond, à
gauche de la porte). Il règne autour de cette œuvre une
barrière de potentiel qui empêche d'y pénétrer pour
y rien modifier. Si ce n'était pas une plaisanterie de parler de la
« chose en soi », c'est là qu'il conviendrait de la
chercher.
Ainsi
passèrent pour moi les jours à Dora, au milieu des interminables
appels dans la neige et du vent froid de l'hiver. Rompu maintenant à mon
jeu, je n'avais plus guère besoin des toiles peintes par ces peintres
pour créer mon univers de formes et de couleurs. Quelques semaines avant
la Libération, j'avais récupéré suffisamment
d'élasticité intérieure pour pouvoir me livrer de nouveau
à l'un de mes anciens vices : la Peinture mentale.
Je suis en effet
l'auteur d'un grand nombre de tableaux que j'ai dû me contenter
d'imaginer faute d'être capable de les peindre. (Les fées, à ma naissance, me dotèrent d'une considérable maladresse
manuelle). Je me suis fait une spécialité de paysages enivrants
et de visages effarants. Par contre, je ne réussis pas bien la nature
morte, et j'aime mieux ne rien dire de mes essais de tableaux de genre.
C'est surtout le
soir que je me livre le plus volontiers a cette sorte d'exercice.
Malheureusement, mes tableaux ne durent généralement pas plus de
quelques minutes, quelquefois même quelques secondes. En termes de radio-activité,
leurs « périodes » sont comprises entre celles du Thorium A
(0,14 secondes) et du Radium C (3 minutes). Tout se défait, avec
rapidité, comme les dessins de la pluie sur une vitre et d'authentiques
chefs-d'œuvres se mettent à couler comme des camemberts. Le plus
souvent, découragé, je me désintéresse de ces
créations trop liquides et je pense à autre chose. D'autres fois,
je m'accroche, je m'efforce de les remanier et j'utilise les débris d'un
tableau en pleine déliquescence pour en fabriquer hâtivement un
autre, qui ne durera d'ailleurs pas plus longtemps.
Emporté
par mon élan, il m'arrive parfois d'aller plus loin et de concevoir,
dans mes instants les mieux aiguisés, des tableaux singuliers. Ce sont
des œuvres d'une espèce qui ne serait plus guère humaine et
dont les sens et la technique correspondraient à ces domaines
ensorcelés dans lesquels nous n'avons pu pénétrer
jusqu'ici qu'au moyen de notre intelligence mathématicienne. Je
rêve à des fresques qui comporteraient des pôles à
l'infini, à d'autres dont les lignes seraient des fonctions sans
dérivées, à d'autres encore, multivalentes, dont la
complexité ne se pourrait débrouiller qu'au moyen de sortes de
« Surfaces de Riemann », à mille sortilèges aussi peu
sérieux...
Je n'ai
parlé que de la peinture pour ne point encombrer cet article de
souvenirs trop disparates.
J'ajouterai
pourtant que ces exercices étaient souvent liés à une
activité musicale et littéraire aussi intense. Où
êtes-vous souvenirs de la Passacaille de Bach jouée au cours d'une désinfection
particulièrement redoutable, du Quintette pour clarinette de Mozart, dont les volutes argentées
s'enlaçaient au thème infect de la dysenterie, du XIe
Quatuor de Beethoven, grondant sa révolte au lendemain d'une
série de pendaisons particulièrement bien réussie, et de
toutes ces angéliques visitations de poètes — Shelley,
Rimbaud ou Eluard — qui se firent plus pressantes au moment de la grande
faim ?
F. L. L.
Summary : Painting at Dora.
By
describing commenting upon, studying and composing in imagination the paintings
of the great masters, the author recounts how he was able to make one of
his fellow deportees share in this world of form and colour.