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Jean-Pierre
Faye
/ ψ • LE TEMPS DU NON 2005
«
Par-delà le mal »
La
chambre à gaz du Struthof
annexe expérimentale d'Auschwitz
au camp de Natzweiler en Alsace annexée
Prologue
Par-delà
le mal. La perspective de “recherche”
que propose le Professeur SS Dr Hirt au Reichsführer
SS Himmler, désigne le temps futur où
l'Untermenschentum - comment traduire
cette lourde “Soushommitude”
? - aura totalement disparu. Par delà
ce que le Numéro 2 de la SS, Heydrich,
nomme à la Conférence de Wannsee
« L'ensemble des mesures ». Et que
déjà Gœring annonçait
comme la Solution Finale - die Endlösung.
Par delà cette fin, cette Ende : une
collection de crânes, de ceux ou celles
qui sont ainsi nommés “sous-hommes”,
en vue d'être exposée à
l'Institut d'Anatomie dont la SS s'est emparé
à Strasbourg, ville annexée au
IIIe Reich.
Entité ainsi disparue ? Comment et pourquoi
?
Ici un autre Professeur est en avance sur l'Histoire
en temps réel.
En 1933-34, le cours du Professeur Heidegger
sur « L'Essence de la Vérité
» annonce “le combat comme
essence de l'étant” et “les
lois originelles de notre race d'hommes germaniques”,
de “l'essence germanique originelle”.
Et de là, il en vient à “l'ennemi”,
celui qui est “enté sur la
racine la plus intérieure de l'essence
originelle d'un peuple”, afin de
“s'opposer à l'essence propre
à celui-ci”. Visant cet ennemi
intérieur, il faut “initier
l'attaque en vue de l'anéantissement
total” - “Die völlige
Vernichtung”.
Ainsi le Professeur Hirt se place par-delà
cet “anéantissement total”
: sa collection de crânes toute “scientifique”,
sera sélectionnée, expose-t-il,
grâce à la guerre à l'Est,
où pourront être raflés
des crânes de “Commissaires
du peuple bolcheviques”.
Mais ce sont trente jeunes femmes, la plupart
prises dans les rafles à Thessalonique,
qui vont être annoncées par Himmler
à travers son chargé d'affaires
courantes et expédiées dans un
“transport”, d'Auschwitz
en Pologne vers le Struthof en France, dans
l'Alsace annexée.
En vue de cette Forschung, cette recherche :
exposée par-delà l'acte
de cruauté le plus total.
La plus jeune des victimes a vingt-trois ans
: Katarina Mosché.
Ainsi le projet du Professeur Hirt vient se
réaliser le 11 août 1943, par-delà
celui du Professeur Heidegger, exposé
en 1933-34.
Nous sommes à l'extrême limite
de la folie des langages, au travail en histoire
réelle.
Ou plutôt, par-delà la
limite.
J.P.F.
11 juillet 2005
La
chambre à gaz
du camp du Struthof en Alsace annexée
:
annexe
expérimentale d'Auschwitz
La
décision hitlérienne de 1'Endlösung,
de la « Solution finale » - de la
Shoah - s'inscrit dans le cadre de ce que la
langue nazie nommait étrangement le Generalgouvernement
(pourquoi ces mots français, renversés
et comme soudés par un plombier monstrueux
?). C'est-à-dire ce qui restait de la
Pologne, reste marqué par cette langue-pour-la-mort.
Le périmètre des six camps d'extermination
traverse un hexagramme de six noms : Auschwitz,
Belzec, Chelmno, Majdanek, Sobibor, Treblinka.
Vernichtungs-lager. Nous avons à
épeler ces six noms un à un. Un
film fulgurant de Claude Lanzmann vient de nous
apprendre le visage de Sobibor.
Les trois immenses Krematorium de Birkenau-Auschwitz
II avaient englouti les morts dans leurs sous-sols,
d'où les chambres à gaz livraient
les corps aux monte-charge qui les portaient
au feu des Krema I, II, III (le Krema IV était
en construction). Quand les déportés
eux-mêmes eurent fait sauter le Krema
I, avant d'être exécutés
par les tueurs, ceux-ci s'avisèrent qu'ils
avaient eu raison : mieux valait ne pas laisser
à l'Armée Rouge en marche ces
documents évidents - ils firent donc
sauter à leur tour les machines à
mort II et III. Restent les blocs de béton
géants, témoins muets, immensément
saisissants. Visibles dans Shoah comme
des météorites monstrueuses, tombées
de la plus grande catastrophe d'histoire.
Comparé aux massacres d'Auschwitz-Birkenau,
le Struthof est un lieu de moindre meurtre.
Mais il importe de mesurer le fait étrange
et relativement méconnu : la chambre
à gaz du Struthof a été
faite dans le prolongement des exterminations
de Birkenau, comme une “annexe”
qui ajoute à la tuerie une intention
“expérimentale” et un projet
stupidement “scientifique”. Car
le Hauptsturmführer Hirt, maître
de l'Institut d'Anatomie confié à
la SS par le Reich nazi, a programmé
la nécessité d'une collection
de crânes des prétendus “sous-hommes”,
de préférence des “commissaires
du peuple bolcheviques”. Himmler lui fait
envoyer des femmes juives de Salonique en guise
de “matériel”.
L'absurde équivalence entre “juif”
et “bolchevique”, postulat nazi
fondamental, avait pourtant été
démentie par Staline en personne, lorsque
la signature du pacte Ribbentrop-Molotov l'amène
à féliciter Hitler à distance
de sa “politique antijuive”, devant
un diplomate japonais étonné.
