Romain
Gary • 1970
Le Judaïsme
n'est pas une
question de sang
Propos recueillis par
Richard Liscia pour « L'Arche »
26 avril/25 mai 1970
et
reproduits avec l'autorisation de la Revue
C'est
Jean Seberg qui vient m'ouvrir la porte, au milieu
des aboiements d'un énorme chien-loup.
Son maintien est si modeste que je ne la reconnais
pas sur le moment. « Romain est descendu
acheter un cigare, dit-elle ; il sera là
dans un instant. » J'ai le sentiment d'assister
au prolongement de l'histoire contée dans
« Chien Blanc » où Romain Gary
ne parle guère, en dehors du problème
noir, que de Jean Seberg, des chiens et de ses
cigares. Il arrive bientôt, très
nonchalant, vêtu d'un gilet mexicain multicolore.
Je ne reproduis ci-dessous que la partie politique
de notre entretien, à la fin duquel nous
avons notamment parlé de la jeunesse et
de son absence d'humour. J'en veux à ceux
des critiques littéraires qui lui reprochent
sa prétention sans remarquer qu'elle est
naïve et qu'elle témoigne donc paradoxalement
d'une certaine simplicité. À sa
manière.
Q. — J'ai lu des critiques de «
Chien-Blanc » que je n'ai pas trouvées
très fondées.
R. — Oui, on a écrit que j'ai eu
des réactions d'antipathie contre les étudiants
au mois de mai 1968 ; c'est un mensonge flagrant.
Je l'ai écrit en toutes lettres, je dis
aux étudiants : vous avez raison. Et en
outre, je suis descendu dans la rue pour les encourager.
La chose triste, c'est que je me fais toujours
des illusions sur la gauche. Je crois qu'ils défendent
des idées de justice. Mais quand vous lisez
un article comme ça [1],
vous vous apercevez que ce sont des faussaires
comme l'extrême-droite. Que je sois à
leurs yeux un fasciste, un gaulliste, un salopard,
un bandit, un capitaliste, très bien. Mais
ils doivent juger mon livre sur pièces,
non sur l'idée qu'ils se font de moi. Or
mon livre déborde non seulement de sympathie,
mais de solidarité agissante pour ceux
qu'ils sont censés défendre.
Q. — « Chien-Blanc »
est la description d'une certaine confusion des
valeurs. C'est peut-être ce qui gêne
la gauche, qui a des idées bien arrêtées,
des idées sûres.
[1] La critique de «Chien
Blanc» parue dans le « Nouvel Observateur
», n° 282.
R. — Ils me reprochent de ne pas être
assez manichéens. Je refuse de traiter
les Noirs autrement que comme des gens identiques
à vous et à moi. Tout en expliquant
que le côté délirant de leur
action a été provoqué par
les Blancs, qu'ils ont été manipulés
par les Blancs. A travers les Noirs, ce sont les
Blancs qui se haïssent eux-mêmes. Et
il m'est extrêmement triste de voir, comme
je l'explique dans mon livre, des Juifs qui rêvent
d'une Gestapo juive et des Noirs qui rêvent
d'un Ku-Klux-Klan noir. Et ne pas faire cette
remarque, c'est trahir. Et si je ne la faisais
pas, je trahirais la gauche. Ce serait une attitude
stalinienne, c'est une attitude qui justifierait
que Slansky ait dit : « je suis coupable.
» Ne pas dire la vérité dans
ces conditions, c'est desservir la cause que l'on
sert.
Q. — Est-ce que vous vous sentez
toujours gaulliste ?
R. — De Gaulle a été un facteur
« positif » puisque la gauche et les
communistes ne nient pas qu'il a été
le seul homme capable de nous débarrasser
du colonialisme et de l'Algérie. Donc d'un
certain fascisme. De Gaulle a fait ce à
quoi un socialiste comme Guy Mollet était
férocement opposé. C'était
également mon chef depuis juin 1940, le
premier résistant ; c'est un homme qui
a accompli des réformes indispensables
et que la gauche n'a pas été en
mesure de faire quand elle a été
associée au pouvoir. Dans ces conditions,
comme la France entière et comme la gauche,
j'ai « utilisé » De Gaulle.
