Psi . le temps du non
Réflexions sur Marie (1ère partie)

© Thierry Peyrard / y • LE TEMPS DU NON

Photos • © Thierry Peyrard

 

Marie • Mère ou Déesse ?

Quelques considérations sur Marie, Mère de Jésus

 

MARIE • DÉESSE ET MÈRE

Ce texte part d'une interrogation sur la "Mère idéale", qui m'a incité à revenir sur la représentation de la mère que donne Marie, la Mère de Jésus, sa principale originalité étant d'être dite Vierge. Pour la religion chrétienne, elle est la principale mère de l'histoire, puisqu'elle a donné naissance au Rédempteur. La théologie et la Foi des fidèles l'ont également nommée : Vierge, Mère de Dieu, Notre-Dame, et tant d'autres noms et titres (49 dans les textes de Vatican II).

Quels liens peut avoir cette représentation avec le pouvoir exercé par l'Église sur ses fidèles ? Par quels mécanismes la Vierge est-elle devenue une figure essentielle de la Foi chrétienne, notamment catholique, et celle de beaucoup de fidèles, au point de parfois inquiéter la hiérarchie ?

L'étymologie du nom de Marie est controversée. Issue de Miryam en hébreu, transposé en Mariam ou Maria en grec, le nom se retrouve aussi en arabe dans une forme proche : Myriam, Mariam ; Meryem en turc.

Les biblistes lui donnent une origine sémitique : "la Rebelle" , "la Forte", "celle qui s'élève", voire "la Dame" (comme féminin de Seigneur, au sens féodal du terme, celui auquel le vassal prête hommage) ; elle désigne donc l'enthousiasme, la volonté. La sœur de Moïse, Miryam "la prophétesse", dirigea les chants et les danses des hébreux après la traversée de la Mer rouge. D'autres font descendre le prénom de la racine marah en hébreu, qui veut dire "aigrir." Plus joli, Marie pourrait être d'origine égyptienne : réunion de Myr, aimée, et de yah, qui désigne Dieu, soit "aimée de D." Par contre, l'étymologie de Saint Jérôme, qui fait référence à l'hébreu mar yam, goutte de mer, d'où Stella Maris (l'étoile de la mer) 1 est généralement rejetée.

Parmi les autres origines de ce nom, certaines sont nettement hagiographiques : "L'auguste nom de la Mère de Dieu, le nom de Marie, n'est pas d'origine terrestre ; il ne fut pas, comme les autres noms, inventé par l'esprit des hommes ; il ne lui fut pas donné par leur libre choix : descendu du ciel, il lui fut imposé par un décret divin ; ainsi l'attestent saint Jérôme, saint Épiphane, saint Antonin, et d'autres auteurs." Et encore Saint Antoine de Padoue : "Le nom de Jésus, avait dit Bernard, le nom de Marie, reprenait Antoine, est une joie au cœur de ses pieux serviteurs un miel sur leurs lèvres, une mélodie pour leurs oreilles."

Aucune de ses étymologies ne fait référence au rôle de mère. C'est en latin et dans les langues dérivées que peut se faire, phonétiquement, la relation entre Marie et mater (mère, madre, mother… )

 

Une prÉsence relativement effacEe dans le Nouveau Testament, malgrE sa place dans la Foi chrEtienne

"Tout à Jésus, rien à Marie"2 

La vie de la mère de Jésus est connue pour l'essentiel par des écrits Chrétiens. Les textes canoniques, les plus anciens, lui font peu de place, mais son existence et sa vie vont devenir un enjeu de plus en plus important avec le développement de l'Église et l'exacerbation des controverses sur la nature de J, homme et/ou Dieu.

Une place secondaire dans les écrits canoniques 3

Historiquement, le premier texte écrit faisant référence à Marie est l'épître aux Galates de Paul (probablement en 48-49 ou entre 54 et 58, donc bien avant que les Évangiles soient rédigés), "Quand vint la plénitude des temps, Dieu envoya son fils, né d'une femme, né sous la Loi, afin de racheter les sujets de la Loi" (Ga, 4.4). Aucune mention de la mère de Jésus avec un contenu plus riche, n'apparaît dans les textes écrits Chrétiens les plus anciens.