Au Struthof l'espace parle : il montre du dehors
la petite cheminée rajoutée, avec
son chapeau chinois qui la protège de
la pluie. En dedans, il montre ce coude de tuyau
qui part vers le plafond. Le trou dans la paroi
répond aux dimensions de l'entonnoir,
par où sont versés les cristaux
de Zyklon B. L'entonnoir est visible au Musée
de la Résistance à Besançon,
à l'intérieur de la forteresse
de Vauban. Sans doute manque-t-il au “Musée”
du Struthof. Mais celui-ci est une cabane de
bois, déjà objet d'incendies criminels.
La forteresse de Besançon du moins est
un abri sûr pour ce document-instrument.
ø
Car il reste à apprendre quelque chose
de plus, un surplus encore dans la furie. Un
SS va inventer un motif d'ajouter de la destruction.
Il demande une collection de crânes et
propose un projet en ce sens au Reichsführer
SS Himmler, la correspondance bureaucratique
chemine durant des mois à propos de cette
“recherche” - pour laquelle ledit
Reichsführer se dira “intéressé”.
Le “matériel” sera finalement
envoyé : au camp du Struthof, camp
de Nuit et Brouillard ouvert comme
une blessure à côté d'une
carrière de granit, dans les Vosges.
Nous retrouvons, dans les notes prises à
Auschwitz par l'héroïque Adélaïde
Hautval, une trace du départ de ce “matériel”.
Des femmes sont soumises à des mensurations
par les étranges docteurs d'Auschwitz
et sélectionnées : pour la collection.
« En mai 1943 surgit un nouveau protagoniste
des théories raciales. Il fit le choix
de son “matériel” en faisant
défiler devant lui des femmes nues de
tout âge... des mesures de toutes les
parties du corps furent prises à l'infini.
« ...Un jour on leur fit savoir qu'elles
avaient une chance extraordinaire d'avoir été
choisies, qu'elles allaient quitter Auschwitz
pour aller dans un excellent camp. Elles le
crurent, trop contentes de quitter cet enfer...
« Les malheureuses furent emmenées
au camp du Struthof en Alsace et tuées
dans un but que nous avions soupçonné.
»*
*
Dr Adélaïde Hautval, Médecine
et crimes contre l'humanité, Actes
Sud, 1991. Présentation et postface d'Anise
Postel-Vinay.
À l'autre extrémité du
voyage a donc été construite la
chambre à gaz du Struthof, à la
demande du “chercheur”, le Hauptsturmführer
Hirt.
Elle est décrite minutieusement dans
son fonctionnement par le commandant SS du camp,
au cours de ses deux procès de l'après-guerre,
à Strasbourg en juillet, à Luneburg
en décembre. Mais cette description est
aussi une prise sur le vif du fonctionnement
d'une mémoire SS.
- À Strasbourg le commandant SS Joseph
Kramer affirme sa qualité de tueur :
il observe par le “regard”
de verre, ménagé par ses soins
dans la paroi de la chambre à gaz, jusqu'au
moment où les victimes sont immobiles
dans la mort.
- À Luneburg, où il sent se rapprocher
le verdict judiciaire, il est devenu plus “sensible”
: il ne regarde plus ! il écoute
les plaintes et les cris... Quand il ne les
entend plus, il met en marche le ventilateur,
et il en entend le bruit. La sensation de vérité,
la preuve même, est donnée : au
moment où, après l'attente nécessaire
à l'évacuation par ventilation
de ce quelque chose qui tue, - il ouvre la porte.
Le commandant SS Kramer, face au gaz toxique,
prend soin de sa propre survie.
Les compte-rendus des dépositions de
Kramer en 1945-46, je les ai recherchés
longuement. D'abord à Ludwigsburg - Zentrale
Stelle der Landesjustizverwaltung -, puis
à Colmar aux Archives Départementales
du Haut Rhin (Archives du tribunal Militaire
des Forces Françaises en Allemagne, 3
rue Fleischauer), enfin au Palais de Justice
à Paris, où ils étaient
déposés à l'occasion d'un
débat judiciaire de ce temps, aujourd'hui
dépassé. Je les trouve posés
au sol, enveloppés de ficelle, et en
dénouant les nœuds j'ai le sentiment
d'approcher d'un moment de la mémoire
nouée. Suis-je à cette date le
premier à défaire ces nouages,
et à trouver les dépositions rendues
en français et en anglais par le soin
des traducteurs jurés ? J'en retiens
les fragments significatifs, car à cette
date l'invention de la photocopie n'est pas
faite au point d'être chose courante.
Malheureusement les éditeurs de l'enquête
effectuée à la fin des années
1970 en vue de la publication chez Fischer et
aux Éditions de Minuit comptaient sur
leurs doigts le nombre de pages. Fallait-il
que la quantité de pages publiables soit
en proportion du nombre des victimes ? Ils vont
composer un “compact” des deux dépositions
- Strasbourg/Luneburg - dont le doublet leur
semblait inutile. Ainsi survient une déposition-robot,
compressant en une seule la double “vérité”
du menteur.
Mais voici les témoins vivants.
La fille du voiturier, réquisitionné
par les SS avec son cheval et qui chaque jour
apporte de Natzwiller jusqu'au Struthof ce que
l'on exige de lui. En fin de journée
d'août 1943 - entre le 9 et le 11 selon
les témoins -, il est surpris par un
déploiement singulier de troupes. De
la fenêtre de son écurie il voit
se déployer les SS et survenir un groupe
de quinze femmes : elles entrent dans l'Annexe
de l'Auberge. Une heure plus tard ce sont
des cadavres que l'on porte hors du bâtiment
de l'Annexe.
Lui-même demeure jusqu'à la nuit,
il ne sortira de l'écurie qu'une fois
la nuit tombée, par les chemins de la
forêt, sans repasser par la route. Il
arrive à Natzwiller vers 11 h du soir,
épuisé et hagard. Sa fille de
dix huit ans le voit surgir, elle nous décrira
l'angoisse et l'horreur qu'il porte sur son
visage.