Vous me demandez si je suis gaulliste. Maintenant,
c'est une question théorique ; De Gaulle
n'étant plus là, tout parti qui
se réclame de De Gaulle est sujet à
interprétation, à caution, à
méfiance, à examen, à contrôle,
à adhésion ou non. Alors, je suis
gaulliste historiquement, mais je ne suis absolument
pas U.D.R. Je ne l'ai jamais été,
je n'ai même pas été R.P.F.
Deuxièmement je n'admets pas les adhésions
totales à un parti. Un parti peut se tromper.
Un homme libre n'est pas un serviteur des partis,
c'est plutôt l'inverse. Donc un homme libre
choisit son parti, il coopère et travaille
avec ce parti dans la mesure où les idées
et l'action de ce parti coïncident avec les
siennes. Au moment où il y a un divorce
sur les idées, il est pour moi monstrueux
de demeurer fidèle à ce parti. C'est
la chose fondamentale qui me sépare du
Parti Communiste, c'est qu'une fois que vous êtes
dedans, ils ne vous permettent plus de les «
débarquer ». Dans la mesure où
De Gaulle se serait engagé dans des actions
qui auraient été complètement
contraires à mon idée de De Gaulle,
je m'en serais complète ment séparé.
J'ai été un gaulliste inconditionnel
dans la mesure où De Gaulle est resté
inconditionnellement fidèle à cette
très haute idée qu'il se faisait
de la France. Il nous a évité le
fascisme, il nous a évité l'O.A.S.,
et en même temps il a donné la liberté
vraie et indiscutée aux anciennes colonies.
Il a résolu un problème effroyable
qui pesait sur nos consciences, celui de l'Algérie.
Alors, comment dans ces conditions et à
cette époque pouvait-on être contre
De Gaulle ? Si De Gaulle défend des idées
qui se trouvent être des idées de
gauche, il faut être avec De Gaulle ; d'un
autre côté, si le Parti Communiste
défend des idées identiques, vous
voudriez bien l'aider, mais vous savez aussi que
ses buts sont situés au-delà des
situations données. Je me donne tout à
fait le droit d'être d'un côté
ou de l'autre selon ce que mon analyse des situations
données m'ordonne de faire.
Q. — Vous dites que vous n'avez pas
eu l'occasion de remettre en cause les diverses
orientations de De Gaulle ; cependant votre œuvre
est imprégnée de préoccupations
relatives au racisme, et De Gaulle a dit un jour
des Juifs que c'était un peuple «
d'élite, sûr de lui et dominateur
». Comment avez-vous réagi ?
R.
— J'ai réagi très
bien. J'ai été extrêmement
flatté dans la mesure où ma mère
était juive. C'était la première
fois dans leur histoire que les Juifs étaient
traités de peuple d'élite. J'ai
fait une expérience : ces propos ont été
tenus au mois de novembre de cette année-là
et au mois de décembre, les écrivains
et les artistes faisaient leurs vœux à
la France par l'intermédiaire de l'O.R.T.F.
Et j'ai souhaité une excellente année
au peuple français, ce peuple d'élite,
sûr de 1ui et dominateur. Il n'y a pas eu
une seule protestation, les auditeurs français
ne se sont pas du tout vexés ; il n'y avait
que les Juifs qui s'étaient vexés
des propos Gaulle. Et pourquoi ? Parce que, malheureusement,
les Juifs sont contaminés par l'antisémitisme.
Cette phrase pouvait être discutée
sur le plan de la « domination »,
bien que, si vous regardez le Littré, domination
n'ait pas la signification qu'on a voulu lui donner.
