Marchastel
par
Thierry
Peyrard
Le village est assis sur une éminence,
abrité par d'un énorme rocher qui
le protège du vent du nord-est. Les quelques
fermes se regroupent autour d'une place vaguement
triangulaire dessinée par trois routes
étroites autour d'une fontaine silencieuse.
En retrait, vers l'aval un mur bas entoure l'église
et le cimetière, le portail est entrebâillé.
La mairie, petite maison d'un étage au
toit d'ardoise s'appuie sur l'abside de l'église.
Les volets de bois sont neufs.
L'église en pierre de granit gris, plus
haute que large, À la robustesse du style
roman : modénature à peine souligné
par un liseré de pierre, fenêtres
rares et étroites. Sa façade ouest,
un mur-pignon tournée vers le plateau,
flanquée d'une tour, est percée
en son sommet d'un clocher- peigne à deux
cloches. Le porche de l'église, sur le
bas-côté tourné vers la place,
s'orne de deux jeux de colonnes supportant un
double arc mouluré. L'église est
fermée ce banal mardi hivernal. Le cimetière
rassemblé autour d'elle contient un nombre
de tombes peu en rapport avec la taille actuelle
du village ; le marbre de certaines est entretenu,
des dates récentes sont gravées,
la vie n'est pas bien loin; d'autres n'ont plus
reçu de visites depuis longtemps, parfois
la croix abattue souligne l'abandon définitif.
Du cimetière, la vue s'évade sur
le plateau. La terre sombre est poudrée
de neige qui la rend couleur caramel. Quelques
arbres dépouillés suivent la ligne
zigzagante d'un chemin bordé de murets
en pierres grises sur un épaulement en
face du village. Au sud, la route nationale le
contourne, puis traverse le Bés sur les
quatre arches d'un pont de pierre. La tranchée
nette de la route, les lignes noires de quelques
chemins, des clôtures et murets nervurent
l'étendue à peine ondulée
qui se perd dans la brume de cette froide matinée.
Sur la gauche le bruit d'un tracteur s'éloigne.
Silence sur le village, seules quelques fumées
montrent que des maisons sont occupées.
Sur la place, devant l'église, Jeanne d'Arc
tient fermement son drapeau dans la bise hivernale
qui amène parfois quelques flocons de neige.
Sur les flancs du monument est gravée la
litanie des noms et des prénoms des morts
pour la France. À son pied, des fleurs
artificielles bleues, blanches et rouges sont
saupoudrées de neige.
À côté, l'ancien four à
pain, petite bâtisse couverte d'ardoises
avec son abside arrondi fait face au ferradou,
le métier à ferrer installé
de l'autre côté de la place. À
la fenêtre de la ferme voisine, les rideaux
de dentelles légèrement écartés
dévoilent un compotier rempli d'oignons
et de pommes.
La route qui monte de la nationale fait un coude
pour contourner cette ferme et débouche
là sur la place. Une bourrasque de neige
voile parfois le village.
D'une longue étable aux murs robustes de
pierres rougeâtres surmontée d'une
haute toiture en ardoise et soutenue par de gros
contreforts, surgit un âne. Il examine avec
curiosité le visiteur de son oeil rond
et noir, avançant la tête au-dessus
du muret qui entoure un enclos à l'herbe
rare. Ses oreilles brunes s'agitent et se tournent
:
les deux oreilles de face,
une en arrière, l'autre en avant,
l'autre vers l'arrière, l'une vers l'avant,
les deux en arrière,
une seule debout devant, l'autre couchée
les deux couchées
l'autre couchée derrière…
et ça recommence.
Deux éclats de rire, trois enfants en vélo
surgissent sur la route. Ils jettent un regard
curieux au passant de cette froide matinée
neigeuse avant d'entrer dans la cour d'une ferme.
L'âne cherche quelques pitances dans la
l'herbe rase de l'enclos et le silence se referme
sur le village hivernal.