Le premier Évangile, écrit par Marc au plus tard en 70 après JC, ne fait référence que 2 fois à la mère de Jésus, une fois pour être rejetée par son fils (3.32 - La foule était assise autour de lui, et on lui dit : Voici, ta mère et tes frères sont dehors et te demandent. 3.33 - Et il répondit : Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? 3.34 - Puis, jetant les regards sur ceux qui étaient assis tout autour de lui : Voici, dit-il, ma mère et mes frères 4) ; une autre fois pour souligner l'incrédulité de ses compatriotes galiléens (6.3 - N'est-ce pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de Joseph, de Jude et de Simon ? et ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous ?)

Historiquement les Évangiles de Luc et Matthieu ont été écrits un peu plus tard, entre 80 et 90. Ils parlent de la mère de Jésus 7 fois chacun, dans des épisodes parfois communs (le rejet de sa famille génétique), mais pas toujours. Ils sont dits les Évangiles de l'enfance car ces deux Évangélistes insèrent Jésus dans une filiation (Matthieu donne toute la généalogie d'Abraham à Jésus en passant par le roi David) et une vie terrestre "normale" : un père et une mère, sa naissance, son éducation… rythmés notamment par les cérémonies religieuses (présentation au Temple, Circoncision) et les premières manifestations d'élections (adoration des bergers, fugue au Temple…) Ils confirment son origine divine et soulignent la conception virginale de Jésus, non sans quelques difficultés de rédaction. Jésus doit être un homme "normal", sinon son sacrifice sur la Croix n'a plus le sens que veulent lui donner ses disciples, mais il faut aussi affirmer son origine divine. Cette tension entre les deux sera la source des controverses qui vont traverser la Chrétienté les siècles suivants, jusqu'au Concile de Chalcédoine, en 450, qui fixera définitivement (!) le Dogme de la double nature de Jésus.

Chez Jean, dernier Évangile écrit au plus tard en 100, le plus élaboré sur le plan théologique, la mère de Jésus est évoquée 3 fois 5 : lors de l'épisode des Noces de Cana, le premier miracle au tout début de sa prédication, puis comme témoin de son humanité (6.42 - N'est-ce pas là Jésus, le fils de Joseph, celui dont nous connaissons le père et la mère ? ), enfin au pied de la Croix. Jean l'Évangéliste est le seul à mentionner sa présence, avec une intention probable de symétrie entre le début et la fin de la vie publique : les Noces de Cana et la mort sur la Croix. Après la Résurrection, la seule femme nommée est Marie-Madeleine.

Marie apparaît encore deux fois dans les textes canoniques. D'abord au tout début des Actes des Apôtres 6 : elle participe à la prière des Apôtres après l'Ascension. Enfin, deux versets dans l'Apocalypse de Jean (12.1-2) font peut-être allusion à elle, même si elle n'est pas nommée : "Et un grand signe apparut dans le ciel : une femme revêtue du soleil, et la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles. – Elle est enceinte et elle pousse des cris de douleur dans le travail de l'enfantement."7

Une existence enrichie par la tradition chrétienne

Ces données de base ont été complétées par la "tradition", tirée pour l'essentiel des Évangiles "apocryphes"8, des récits de la vie du Christ et de ses proches qui n'ont pas été reconnus par l'Église comme faisant partie du Nouveau Testament. Mis à part peut-être quelques rares fragments, ces textes supplémentaires sont postérieurs, quelquefois de plusieurs siècles aux textes canoniques. Ce sont souvent des commentaires ou des ajouts par rapport à un corpus qui, entre le IIe et le Ve siècle, commence à être bien connu s'il n'est pas encore arrêté.

Pour l'essentiel la vie terrestre de Marie est décrite par le Proto-Évangile de Jacques, ainsi appelé parce qu'il se termine là où commencent vraiment les autres Évangiles (au Massacre des Innocents, juste après la Nativité). Rédigé en Égypte au 2e siècle, il est beaucoup plus vivant et anecdotique que les textes canoniques. Il décrit quantité d'événements merveilleux et de miracles, avec une grande méconnaissance des coutumes juives de l'époque. Les Chrétiens, et surtout l'Église feront le tri, ajouteront ou retrancheront. Un autre texte apocryphe appelé "La Dormition de Marie", daté de la fin du IIe siècle et issu des milieux judéo-chrétiens, relate sous forme de testament les derniers jours de Marie. Cité par Jean-Paul II, il a acquis un certain crédit9. Plein de merveilleux (apparitions, nuées…), il va de l'annonce à Marie de sa propre mort trois jours à l'avance par un ange, à son Assomption au Paradis.