Il faut vraiment un complexe d'infériorité
effroyable pour ne pas prendre cette phrase avec
le sourire. Il faut vraiment se référer
immédiatement à Auschwitz. Or il
n'y a quand même pas qu'Auschwitz dans l'histoire
du peuple juif. D'ailleurs un de mes camarades
juifs ne s'est jamais remis de cette phrase. Je
l'ai vu encore en lambeaux en train de saigner
sur le tapis au cours d'un dîner que j'ai
eu avec lui. Il ne s'en est jamais remis ; ça
a été pour lui quelque chose d'absolument
terrible. Or je connais bien De Gaulle ; j'ai
écrit des livres comme « La danse
de Gengis Kohn », et je vous fais remarquer
que ce livre, acclamé d'une manière
extraordinaire en Amérique, en Israël,
a été traité par quelqu'un
de « l'Express » de « livre
antisémite et de profanation des morts
d'Auschwitz ». C'est vous dire qu'il y a
des malentendus extrêmement curieux, et
qui viennent sûr du fait que les Juifs sont
contaminés par l'antisémitisme.
Moi, heureusement grâce ai je peux
en parler librement parce que personne ne peut
me dénier le droit de me considérer
comme juif étant donné que quelle
que soit ma religion (je suis catholique de naissance),
selon la loi judaïque, si votre mère
est juive êtes juif, personne n'a rien à
vous dire. On me l'a dit quand même. C'est
une parenthèse. Gengis a été
tellement aimé par les israéliens
(ils ont d'ailleurs attaqué les critiques
français qui l'ont traité d'antisémite)
que j'ai reçu un jour une lettre me demandant
d'envoyer vingt dollars afin de figurer dans le
« Who's who in the World Jewry ».
J'ai envoyé vingt dollars. On me les a
renvoyés, en me disant que je n'avais pas
le droit de figurer dans l'annuaire des juifs,
étant donné que mon père
n'était pas juif. J'invoque la loi mosaïque.
On me répond par une lettre embarrassée
s'appuyant sur la loi d'Israël. J'ai réagi
très violemment en disant : pardon, vous
ne faites pas le « Who's who in Israël
», ce n'est pas à Israël de
décider qui est juif, c'est à la
loi mosaïque de le faire. Vous voyez, il
faut quand même dire qu'il y a dans ces
choses une véritable paranoïa.
Pour en revenir à cette phrase de De Gaulle,
depuis lors j'ai écrit « Gengis Kohn
» et il y a eu en première page de
France-Soir une photographie de De Gaulle à
son bureau avec une pile de livres, et au sommet
de cette pile « Gengis Kohn » ; et
il m'a écrit une lettre, que je n'ai pas
le droit de montrer parce que c'est une lettre
privée, de sympathie pour le livre et pour
les souffrances des juifs. C'est un homme qui
est totalement dépourvu de toute trace
d'antisémitisme. A mon avis, la réaction
des juifs a été maladive.
Mais,
je n'ai pas fini, car il y a un autre problème.
Sur ce problème, je réagis de plus
en plus, au point que malheureusement —
je le regrette — ça me vaut un procès
en diffamation. On peut dire tout ce qu'on veut,
on peut critiquer tout ce qu'on veut dans le comportement
des Français ; on n'a pas le droit de donner
des conseils de loyalisme et de patriotisme à
une section, à une catégorie de
Français mise à part, en vertu du
critère racial. Si vous donnez des conseils
de loyalisme à tous les Français,
d'accord. Mais choisir, comme d'aucuns dans le
parti dit gaulliste (c'est-à-dire l'U.D.R.),
l'ont fait mettre à part les Français
juifs pour leur dire : vous juifs français
vous devez faire ceci ou cela, ça s'est
du racisme. Et ça c'est inadmissible. Mais
De Gaulle parlait sur un plan historique général,
j'étais là, je suis très
sensible au problème raciste, je crois
constater que je me suis senti plutôt bien
que mal. Tout en méditant sur le thème
de « dominateur » : j'ai pensé
que c'était en effet plutôt, dans
l'esprit de De Gaulle, dans le sens de dominer
les situations et non pas dominer les autres peuples.