Hôtel-restaurant
La nuit est tombée sur le village construit
sur les berges pentues de la rivière. Les
derniers véhicules se sont éloignés
vers les villes, les maisons sont bien closes
et l'eau de la route en train de geler craque
sous les bottes. Passé le coin de la rue,
précédé d'un brouhaha de
voix confuses, l'hôtel-restaurant apparaît,
seul lieu brillamment éclairé du
village en ce début de soirée. Ses
lumières se reflètent sur le toit
de l'église en contrebas. Les tables de
la terrasse fermée sont bondées
de dîneurs.
Sitôt passé la porte, les murmures
confus perçus de l'extérieur se
changent en un brouhaha de voix et de tintements
de couverts. À l'entrée, un premier
comptoir est voué à la vente de
souvenirs, cartes postales, livres, couteaux de
Laguiole… Les murs, le long comptoir devant
les étagères de bouteilles et de
verres, sont lambrissés. Devant le bar
de bois tout en longueur des jeunes hommes en
chemise blanche s'activent pour servir la terrasse
située au bas de quelques marches. Le barman
répond plus ou moins distraitement aux
quelques hommes accoudés au comptoir avec
la familiarité des habitués. Des
adolescents, de grands enfants s'attardent à
proximité. Trois hommes battent le carton
à une table au fond, au pied d'un escalier,
devant leur verre à moitié vide.
Quelques clients boivent des apéritifs
à quatre tables alignées devant
le bar. À l'une d'elles, trois hommes et
une femme sont assis devant quelques verres :
l'un au visage maigre et allongée, les
cheveux blancs dévoilant un front ample
et un bouc blanc fourni soulignant son menton
volontaire ; le second les cheveux drus et noirs,
les yeux noirs surmontés de l'arc de cercle
de sourcils bien dessinés au-dessus de
hautes pommettes et d'un menton triangulaire décidé
; le troisième avec un crâne largement
dégarni qui lui fait presque une tonsure,
les yeux marrons soulignés de multiples
rides au-dessus d'un nez au bout carré,
un menton un peu mou; elle, chevelure abondante
grisonnante tombant sur les épaules, bouche
droite sur un menton volontaire. Ils se penchent
sur des photos qu'ils commentent avec passion.
Au bout du comptoir, quand il ne va pas saluer
telles ou telles tables, B., homme solide aux
cheveux noirs plaqués au-dessus d'un large
visage aux yeux un peu tristes, surveille et ordonne
l'activité du restaurant, répond
au téléphone, informe les clients
: à quelles conditions aller faire une
cure à La Chaldette, comment se rendre
à Laguiole ou à Marvejols, où
descendre, où trouver une randonnée
ou un hébergement. Parfois, quand il trouve
un peu de répit, il s'assoit à la
table pour parler de l'Aubrac et de Nasbinals,
comme il est parfois difficile d'y vivre quand
l'hiver vient, comme retenir ou créer de
l'activité demandent beaucoup de travail,
d'imagination et d'obstination.
Les randonneurs et les touristes qui se pressent
sur la terrasse et dans les deux salles à
manger s'en vont peu à peu ; les habitués
rentrent tôt, demain il faut travailler
; les enfants sont partis depuis longtemps. Il
est temps de rentrer chez soi. Une dernière
poignée de mains, un dernier au revoir
à la cantonade, et il faut sortir. Il fait
froid, le sol est dur, le ciel est dégagé,
révélant des milliers d'étoiles.
Quelques voix se perdent dans le noir, le village
s'endort.
Promenade hivernale sur une route d'Aubrac
Après le croisement avec la départementale,
dans un creux du plateau, la petite route, une
simple voie vicinale devient un chemin de terre.
Elle longe d'abord une tourbière. Les traces
de neige accentuent le noir du sol, quelques machines
archaïques élèvent leur bras
mécaniques, une rangée de wagonnets
rouillés accentue l'abandon du lieu. Ensuite
la route remonte vers un bosquet de résineux
qui se pressent les uns contre les autres, sans
doute destiné à la protéger
du vent. Au bout d'une centaine de mètres,
la route est de nouveau revêtue de goudron.