La faiblesse du contenu historique des textes néo-testamentaires, si avares en information sur la mère de Jésus, permettra aux théologiens de réinterpréter le rôle et la présence de la Mère de Jésus. Pour l'Église, "...il y a un progrès continuel dans l'élaboration des doctrines catholiques. La créativité théologique qui trace lentement au fil des siècles l'art de croire, est reconnue depuis le Commonitorium de Vincent de Lérins, au Ve siècle, comme un don de l'Esprit Saint offert à l'Église. … l'herméneutique ecclésiale s'appuie à la fois sur l'Écriture et sur le témoignage des docteurs et des Saints…"10 La mère de Jésus va voir son rôle et sa présence s'affirmer et acquérir une nouvelle dimension. Par la suite, Marie a suscité une abondante littérature, dite mariale, commentaires et opinions qui vont construire peu à peu tout un récit.

La vie de Marie a également été citée dans des écrits polémiques d'auteurs païens ou Juifs opposée à la Chrétienté naissante. Celse, philosophe plutôt épicurien inspiré par une tradition de tolérance, de paix publique et de stabilité de l'État, écrivit en 176 son "Discours vrai "pour réfuter la nouvelle foi. Il accuse Marie11 d'avoir été la maîtresse d'un soldat romain nommé Panthère et aurait été chassée de son foyer par Joseph pour son inconduite. Cette accusation, que Celse fait proférer par un rabbin, serait reprise de textes rabbiniques de l'époque12. Ces textes ne sont connus pour l'essentiel que par les réponses polémiques des Pères de l'Église. Il est donc difficile de faire la part de leur rapport à la réalité de la vie historique de Marie.

Le Coran, écrit au 7e siècle, parle de Marie plus de dix fois, plus souvent qu'aucun des Évangiles canoniques. Mahomet lui donne une place éminente comme mère d'un prophète et modèle. La Sourate V porte son nom et reprend notamment l'Annonciation et la conception virginale de Jésus.  Dans un hadith (tradition relative à la parole du prophète Mahomet), Marie est citée comme la femme la plus illustre devant la mère et la première femme de Mahomet. Celui-ci a certainement été influencé, au début de sa prédication par le monothéisme des doctrines juives et chrétiennes. Dans les régions où Mahomet commence son enseignement vivent de fortes communautés de Juifs et de Chrétiens (le Yémen a été chrétien, de tendances nestorienne et anti-chalcédonienne13, pendant une partie du VIe siècle, après avoir été fortement judaïsé), ainsi que certaines oasis du Hedjaz où agit Mahomet14. Luttant en priorité contre les idolâtres et les païens, il peut aussi avoir la volonté de ménager les monothéistes en reprenant certaines propositions des autres religions du Livre, notamment la puissante figure maternelle que représente Marie.

"Et celle qui préserva son sexe, et en qui Nous insufflâmes de Notre Esprit, et de qui nous fîmes, ainsi que de son fils,un signe pour les univers… " (Sourate XXI, 91)

"Et Marie, fille de Joachim. Elle sut fortifier son sexe. Nous y insufflâmes de Notre Esprit. Elle avéra les paroles de Son Seigneur et des Ecritures. Dévote fut-elle entre tous." (Sourate LXVI – 12) 15

Marie n'a pas droit à de tels égards dans les textes canoniques !

La vie de Marie, bref résumé

Voici brièvement résumée, la vie de Marie, mère de J, tel qu'elle apparaît à travers les événements reçus (ou plus exactement construits et /ou retenus) par la tradition de l'Église.

Ce que disent les textes canoniques :

Peu après, pendant la période des fiançailles, Marie est enceinte, évidemment pas de Joseph (Matt, Lc). Elle se rend chez sa cousine Elisabeth qui attend un enfant un peu tardif. Sa cousine l'accueille chaleureusement (Lc). Six mois plus tard, elle revient auprès de Joseph, pas très rassurée sur les intentions de son encore futur mari, lequel décide de garder sa promise (Mat).