Il est possible que les autres interprétations
soient bonnes, en tout cas, en ce qui concerne
ma réaction, je n'ai aucun problème
avec De Gaulle à ce sujet. Maintenant si
vous voulez poser la question d'Israël, c'est
autre chose. De même que je refuse d'être
cent pour cent un « fellow traveller »
du gaullisme et de toutes les oscillations d'une
politique U.D.R. ou autre, je refuse catégoriquement
et à plus forte raison, de dire qu'Israël
a toujours raison. C'est pour moi une nation,
c'est un autre État qui commet les mêmes
erreurs historiques, les mêmes attitudes
d'excès que tous les nationalismes ont
commis dans l'histoire. Je suis férocement
anti-nationaliste. J'ai fait mille fois la distinction
entre le patriotisme et le nationalisme, qui sont
deux notions opposées d'amour et de haine
entre lesquelles il n'y a aucun rapport. Le nationalisme,
c'est le cancer du patriotisme. Et quand je vois
Israël en proie au cancer du nationalisme,
je suis contre. Ça n'a rien à voir
avec les juifs.
Q. — Dans la lettre à vos «
cousins juifs », dans le Figaro Littéraire,
vous disiez que vous ne reviendrez plus sur ce
conflit entre Ismaël et Israël. Qu'est-ce
que ça veut dire ?
R. — En effet, la radio israélienne
m'a contacté à plusieurs reprises
à ce sujet, j'ai refusé d'en parler.
Si j'en parle aujourd'hui, c'est parce qu'il s'agit
d'un autre contexte, celui du racisme et de mon
livre. Je refuse de me mêler au problème
artificiellement créé que posent
(soi-disant) aux juifs les rapports politiques
entre la France et Israël, ou aux problèmes
de politique israélienne — qui seraient
posés aux juifs français je ne sais
pourquoi. Dans la situation de crise nationaliste,
c'est-à-dire de crise passionnelle que
traverse Israël aujourd'hui, je ne vois pas
ce que la logique et le raisonnement froid peuvent
apporter. Et d'autre part, comme je ne suis pas
manichéen, il me paraît évident
qu'il a du valable dans les deux camps, qu'il
y a des choses extrêmement respectables
dans les deux camps, qu'il n'y a aucune raison
de faire des palestiniens les juifs d'une nouvelle
Diaspora ; il faut donc conclure que ce sont des
passions qui sont en jeu, et moi je n'ai rien
à y faire. Donc je me tais. Il serait du
plus haut comique que M. Romain Gary aille donner
des conseils aux Palestiniens ou aux Israéliens
ou aux juifs français dans domaine. Je
me suis intéressé à question
dans ma lettre aux juifs français, parce
qu'elle dépassait singulièrement
le problème des juifs et d'Israël.
La question était de savoir si les Français
étaient soumis à une politique officielle
et ne pouvaient pas penser contre le gouvernement.
Le fond de ma lettre, c'est que les juifs français
doivent penser comme ils veulent.
Q. — Dans « Chien Blanc »,
il a une phrase qui m'a beaucoup impressionné
: lorsque Jean Seberg est menacée physiquement
à cause de ses activités de militante
antiraciste, vous lui dites : « Le droit
le plus sacré est celui de ne pas se laisser
faire ». Est-ce que vous ne croyez pas que
cette phrase pourrait très bien s'appliquer
à Israël ?