Passé le bosquet, la vue s'étend
sans limite, d'un côté vers le Signal
de Mailhe-Biau, de l'autre vers le rocher de Marchastel,
là-bas au loin. La route est presque droite,
épousant seulement les douces ondulations
du terrain. Des deux côtés, elle
est délimitée par des clôtures
qui retiennent la neige, l'accompagnant de deux
rubans blancs. Le goudron tranche sur cette blancheur,
mais, parfois, elle est complètement recouverte
par les congères. Alors seuls les barbelés
des clôtures délimitent le chemin.
Au loin, deux silhouettes se séparent,
l'une revient vers la départementale, l'autre
continue. Celle qui vient est une femme d'un certain
âge qui hoche légèrement la
tête en passant.
Vers le Nord-ouest et à l'Est, au-dessus
du Cantal jusqu'à la Margeride, le ciel
est menaçant, de gros nuages porteurs de
neiges paraissent menacer le plateau ouvert à
tous les vents. Au Sud, une barre de lumière
promet un temps plus lumineux. Au-dessus de l'Aubrac,
les lourds nuages paraissent parfois vouloir s'ouvrir
pour laisser passer quelques rayons de soleil,
au moins un peu de clarté. Parfois une
rafale de vent amène quelques flocons ou
soulève un peu de neige qui gifle le visage.
Sous les lourdes chaussures de randonnée,
le sol craque, le son des pas s'étouffe
dans la neige fraîche.
Aucun obstacle ne limite la vue, le plateau est
presque complètement dénudé,
seules les clôtures organisent l'espace
jusqu'à l'horizon. Au Sud, sur le ciel
se découpent les premiers arbres de la
forêt de Brameloup qui tapisse les pentes
raides vers les gorges du Lot. Ailleurs, les quelques
rares arbres signalent des burons, en général
au revers d'une petite pente pour s'abriter des
vents dominants. De tout temps vides en cette
saison, ils sont pour la plupart abandonnés,
sinon en ruines.
Devant, la deuxième silhouette, parvenue
au sommet de l'ondulation du terrain suivante,
À fait demi-tour. Il s'agit d'un homme
âgé qui marche d'un bon pas. Il s'arrête
quelques instants pour commenter le paysage et
le temps, puis continue pour rejoindre son épouse
qui doit l'attendre dans la voiture arrêtée
prés de la tourbière.
La route tourne à droite puis revient vers
la gauche entre deux mamelons. Sur le côté,
une source, protégée des animaux
par des barrières, coule faiblement malgré
le froid.
Quelques rayons de soleil balayent le plateau.
L'un d'eux accroche là-bas, très
loin, trois minuscules silhouettes : des skieurs
qui vont vers le Mailhe-Biau. Dans le silence,
on croit entendre un vague murmure.
…
Dans la neige y avait des souliers, deux souliers,
dans la neige, qui étaient oubliés.
Passe un homme qui marche à grands pas,
à grands pas,
passe un homme qui ne les voit pas.
…
La
croix taillée dans un bloc de granit donne
une raison de finir cette marche dans le silence.
Il faut revenir vers le bosquet de résineux
à peine visible dans la brume, au début
de la route. À sa droite, au sommet d'une
butte un mat fait d'un tronc d'arbre dénudé
porte encore à son sommet le balai qui,
traditionnellement voici quelques années
encore, indiquait que le buron voisin était
occupé. Il a été oublié,
le buron est vide.
Aucune trace de vie familière ce jour de
février : le silence n'est coupé
par aucun chant d'oiseau, les champs sont ocres,
couleur d'herbes mortes sous la neige qui les
recouvrent à moitié, les ruisseaux
se taisent. Les gentianes du printemps sont encore
à venir, les vaches qui dans quelques mois
seront partout dans les champs reverdis d'herbes
tendres attendent dans leurs étables.
La lumière décline déjà.
Sur la départementale quelques randonneurs
en raquettes se hâtent vers l'étape.
Les rayons obliques du soleil, qui traversent
quelquefois les nuages, modèlent les douces
formes de l'Aubrac, faisant étinceler brièvement
les cristaux de neige qui leurs font un voile
léger, transparent. Parfois au soleil couchant,
ils prennent un ton tendrement doré, promesse
de périodes prochaines plus lumineuse et
bienveillante.
Thierry
Peyrard
18 avril 2004
|