L'autre témoin : le secrétaire
de la Mairie à Natzwiller. Cet homme
de quatre-vingts ans me rapporte la surprise
qu'il a, le lendemain matin du même jour,
à voir survenir dans son auberge, au
bas de la vallée, le SS en uniforme dont
il a dû accepter de recevoir l'épouse
et les enfants, deux petites filles, pour les
vacances d'été, sur ordre de réquisition.
Le SS - en uniforme, chose inhabituelle lorsqu'il
descendait jusqu'au village - s'approche de
son épouse et lui parle à voix
basse, puis repart. Elle se lève et va
vers l'évier laver son bol de café
: là elle éclate en sanglots,
elle s'écrie : “Ils ont passé
quinze femmes hier soir dans une Gaskammer.”
Ce mot, il l'entend pour la première
fois. C'est son entrée en France par
la langue allemande.
ø
Mais déjà ce mot est vérifié
par l'écart déconcertant entre
les deux dépositions du commandant SS
du Struthof - à Strasbourg et à
Luneburg. Au moment même où, en
version anglaise et par crainte de la corde,
en décembre 45, il donne une narration
mensongère de son travail de bourreau
- “mon âme trop sensible ne regardait
point par les yeux pour éviter de
voir les morts” -, au même
moment la menteuse narration laisse échapper
le vrai : j'écoutais
avec soin la ventilation des gaz mortels, avant
d'ouvrir la porte. Car la narration n'est pas
un décalque du réel. Elle est
un acte de vérité. Surtout là
où il y a mensonge.
Nous l'entendons ici déborder la consigne
impérative, prononcée par le Sturmbannführer
SS Rudolf Brandt, quand il écrit au Numéro
2 de la SS, Kaltenbrunner, le 29 mars 1943 :
Le Reichsführer SS Himmler vous
demande de réunir vos hommes avant les
“actions spéciales” d'extermination,
et de faire qu'ils s'engagent “à
tirer un trait (un Strich) sur leur temps dans
les commandos spéciaux” - les Sonderkommandos
- “et de ne pas parler de cela, même
par allusion**.”
**
Bundesarchiv, Dok. Samml. ZstL, Bd I, B1.86.
In A. Rückerl, NS Vernichtungslager, dtv
1977, p. 282.
Le Strich ordonné par Himmler sur “une
page glorieuse et qui ne sera jamais écrite”,
comme il la nomme dans son Discours de Posen
du 4 octobre 1943 : - “nous sommes
toujours restés corrects envers les animaux,
nous le serons aussi à l'égard
de ces bêtes humaines”-, le
voici surmonté par le lapsus calculé
du bourreau, mais aussi par les témoins
les plus proches, celui qui a vu, le
voiturier Steiner, et celui qui a entendu,
le secrétaire de Mairie Flajolet.
Le processus démesuré des assassinats
secrets du IIIe Reich est mis à découvert
par l'aveu involontaire du SS, confronté
à lui-même entre Strasbourg et
Luneburg, et le geste libre des témoignages
de Natzwiller, le village de la vallée
alsacienne sur lequel pèse l'ombre lourde
du camp de « Natzweiler-Struthof ».
La vérité est faite de ces fragments,
dans un terrible champ de fouille.
Juin 2002
ø
Le
procès de Strasbourg : le regard
Sous-dossier
: EXÉCUTION DES JUIFS
ORGANISATION DES CAMPS
BOÎTE
n°3
Pièce
1806/V/2
Tribunal militaire permanent de la 10e
région séant à Strasbourg
L'an 1945, le 26 juillet, à 15
heures.
A
répondu se nommer KRAMER Joseph, SS Hauptsturmführer,
39 ans, domicilié à Bergen-Belsen.
« Au cours du mois d'août 1943,
j'ai reçu du camp d'Oranienburg ou plutôt
du Commandement Suprême SS de Berlin,
qui me l'a fait transmettre par le Commandant
du camp d'Oranienburg, l'ordre de recevoir environ
80 internés venant d'Auschwitz. Dans
la lettre qui accompagnait cet ordre, il était
précisé d'avoir à me mettre
en relation immédiatement avec le Professeur
Hirt, de la Faculté de Médecine
de Strasbourg.
« Au début d'août 1943, je
reçus donc les 80 internés destinés
à être supprimés à
l'aide des gaz qui m'avaient été
remis par Hirt [sous forme de cristaux]. Je
commençai par faire conduire à
la chambre à gaz un certain soir vers
9 heures, à l'aide d'une camionnette,
une première fois une quinzaine de femmes
environ. Je déclarai à ces femmes
qu'elles devaient passer dans la chambre à
désinfection, et je leur cachai qu'elles
devaient être asphyxiées Assisté
de quelques SS, je les fis complètement
déshabiller et je les poussai dans la
chambre à gaz, alors qu'elles étaient
toutes nues. Au moment où je fermai la
porte, elles se mirent à hurler. J'introduisis,
après avoir fermé la porte, une
certaine quantité de sels dans un entonnoir
placé au-dessous et à droite du
regard. En même temps, je versai une certaine
quantité d'eau qui, ainsi que les sels,
tomba dans l'excavation située à
l'intérieur de la chambre à gaz
au bas du regard. Puis je fermai l'orifice de
l'entonnoir à l'aide d'un robinet qui
était adapté dans le bas de cet
entonnoir, prolongé lui-même par
un tube en métal. Ce tube en métal
conduisit les sels et l'eau dans l'excavation
intérieure de la chambre, dont je viens
de vous parler. J'allumai intérieur de
la chambre à l'aide d'un commutateur
placé près de l'entonnoir, et
observai par le regard extérieur
ce qui se passait à l'intérieur
de la chambre. Je constatai que ces femmes ont
continué à respirer environ une
demi minute, puis elles tombèrent à
terre. Lorsque j'ouvris la porte après
avoir fait en même temps marcher le ventilateur
à l'intérieur de la cheminée
d'aération je constatai que ces femmes
étaient étendues sans vie.