R. — Oui. Je ne tiens pas à soutenir
le point de vue du gouvernement français,
mais je dois dire qu'aucun ministre du gouvernement
actuel n'a jamais fait autre chose que de proclamer
le droit d'Israël à son existence,
donc à ne pas se laisser faire. Je n'ai
jamais dit non plus le contraire. Mais faut reconnaître
qu'il y a de 1a justice et de l'injustice dans
le deux camps. Cela dit, c'est le droit d'Israël
de ne pas se laisser faire comme c'est le droit
des Palestiniens de ne pas se laisser faire. Dans
ces conditions, on devrait en appeler au jugement
de la raison ; il y a eu un précédent
biblique puisqu'ils parlent tellement de la Bible,
c'est Salomon. Mais je ne veux pas donner de conseils,
parce que je n'ai ni le poids, ni l'autorité
et que je n'ai nullement l'intention de faire
la mouche du coche. Et c'est pour cette raison
que je refuse absolument de m'engager dans des
articles ou des proclamations à 1a «
J'accuse », simplement parce que j'aurais
l'air de faire de l'auto-publicité en prenant
de belles attitudes idéologiques à
propos d'un conflit sanglant. À partir
d'un certain moment, l'idéalisme devient
du cabotinage subjectif et une mise en valeur
de son propre personnage.
Q. — Vous présentez le problème
d'une façon claire ; mais c'est quand même
délicat pour les juifs français,
c'est quand même, comme vous l'avez dit,
un conflit sanglant.
R. — II y a des juifs français
qui sont violemment contre Israël, dans tous
les milieux. J'en connais d'autres qui sont inconditionnellement
pour. Il y a un très grand éventail
d'opinions, contrairement à ce qu'on croit.
Il y a un problème auquel ils n'ont pas
le droit de ne pas faire face. Ce que je veux
dire par là, c'est qu'il y a une tentative
d'intimidation faite aux juifs de France sous
menace d'antisémitisme à laquelle
ils ne doivent à aucun prix se soumettre,
parce que là, ils trahiraient vraiment
la France, l'idée que l'on se fait de la
France. En tant que Français à part
entière, ils ont le droit d'être
librement pour ou contre Israël. Et s'ils
sont sujets à des déchirements,
ce n'est pas tellement à cause du dilemme
devant lequel ils seraient placés, parce
qu'à mon avis il n'y a pas de déchirement,
pas de dilemme — c'est que leur déchirement
est en partie entre leur sympathie pour Israël
et la peur de l'antisémitisme. Et ça,
ce n'est pas valable.
Q. — Pour beaucoup de gens, vous
êtes un peu mystérieux. Vous vous
exprimez complètement dans vos livres,
mais en même temps, on peut se demander
comment un homme d'origine juive...
R. — Et étrangère aussi...
Q. — ...et étrangère,
ait réussi à faire une carrière
diplomatique.
R. — Se poser une telle question, c'est,
excusez-moi de le dire, ne pas comprendre du tout
la France. Je peux vous assurer que je n'étais
pas le seul naturalisé qui ait fait une
belle carrière au Quai d'Orsay, je suis
loin d'être le seul juif (parce que mon
certificat de naissance, déposé
au Quai d'Orsay, est rédigé en hébreu)...
Q. — Comment se fait-il ?
R. — Les Russes le faisaient automatiquement
pour les juifs, quelle que soit la religion que
vous pouviez avoir deux semaines après.
Je ne vais pas m'amuser à vous donner le
nom de tous les juifs qui sont au Quai d'Orsay,
il n'y en a pas beaucoup, il y en a quelques-uns.
En tout cas, jamais, à aucun moment d'une
carrière de 18 ans, je n'ai senti la moindre
discrimination en tant que naturalisé ou
en tant que juif. C'est une idée que l'on
se fait du Quai, qui est totalement fausse et
qui date du Quai traditionnel d'avant-guerre.