Alors que l'accouchement approche, ils sont obligés par une décision de l'occupant romain de se rendre à Bethléem (Lc), où elle accouche (Lc, Mat) dans une grotte (Proto Évangile). Des bergers viennent voir le nouveau né (Mat, Luc). Un peu plus tard, ce sont des mages venus d'Orient qui viennent admirer l'enfant (Lc, Mat).

Le roi Hérode ayant décidé de faire tuer tous les enfants nouveau-nés, elle est obligée de fuir en Égypte avec son mari et son fils (Mat). Elle revient au bout de quelque temps dans le village de Nazareth (Lc, Mat). Lors de la Circoncision au Temple, Siméon lui fait des compliments pour son enfant, mais lui annonce aussi qu'"une épée te transpercera l'âme."

Quelques années plus tard, Jésus disparaît après une visite à Jérusalem. Ses parents le retrouvent au Temple, devisant avec le prêtre, et fort peu sensible à leur émoi (Lc).

Le temps passe encore, Jésus commence à prêcher16. Lors d'un mariage, sa mère l'invite à faire un miracle pour les hôtes : changer l'eau en vin. Il accepte non sans s'être fait prier (Jn). Par la suite, il va se consacrer à sa prédication, rejetant même sa mère et ses frères qui viennent le voir17. Sa vraie famille, ce sont ses disciples (Mat, Lc, Mc).

Marie assistera à la Crucifixion, seule avec deux autres femmes et un disciple, les autres ayant fui. Sans famille, son fils la confie à Jean, le jeune disciple préféré (Jn).

Marie ne verra pas Jésus après la Résurrection, privilège donné à d'autres femmes. Elle participera aux réunions de prières après le départ de son fils qu'elle n'a apparemment jamais revu après le Calvaire (Actes).

Elle mourra bien des années plus tard.

La tradition (pour l'essentiel dans le Proto-Évangile de Jacques) ajoute des épisodes de la jeunesse de Marie : Elle naît dans un couple riche et pieux, Anne et Joachim, mais âgé. L'absence de descendance les met au ban de la société. Tardivement, Anne conçoit un enfant. Une fille naît prématurée, le septième mois, ils la nomment Marie et décident de la vouer au service du Seigneur dans le Temple. À trois ans, elle est donnée par ses parents aux prêtres du Temple. Parvenue à l'âge de douze ans pour "qu'elle ne rende pas impur le Temple", les prêtres décident de la marier. Après diverses épreuves, ils choisissent un homme, semble-t-il d'âge plutôt mûr18, auquel il la fiance. La tradition affirme sa présence à la Pentecôte, l'iconographie en atteste, puis elle disparaît dans la nuit de l'histoire.

Elle meurt soit à Jérusalem, veillé par Jean revenu d'Ephèse où il prêche ("Dormition de Marie"), soit près d'Ephèse où elle a suivi l'Apôtre.

Les récits se contredisent parfois, ainsi Luc ignore l'épisode de la fuite en Égypte : Marie et Joseph ont toujours vécu à Nazareth et y retournent sans coup férir après la Circoncision. Il ne parle pas non plus du Massacre des Innocents19, que l'on trouve seulement chez Matthieu.

Ainsi résumée, cette vie ouvre la possibilité d'interprétation multiple : une mère isolée dans une civilisation qui ne l'admettait guère, voire pas du tout. Un homme néanmoins accepte de l'épouser bien qu'elle soit enceinte. Elle vit auprès d'un artisan, d'amis de Jésus (Cana) et autres fils (les fameux "frères" de Jésus).

Beaucoup d'exégètes et de biographes de Marie en font en général une jeune fille et une femme juive simple, pieuse certainement, entraînée presque malgré elle dans une Histoire qui la dépasse, que rien n'a préparée à de telsévénements20. Mais globalement ce sont des images douloureuses, celles de la mère souffrante que le mythe et l'iconographie ont retenues.

Chacune des étapes de sa vie, telles que nous les transmet le mythe qui se développe et vit encore, a son importance dans son analyse.