J'ai chargé deux SS infirmiers de transporter
ces cadavres dans une camionnette le lendemain
matin vers 5 h 1/2, pour qu'ils soient conduits
à l'Institut d'Anatomie, ainsi que le
Professeur Hirt me l'avait demandé. »
ø
Le
procès de Luneburg : l'écoute
French
War Crimes Mission
Allied Missions Camp
HQ BRITISCH ARMY 0F THE RHINE PROCÈS-VERBAL
D'INFORMATION
Pièce
1806/V/2 bis
Boîte 3
À
Lunebourg, le 6 décembre 1945
A comparu KRAMER Joseph, né le 10 novembre
1906 à Munich (Allemagne), profession
SS Hauptsturmführer, domicile : Bergen-Belsen.
« Au milieu de 1943 j'ai reçu un
ordre par écrit de Berlin d'exécuter
les gens qui avaient été envoyés
d'Auschwitz et de livrer les restes à
l'Institut Anatomique de l'Hôpital Municipal
de Strasbourg. Quant au mode d'exécution,
j'ai été, selon l'ordre par écrit,
obligé de me mettre en rapport avec le
Pr d'Anatomie Hirt. Je me rendis donc auprès
de ce professeur et je lui fis part des ordres
que j'avais reçus. Hirt me donna le conseil
d'exécuter les gens par les gaz. Je lui
répondis que dans le camp il n'y avait
pas encore de chambre à gaz. Hirt me
donna alors une bouteille de verre fermée
avec de la cire. Dedans il y avait un produit
se composant de petits corps blancs semblables
à de la soude. Hirt me déclara
qu'en y ajoutant de l'eau j'obtiendrai un gaz
toxique ; il me donna aussi une indication exacte
de la dose. Je lui dis que j'avais à
ma disposition l'entrepreneur de bâtiments
Untersturmführer Heider, qui m'avait
été envoyé d'Oranienbourg.
Je faisais alors construire la chambre à
gaz par des internés. À quelque
temps de là arriva un premier transport
de 26 femmes âgées de 20 à
50 ans. Elles demeurèrent 8 jours au
camp. Pendant ce temps elles ne furent pas maltraitées
et pas mieux nourries que les autres internés.
Je n'avais pas quant à ces personnes
des instructions spéciales. Après
8 jours d'attente, au milieu d'août 1943,
je fis conduire ces femmes à 9 heures
du soir à la chambre à gaz. Dans
l'antichambre elles furent déshabillées.
Je plaçai alors une poignée de
ce produit dans le trou aménagé
dans le plancher. Je fis entrer les femmes dans
la chambre à gaz et fermai la porte.
Alors les femmes commencèrent à
pleurer et à crier. De dehors je versai
de l'eau dans l'entonnoir préparé.
L'eau coula par un tuyau muni d'une fermeture
dans le trou où se trouvaient les petits
grains. Après une demi-minute les cris
cessèrent dans la chambre. Je
déclare que je n'ai pas par la fenêtre
observé la mort,
j'étais seulement aux écoutes.
Comme il n'y avait plus rien à
entendre et que plus rien ne se
mouvait, j'ai mis le ventilateur
en marche. Pendant
ce temps je me trouvais à
l'extérieur et je n'ai ni respiré
ni senti le gaz. Après 1/4 d'heure j'ai
ouvert la porte. Il semblait que la mort s'était
déroulée d'une façon normale.
Il était à peu près 9 h
30.
« Je n'ai éprouvé aucune
émotion en accomplissant ses actes, car
j'avais reçu l'ordre d'exécuter,
de la façon que j'ai indiquée,
les 80 internés. J'ai d'ailleurs été
élevé comme cela.
ø
Le Rapport Hirt : la
collection de crânes
Rapport
sur l'obtention de crânes de Commissaires
bolcheviques juifs
en vue de recherches scientifiques à l'Université
allemande de Strasbourg
«
II existe d'importantes collections de crânes
de presque tous les peuples du monde. Cependant
il n'existe que très peu de crânes
de la race juive permettant une étude
et des conclusions précises. La
guerre à l'Est nous fournit une occasion
de remédier à cette absence.
« II va suffire que la Wehrmacht remette
vivants à la Police du Front (Feldpolizei)
tous les Commissaires bolcheviques juifs. »
Professor August
Hirt, SS Hauptsturmfiihrer (Capitaine),
Directeur de l'Institut d'Anatomie de l'Hôpital
Municipal rattaché à « l'Université
allemande de Strasbourg » [sous contrôle
de la SS].
______________________________________________________________________
« Le Professeur Hirt a seulement pu fournir
un Rapport préliminaire, qui
concerne [...] la proposition de collection
de crânes de Commissaires bolcheviques
juifs. »
Wolfram Sievers,
SS Standartenführer (Général
de Brigade). Directeur de l'Ahnenerbe,
Institut d'études sur l'Héritage
ancestral, de la SS,
9 février 1942
______________________________________________________________________
« J'ai rendu compte au Reichsführer
SS des Rapports du Pr Hirt. ; ces
travaux l'ont énormément intéressé.
»
Rudolf Brandt,
de l'Etat-major personnel du Reichsführer
SS Himmler,
27 février 1942
______________________________________________________________________
« Le Reichsführer SS a donné
l'ordre de fournir au Pr Hirt tout
le matériel nécessaire
à son travail de recherche.