De ma vie je n'ai connu d'organisme moins raciste
et plus libéral. Et d'ailleurs depuis que
j'ai quitté cette carrière, le Quai
d'Orsay renouvelle systématiquement mon
passeport diplomatique. J'ai publié des
livres violents, obscènes dans le contexte
du parler de mes personnages, je n'ai jamais eu
la moindre censure.
Q. — Si on n'a pas lu votre œuvre,
on peut se demander quel est votre degré
de sensibilité juive.
R. — Alors là, je vous arrête
tout de suite : c'est cent pour cent.
Q. — Je vais me faire l'avocat du diable
et vous poser la question d'une autre manière
: après tout, vous ne devriez pas vous
sentir tellement juif. Oui vous êtes juif
par votre mère, oui il y a la loi mosaïque,
mais malgré tout vous devriez avoir une
certaine distance à l'égard des
juifs : vous-même les appelez : «
Mes chers cousins ».
R. — D'abord il est incontestable que par
ma mère, j'ai la sensibilité juive.
Cela se sent dans mes livres et en les relisant,
je les retrouve moi-même. Mais je serais
un raciste si je disais que je suis lié
aux juifs par les liens de race et de sang. Ce
n'est pas ce que je sens. Je suis lié à
eux d'une manière beaucoup plus définitive
par le sens même de mon œuvre ; l'humour
de mes livres est un humour typiquement juif,
celui-là même qui a inspiré
les frères Marx, Chaplin et d'autres ;
un homme en partie slave aussi, mais ici je ne
parle pas d'Israël, je parle de la culture
yiddish.
Et
puis il y a ce que les juifs ont représenté
pour moi pendant une très grande période
de ma vie, le cas extrême de l'homme. La
phrase n'est pas de moi, elle est de Kœstler.
En effet, les juifs sont dans une situation extrême
à tous les points de vue et l'ont été
dans l'histoire à cause des persécutions.
Et dans cette mesure je ne peux pas leur être
attaché puisque toute mon œuvre est
la recherche de l'humain fondamental, de l'humain
essentiel. Ces deux facteurs : littéraire
d'abord, l'humour slavo-yiddish de Babel, de Gogol,
Shalom Aleikheim et la sensibilité que
j'ai que j'ai incontestablement héritée
de ma mère ; et moi l'homme envers l'homme
qui me fait voir vraiment dans le juif et maintenant
dans le noir le cas extrême de l'homme,
font que je leur suis attaché. Mais je
sais que je vais de plus en plus m'en détacher
pour une raison extrêmement simple : je
vais choquer beaucoup de gens vingt-cinq ans seulement
après Auschwitz, mais il faut quand même
dire que l'antisémitisme est aujourd'hui
en Occident un problème de luxe. Tous les
autres problèmes ne le sont pas. Dans mon
esprit, ce problème diminue en importance
; bien sûr, ça peut changer, mais
pour l'instant, c'est comme ça. Et dans
cette mesure-là, je m'intéresse
en effet de moins en moins à eux et c'est
un peu la raison de ma lettre aux juifs ; je considère
que le situations extrêmes de l'homme ne
sont plus actuellement des situations juives,
en termes de souffrance.
Q — Est-ce que vous ne croyez pas que
le problème d'Israël est en train
de relancer 1'antisémitisme ?
R. — Je ne le crois pas. Si le problème
d'Israël relance l'antisémitisme,
ça veut dire qu'il ouvre une plaie à
peine refermée et que le pus était
déjà là, à l'intérieur.
Je parle toujours de l'Occident ; dans l'Est,
l'antisémitisme est jours endémique.
En Russie soviétique, il n'a pas évolué
depuis cinquante ans. Maintenant si ce problème
est relancé, il est évident qu'il
n'y a pas que les juifs qui seront aux côtés
des juifs. Il me paraît extrêmement
improbable que ce problème prenne une nouvelle
acuité, je peux me tromper, mais enfin,
il y a d'autres boucs émissaires. Il est
vrai que si cela revient, on fera comme en 40,
on prendra les mitraillettes.