Naissance et enfance de JEsus

Origines de Marie

Remarques : tout cet aspect de la vie de Marie est issu des évangiles apocryphes, qui n'entrent pas dans les textes canoniques. L'Eglise en a retenu une partie, qui font l'objet de fêtes carillonnées (référence à Anne et Joachim, la présentation de Marie au temple…) comme d'ailleurs l'Assomption.

Marie naît donc dans un couple longtemps stérile, ce qui est très mal vu et vécu dans le monde juif de l'époque21, qui autorisait, exigeait même, la répudiation de l'épouse au bout de 10 ans de vie commune sans enfant. La Légende dorée22 double la mise en précisant que le couple resta ainsi vingt ans. L'intervention de Dieu dans cette naissance est une annonce de sa "descente" dans Marie, élément essentiel de la théologie chrétienne (cf. plus loin).

Cet enfant si attendue, Joachim et Anne ("la gracieuse" en hébreu) vont d'abord l'élever en lui évitant tout contact impur "(Anne) apprêta un sanctuaire dans sa chambre et elle ne laissait jamais sa fille toucher à rien de profane et d'impur", premier exemple d'éducation (Proto-) chrétienne d'une enfant complètement mise en dehors des "tentations" du monde. Les textes précisent néanmoins qu'Anne allaite Marie, pulsions et désirs prennent leur place, inévitablement. Les parents donneront Marie au Temple, où elle résidera jusqu'à l'âge du mariage23. Ce don est total puisque les parents ne reparaîtront pas au moment du choix d'un mari.

 

La présentation de Marie au temple

Dans un tableau de l'Église de Madonna dell'Orto à Venise, Le Tintoret a peint la présentation de Marie au Temple (1552-1556). La scène est prise en contre-plongée, du point de vue du spectateur, situé au bas du grand escalier du Temple, accentuant l'effet de perspective. La pente en est rude et le giron des 15 marches24, richement décorées, est étroit. Le Grand Prêtre se trouve au sommet des marches, en haut et au centre du tableau. Il porte un costume somptueux avec une tiare ornée d'une lame d'or25 et il ouvre les bras à la petite Marie qui monte bravement ces degrés trop grands pour elle. Richement vêtue, un peu grandette peut-être pour ses trois ans, elle est seule au milieu de l'escalier. Elle se détache sur un ciel tourmenté. Entre le Grand Prêtre et elle s'interpose, dans le lointain, contre le ciel, le sommet d'un campanile en forme de pyramide.

Bien visibles dans la lumière, deux femmes sont tournées vers Marie : l'une la regarde, le bébé qu'elle tient dans ses bras regarde sa mère, sa menotte tendue vers la petite fille (anticipation de la future Vierge à l'enfant ?) ; l'autre femme, une fillette à ses pieds, lui parle et lui montre la future mère de Jésus. Une jeune fille, assise au pied des marches, habillée moins richement, comme une servante, tourne le dos à la scène et paraît s'adresser à un enfant blotti dans ses bras. Dans la partie gauche du tableau, dans l'ombre, une file d'hommes assis sur les marches ou regardant de l'intérieur du Temple ont les yeux fixés et le corps tendu vers cette enfant qui monte vers le Grand Prêtre. Au sommet des marches, presque au niveau de celui-ci, un vieillard, la barbe et les cheveux longs, pauvrement vêtu, est assis. Peut-être s'agit-il de Siméon qui plus tard attendra la venue de Jésus au Temple avant de mourir (Lc 2.25 ss.) ? Enfin au bas de l'escalier, à l'angle gauche du tableau, un homme se détache dans le soleil, vêtu d'un manteau jaune recouvrant des habits rougeâtres, ses jambes font face aux spectateurs mais, d'une torsion du corps, il se retourne, le regard fixé sur Marie (Joachim ?).