»
Wolfram Sievers,
2 novembre 1942
_________________________________________________________________________
« Le transfert au Camp de concentration
de Natzweiler est maintenant impératif,
en vue des opérations ultérieures
sur les personnes sélectionnées.
Vous trouverez ci-incluse une liste contenant
le nom des personnes choisies.
Je demande l'envoi d'une liste des directives
nécessaires à l'occasion du transfert
des prisonniers à Natzweiler. En même
temps on doit pourvoir à l'installation
de trente femmes au camp de concentration de
Natzweiler, pour une courte durée.
»
Wolfram Sievers,
21 juin 1943
__________________________________________________________________________
ø
Au cœur du dispositif SS du Reich nazi,
Wolfram Sievers appartient en même temps
au cercle idéologique “ésotérique”
de Friedrich Hielscher. Cercle qui lui-même
circulait, autour du tournant de l'année
1930, dans les groupes précurseurs dits
« nationaux-révolutionnaires »,
dominés par la personnalité intellectuelle
d'Ernst Jünger et la personnalité
militaire du Capitaine de Vaisseau Ehrhardt,
le Kapitän, figure de proue du
Putsch de Kapp en 1920, durant lequel est annoncée
pour trois jours à Berlin la victoire
triomphale de la « Contre-révolution
», la Gegenrevolution. Putsch brisé
par la grève générale qu'avait
appelée la sociale-démocratie.
Durant le procès de Sievers et de son
Institut SS de l'Ahnenerbe, dans l'immédiat
après-guerre, Friedrich Hielscher s'efforcera
un moment de rassurer sur son sort, par révocation
de ses propres “pouvoirs surnaturels”,
les membres du “Hielscher Kreis”
(réunis autour de 1930 par la revue «
Das Reich »). La condamnation capitale
de Sievers va marquer alors la fin d'une mythologie
persistante et redoutable.
On verra pourtant resurgir en France, dans
les années 60-70, des groupes “nationaux-révolutionnaires”.
Ils iront se fondre dans un plus vaste gouffre
de l'extrême-droite.
J.P.F.
ø
Pièces
annexes
Camp
de « Natzweiler - Struthof »
Témoignage
1
Marianne
FLUCK. née STEINER, fille de Léopotd
STEINER, de Natzwiller.
« J'avais seize, dix-sept ans, lorsque
mon père rencontra dans un café
de Natzwiller un militaire allemand, de la Wehrmacht,
qui racontait sa guerre en 1914-1918 sur 1e
front d'Orient. Mon père, à la
table voisine, a été frappé
de découvrir qu'il était alors
dans 1e même régiment et c'est
ainsi que la conversation s'est établie,
par des “souvenirs de régiment”
- c'était l'époque où 1'Alsace
était annexée.
« Mon père cherchait alors du travail.
Quelque temps après, l'autre est venu
le trouver, ayant appris qu'il disposait d'une
mule et d'une voiture, en lui proposant de travailler
“en haut”. Cet “en haut”
n'était pas 1e camp de “Naweiler-Struthof”,
mais au lieu dit “L'Auberge du Struthof”,
qui se compose alors de l'auberge elle-même,
de l'annexe située en face, d'une écurie
de l'autre côté de la route, et
de quelques baraquements [1].
Son travail consistait à “voiturer”
toutes sortes de choses entre l'auberge et 1e
village - mais aussi entre l'auberge et le camp
du haut, fermé par la seconde enceinte,
tout à fait stricte. Peu à peu
il a commencé à monter du pain
pour les déportés, que nous mettions
de côté avec ma mère, des
gâteaux que je faisais avec ma mère,
et même des chats que nous attrapions
pour cela. J'ai même monté le gros
chien méchant du restaurant de Natzwiller...
Je montais, avec son casse-croûte, des
provisions pour les prisonniers. Je me suis
liée d'amitié avec un groupe de
Luxembourgeois qui étaient “prisonniers
d'honneur” et avaient le droit de circuler
entre les deux “enceintes” - celle
qui gardait la route au-dessous de l'auberge
(et que je traversais) et celle qui enfermait
le camp. Sur leur demande, je suis allée
dans leur village du Luxembourg, par les trains,
en changeant à Strasbourg et à
Metz et en prenant des billets de petite distance
pour ne pas qu'on me repère. Je portais
dans mon corsage des lettres et des dessins.
Dans le train, au Luxembourg, je parlais allemand
: les gens m'ont traitée de “boche”,
j'ai essayé le français, mais
personne ne me comprenait. Je suis arrivée
à la première adresse, il faisait
nuit noire, et je ne pouvais pas lire l'adresse,
quelqu'un m'a éclairée avec une
lampe de poche et m'a conduite à l'adresse
indiquée. J'ai sonné, on m'a ouvert
avec méfiance. Quand j'ai dit que je
venais de la part de leur fils, les visages
se sont fermés et on m'a dit qu'il était
mort. Je me suis mise à pleurer et j'ai
sorti de mon corsage les lettres et les dessins.
Ils m'ont embrassée, on est allé
chercher les autres familles, j'ai appris que
les garçons faisaient partie du même
mouvement de Résistance, et que leurs
familles n'avaient plus de nouvelles depuis
leur arrestation. Ils m'avaient prise d'abord
pour une provocatrice. Maintenant ils me présentaient
comme une parente, pour que les occupants ne
me remarquent pas, je suis même allée
à un mariage. Puis je suis vite rentrée,
pour que mes parents ne s'inquiètent
pas.
[1]
Ceux du camp, actuellement détruits.
Ces Luxembourgeois, au moment de la Libération,
dormaient dans des châlits sur les couvercles
refermés, des cuves, dont eux disent
qu'à leur connaissance elles n'ont jamais
servi. L'un des Luxembourgeois est resté
un ami [2].
[2]
Madame Fluck a rappelé au téléphone
le lendemain, pour préciser que l'ami
luxembourgeois serait tout disposé à
répondre à une intervieew. Elle
ajoutait : « Témoignez- le bien.
« Un après-midi, mon père
a appris qu'il se préparait “quelque
chose”. Il remarquait beaucoup d'allées
et venues. Il décida de rester dans l'écurie
d'où, en montant sur un tabouret, il
pouvait voir, par une petite fenêtre élevée,
ce qui se passait devant l'auberge et devant
l'Annexe de l'Auberge.
« Il vit arriver un camion, que les soldats
allemands appelaient la “Mina”.
Du camion ont sauté des femmes, devant
1'annexe. L'une d'elles s'est précipitée
sur l'officier qui contrôlait, elle criait,
mais mon père n'a pas entendu les paroles,
et l'officier l'a abattue d'un coup de revolver.
Les autres ont été poussées
dans l'annexe. Mon père était
saisi d'horreur et continuait à attendre.
Au bout d'un certain temps, il a vu qu'on sortait
les cadavres et qu'on en remplissait le camion.
« Mon père connaissait le chauffeur,
je vous en parlerai ensuite.
« Il est resté dans l'écurie
jusqu'à la nuit, comprenant que s'il
était soupçonné d'avoir
vu tout cela. il serait aussi abattu. Il a attendu
la nuit noire et il est sorti avec précaution,
par les côtés, pour ne pas être
remarqué. II est rentré très
tard, ma mère et moi nous étions
très inquiètes. Il a éclaté
en larmes et nous a tout raconté.
« Quand mon père a reçu
une convocation au procès des SS à
Metz, après la Libération, je
répondis pour lui qu'il ne pouvait y
aller, à cause de la récolte.
Nous étions en train de faire les foins,
lorsque les gendarmes sont venu le chercher
en voiture, puis en train, jusqu'à Metz,
la Justice n'acceptant pas cette excuse pour
ne pas témoigner. Quand il est entré
dans la salle, il y eu un brouhaha qui l'a d'abord
effrayé, mais qui venait des déportés
présents dans la salle, qui 1e reconnaissaient,
et qui étaient heureux de le voir venir.
Lorsqu'il vit comparaître le conducteur
de la “Mina” qui disait ne rien
savoir, mon père l'a interpellé
en lui disant : “Pourquoi ne dis-tu pas
ce que tu m'as dit toi-même avoir vu,
quand tu conduisais les cadavres à Strasbourg
à l'Institut médico-légal
?” Il a alors reconnu ce fait.
« Après la Libération, mon
père était amer, parce que les
FFI sont venus perquisitionner chez nous et
ils ont piqué dans le foin, où
ils ont trouvé ce qui lui avait été
confié par des déportés
pour être remis à leurs familles
: surtout les Carnets du Général
Frère, et des croquis, des dessins, des
objets en bois sculpté. Ces objets et
carnets ont été donnés
au musée, sans qu'on indique qu'ils avaient
été sauvés par mon père.
Natzwiller, le 5
septembre 1986
ø
1318
Témoignage de
*****
Secrétaire de la Mairie de Natzwiller
Le
12 septembre 1940 est venue de Molsheim une
commission des troupes d'occupation. Avec a
sa tête le Kommissar (1'équivalent
d'un Sous-Préfet). Ils sont allés
voir la carrière de granit, ils nous
ont dit : “Demain on viendra vous chercher.”
C'était un SS en civil.
On est venu nous chercher à 10 heures
le matin et on est rentrés à la
nuit. Le Maire m'avait dit : “Tu viens
avec moi pour que je ne sois pas tout seul.”
Ils voulaient que le Maire vende le terrain
de la carrière, tout de suite. Le Maire
a refusé. Et ils ont trouvé la
solution : louer d'abord, et acheter ensuite.
Déjà, avant 1914, les Allemands
savaient qu'il y avait 1à du granit.
Le 23 septembre, ils ont commencé à
faire des recherches dans la carrière
de granit. Devant 1'“Auberge du Struthof”,
1e bâtiment de la future chambre à
gaz a été construit quand j'avais
dix ou douze ans (vers 1912-1914). II y avait
1à une piste de luge d'un km de long.
L'Auberge a fait construire cette salle pour
le casse-croûte des lugeurs. Après
la Première Guerre, mais 1e dimanche
seulement, la jeunesse y faisait 1a fête.
Là ils ont construit ta chambre à
gaz, à l'intérieur.
Le carrelage a dû être mis en même
temps. Mais au début les morts du camp
étaient transportés au crématoire
de Strasbourg, par camionnette
[1].
[1]
Déportés politiques allemands,
des marins de Kiel. La date probable semble
être le 19 mais 1941.
Les premiers déportés sont arrivés
1e samedi de Pentecôte 1941. Le lundi
déjà ils sont venus me chercher
pour constater un décès.
Un jour il y eut une réunion à
Rothau. Et on nous a emmenés là-haut
: c'était 1e SS Blumberg. Quand on est
arrivés 1à-haut, il y avait déjà
deux baraques construites, dans 1e camp. J'ai
vu des tables où des dessinateurs, des
“intellectuels” - des déportés
- dessinaient des plans.
C'était 1e 18 mars 1942 : ils nous emmenaient
1à, 1e Maire, les ingénieurs du
Génie Rural, des Ponts et Chaussées,
des Eaux et Forêts, et moi-même
comme Secrétaire de Mairie, parce qu'ils
voulaient montrer 1e tracé de la nouvelle
route aux Ponts et Chaussées.
Il était interdit de passer par la petite
route qui va vers l'Auberge. Là, 1e gérant,
Kiefer, avait dû partir, dès le
1er mars 1941. Mais le fermier, dans la ferme
d'à côté, avait refusé
de partir, Ernest Idoux. Il a témoigné,
plus tard. Le voiturier, Steiner, a témoigné
aussi.
Chez moi, en bas, à Natzwiller, notre
maison était encore une auberge-restaurant.
En août 1943 un des officiers SS, Mochner,
est venu nous dire qu'il voulait que sa femme
vienne passer huit jours de vacances chez nous
avec ses deux enfants. Elle est donc restée
ici, du 10 au 20 août 1943.
Un matin 1e SS Wochner est arrivé en
uniforme. D'habitude il ne venait chez nous
qu'en vêtements civils. Mais il n'était
pas rentré la veille au soir, 11 août,
il était resté “là-haut”.
Il est venu parler un instant à sa femme.
Quand il est reparti, cette femme a dit en pleurant
à ma femme : “Ils ont passé
des femmes dans une Gaz Kammer.”
Cela se passait dans la pièce où
nous sommes, en ce moment. C'était la
salle à manger.
M. Ernest Idoux a entendu crier les femmes,
1e 11 août au soir. Leopold Steiner, 1e
voiturier, s'était caché dans
la baraque du cheval : entre les planches il
a pu voir, caché dans 1e foin : les femmes
[dix-huit ?] ont été déchargées
du camion. La première s'est agrippée
à Kramer et a été abattue.
Magnus Wochner était Inspecteur de Police
à Stuttgart. Il a été arrêté
à Rothweiler, et condamné à
dix ans de prison [par les tribunaux anglais].
Il a été emprisonné à
Metz, à Strasbourg, et àWerl.
Le Maire était également là-haut,
quand ils ont fusillé les jeunes Alsaciens
incorporés de force, qu'ils ont descendus
sur un Schlitt jusqu'au crématoire d'en
haut. C'étaient des “Malgré-nous”
qui avaient été pris au Ballerdorf
près d'Altkirch, dans le Sundgau, le
“Haut-Rhin”. Un homme de Bernardswiller,
qui devait livrer du vin là-haut, avait
demandé au Maire de 1'accompagner.
Témoignage du 30 août
1982,
confirmé le 2 novembre 1982
ø
TÉMOIGNAGES
COMPLÉMENTAIRES
Témoignage
de Magnus Wocher
“I
mention also in particular the executions
of about 90 prisoners (60 men and 30 women)
of Jewrsh race which according to my memory
took place in the Spring of 1944, by gaz.
In this case the corpse were sent to Professor
HIRT at the Anatomy (by) Strassbourg [sic]
and placed at his disposal.”
(Signed : Magnus Wochner)
Sworn before me, Major B.A. Barkwoth,
detailed by C. In. C British Army of the Rhine
at Geggenau, Germany on 21st April I946.
_____________________________________________________________
“Ich erwähne auch im Besonderen
die Hinrichtungen von ungefähr 90 Gefangenen
(60 Männer und 30 Frauen) jüdischer
Rasse, die, soweit ich mich entsinnen kann,
im Frühjahr 1944 durch « GAS »
stattfand. In diesem Falle wurden die Leichen
zu Professor HIRT in die Anatomy nach Strassburg
geschickt und ihm zur Verfügung gestellt.”
[Notons au passage les
défaillances de mémoire de Magnus
Wochner, quant aux dates : elles attestent
1'indépendance de son récit.]
_____________________________________________________
La
consigne du silence absolu : déposition
Wochner
“[...] I was forbidden to start
any files on these prisoners or to register
or to report their death.”
_________________________________________________________________________
“[...] Da es mir verboten war,
Akten von diesen Gefangenen anzulegen oder
ihren Tod zu registrieren oder zu melden.”
Documents communiqués
par la ZENTRALE STELLE DER LANDESJUSTIZ VERWALTUNGEN,
Ludwigsburg 714, par les soins de Willi Dresden
(Militär-gerichtsprozess JAG 241 gegen
Wochner.)
ø
La
déposition de JOSEF KRAMER faite à
Luneburg
[en zone d'occupation britannique]
le
6 décembre 1945 en présence du capitaine
Paul André
Au
milieu de 1943, je reçus de Berlin, un
ordre, par écrit, d'exécuter les
gens qui avaient été envoyés
d'Auschwitz, et de livrer les restes à
l'Institut Anatomique de l'Hôpital municipal
de Strabburg.
Quant au mode d'exécution, j'ai été,
selon l'ordre par écrit, obligé
de me mettre en rapport avec le professeur d'anatomie
Hirt. Je me rendis donc auprès de ce
professeur et lui faisais part des ordres que
j'avais reçus. Hirt me donna le conseil
d'exécuter les gens par les gaz. Je lui
répondis que, dans le camp, il n'y avait
pas encore de chambres à gaz. [Mauvaise
traduction. En fait Kramer dit : “Je
répondis que dans le camp il n'y avait
ni chambre à gaz, ni gaz.”]
Hirt me donna alors une bouteille de verre fermée
avec de la cire [donc au contenu
hydrophile]. Dedans il y avait un produit
se constituant de petits corps blancs, semblables
à de la soude. Hirt me déclara
que, en y ajoutant de l'eau, j'obtiendrais un
gaz toxique. Il me donnait aussi une indication
exacte de la dose. Je lui disais que j'avais
à ma disposition le directeur des constructions
[Bauleiter]
Untersturmführer Heider qui m'avait été
envoyé d'Oranienburg.
Je faisais alors construire [en réalité,
simplement aménager] la chambre à
gaz par les détenus.
À quelque temps de là, arriva
un premier transport de 26 [ou plutôt
de 30] femmes âgées de 20 à
50 ans. Elles demeurèrent 8 jours au
camp. Pendant ce temps, elles ne furent pas
maltraitées et pas mieux nourries que
les autres détenus. Je n'avais, quant
à ces personnes, pas d instructions spéciales.
Après 8 jours d'attente, au milieu d'août
1943 [semaine du 7 au I4], je faisais conduire
ces femmes, à 9 heures du soir, à
la chambre à gaz. Dans l'antichambre,
elles furent déshabillées.
Je plaçais alors une poignée de
produits dans le trou aménagé
dans le plancher [où se trouvait un petit
bac en porcelaine]. Je faisais entrer les femmes
dans la chambre à gaz et fermais la porte.
Alors, les femmes commencèrent à
pleurer et à crier. De dehors, je versais
de l'eau dans l'entonnoir préparé.
Cette eau coula par un tuyau muni d'une fermeture
dans le trou où se trouvaient les petits
grains. Après une demi-minute, les cris
cessèrent dans la chambre. Je
déclare que je n'ai pas, par la fenêtre,
observé la mort. J'étais
seulement aux écoutes.
Comme il n'y avait plus rien à entendre
et que plus rien ne se mouvait, j'ai mis le
ventilateur en marche. Pendant ce temps, je
me trouvais à l'extérieur et je
n'ai ni respiré ni senti le gaz. Après
un quart d'heure. j'ai ouvert la porte. Il semblait
que la mort s'était déroulée
d'une façon normale. Seulement 3 ou 4
n'avaient pu tenir leurs selles. Il était
à peu près 9 heures 30.
Le matin suivant, à 5 h 30, je faisais
conduire les corps à Strabburg
dans un camion revêtu d'une bâche.
Cette façon était choisie afin
que personne ne puisse être tenu au courant
de ce qui s'était passé. Car j'étais
contraint au secret le plus strict. Je nie avoir
abattu qui que ce soit, prisonniers ou détenus.
À cette exécution, ont assisté
4 SS dont je connais le nom d'un seul, celui
du Lagerführer Zeus [Wolfgang Seuss]. Le
Stabscharführer Hans Jung n'y assistait
pas. Je nie avoir tenu un discours. Hirt n'était
pas présent. Il vint en tout 2 ou 3 fois
au Struthof, en visite personnelle, sans rapport
avec l'exécution.
À quelques temps de là, un deuxième
transport arriva au Struthof, venant d'Auschwitz,
composé seulement d'hommes. Huit jours
après, ils étaient exécutés
de la même façon. Deux ou trois
semaines après, les 30 hommes d'un transport
qui demeurèrent dix jours au camp furent
également asphyxiés.
[Josef Kramer attribue à
tort un intervalle de temps entre les “passages”
- arrivée, séjour au camp et gazage
confondus - des convois alors que, même
si leurs arrivées furent probablement
échelonnées ainsi que leurs gazages,
les futures victimes étaient toutes rassemblées
au Struthof au début de la semaine du
7 au 14 août 1943. Cinquante-sept hommes
furent tués dans celle du 14 au 21].
Je nie, qu'après l'exécution,
les SS aient bu. C'était toujours les
mêmes SS qui assistaient aux exécutions.
Le professeur me nomma le gaz ; j'ai oublié
son nom. Mais je pourrais reconnaître
les grains si on me les présentait.
Le professeur Hirt vint seulement deux ou trois
fois dans le camp. Il ne demeurait jamais plus
longtemps qu'une heure. Je connaissais les médecins
du camp. Je ne sais pas s'il [Hirt] était
en correspondance avec eux.
...
Les 86 corps qui ont été fournis
à l'hôpital municipal de Strabburg
étaient tous juifs. Je pouvais constater
ce fait selon une liste nominative qu'il s'agissait
d'habitants du Sud-Est de l'Europe.
[La traduction trop littérale
de ce texte le rend gauche et pesant.]
[Documents 157
pour le texte allemand, et 158 pour celui en
français présenté ci-dessus.
II existe une copie du 158 dans le document
1806 V 2 bis]
ø
Témoignage du
Dr Adélaïde HAUTVAL
Le
Docteur A. HAUTVAL, détenue à
Auschwitz depuis le 24 janvier 1943, avait été
envoyée au Block 10, où le médecin
SS CLAUBERG voulait l'obliger à l'aider
pour ses expériences de stérilisation
sur de jeunes juives.
Voici ce qu'elle a noté, parmi ses souvenirs
de captivité, en 45/46, concernant le
cas des femmes du Block 10, transférées
au Struthof. Voici cet extrait :
“En mai/juin 43 surgit un nouveau protagoniste
des théories raciales. Il fit le choix
de son matériel en faisant défiler
des femmes nues, de tout âge : il voulait
faire de l'anthropométrie, mais il voulait
surtout - pensions-nous - se mettre à
l'abri du front, sous couvert de recherches
scientifiques d'importance primordiale pour
l'avenir du Reich. Il fit prendre à l'infini
les mesures de toutes les parties du corps.
On nota toutes les particularités.
Un jour on leur fit savoir qu'elles avaient
une chance extraordinaire d'avoir été
choisies, qu'elles quitteraient Auschwitz pour
aller dans un excellent camp quelque part en
Allemagne. Elles le crurent, trop heureuses
de quitter cet enfer et la perspective constante
des fours crématoires. C'est avec joie
qu'elles nous firent leurs adieux. Personne
n'eut le courage de les détromper - à
quoi bon ? -, d'autant plus que personne ne
savait quelque chose de précis. Mais
notre conviction était faite : bientôt,
dans un musée du Grand Reich, elles allaient
servir de témoins empaillés d'une
race indigne de vivre, anéantie grâce
aux mesures judicieuses prises par le national-socialisme.
Nous n'entendîmes plus jamais parler d'elles.”
[Ces femmes étaient environ
une vingtaine, disons entre 10 et 20.]
© ψ LE TEMPS DU NON 2005 / 2006
cela ne va pas sans dire