Titien a peint la même scène dans un tableau conservé à l'Accademia à Venise. Il est tout en longueur et la scène est vue de côté, à hauteur des protagonistes. L'escalier est divisé en deux par un palier. Marie, toute menue dans une robe bleue26 très simple, a déjà traversé ce palier et pose le pied sur le premier degré de la 2e volée de marches. Légèrement nimbée de lumière, elle tend le bras vers le Grand Prêtre, au sommet des marches, qui lui ouvre les siens. Derrière lui, la silhouette inquiétante d'un vieillard debout appuyé sur une canne apparaît, à demi caché par l'entrée du Temple. Au pied des marches, une foule se presse et regarde Marie monter vers son destin. Au fond, derrière un groupe d'hommes habillés en marchands, un groupe de femmes, dont l'une regarde sans rien dire, les mains croisées devant elle (Anne ?). Presque caché par l'escalier, un homme en noir coiffé d'un béret regarde vers la femme silencieuse (Joachim ?). Devant l'escalier, au milieu du bas du tableau, une vieille femme pauvrement habillée de bleu avec un voile blanc. Elle a un panier à ses pieds, une marchande peut-être. Elle tourne le dos à Marie, portant son regard vers la foule. Son visage est marqué, un pli profond, qui souligne le nez fort et un peu crochu, descend jusqu'au coin des lèvres tombantes. Les mains, marquées par les travaux, sont posées sur les genoux, à moitié ouvertes, inutiles. Sur son giron, la chemise est fermée par des pièces servant de boutons, reliées par un cordon orangé (rappel des trente deniers, prix versé à Judas pour sa trahison et de la corde avec laquelle il s'est pendu ?). Allégorie du peuple juif, qui n'a pas reconnu le Messie et trahira Jésus, ou Marie seule à la fin de sa vie, après la mort de son fils ?

Dans ces deux tableaux, fortement inspirés du Proto-Évangile de Jacques, la solitude de Marie est terriblement mise en valeur. D'un côté le monde avec sa diversité : des hommes, des femmes, des enfants, des métiers, des jeux et des misères, de l'indifférence aussi, de l'autre un univers strictement masculin d'anciens. On ne sait pas si le père ou la mère de Marie sont là : aucun des personnages n'est désigné évidemment comme tel 27. Marie ne faiblit pas, elle avance crânement sans regarder derrière elle28. Ce courage, cette abnégation dans la volonté d'aller vers la Foi (à trois ans !), admirable pour le 15e siècle, est à nos yeux pathétique.

 

Derrière la légende, la tradition juive reste présente, mais déformée : dans celle-ci, la mère est responsable de l'enfant, notamment de sa formation religieuse, jusqu'à trois ans, puis le père et/ou le rabbin le prennent en charge jusqu'à sa majorité, la Bar Mitzvah29, à 13 ans. Marie est appelée par les prêtres à tisser, avec sept autres vierges, l'écarlate et le pourpre pour le voile du Temple : le Talmud mentionne que cette tâche était assurée chaque année par 82 vierges. Mais les vierges ne vivaient pas en permanence dans le Temple.

Cette consécration au Temple, hors d'une famille constituée au sens de la société du temps, dans un milieu purement masculin, même si elle est entourée de jeunes filles comme elles, ne peut pas être sans conséquence sur la manière dont s'élaborera sa relation avec son fils. Plus tard, son fils la rejettera, elle qui n'aura pas vraiment connu de famille : un homme et une femme qui généralement procréent, puis éduque une descendance, avec ses difficultés, ses silences et ses moments de grâce. Son fils n'a pas pu ne pas ressentir le désarroi de cette toute jeune femme devant une charge pour laquelle elle n'a pas la principale référence, sa propre mère. Jésus en ressentira sans soute du ressentiment, qu'il exprimera plus tard.

Les Chrétiens trouveront d'un façon ou d'une autre dans ce récit une "bonne éducation" (la bonne éducation ?). Ils font de la mère de Jésus (de Dieu) une femme qui devra elle-même assumer cet abandon par sa mère. Joachim, et Anne ont retrouvé leur rang social, mis à mal par leur stérilité, avec le prestige lié au don de cet enfant au Temple30.

La conception de Jésus

Ni Marc, ni Jean l'Évangéliste ne disent quoi que ce soit sur les conditions de naissance de Jésus, par contre la virginité de Marie est affirmée dans les autres Évangiles canoniques (Lc 1.27, Mat 1.18), dans les Épîtres, donc dans les tous premiers textes Chrétiens historiques. Son interprétation fut la cause de bien des conflits et des polémiques, tant entre Chrétiens qu'avec leurs ennemis Juifs ou Païens.

Le caractère réel, anatomique, de la virginité de Marie est un aspect de la doctrine chrétienne qui provoque la controverse. Pour éviter que le doute sur ce point n'emporte tout le reste, le cardinal Ratzinger, devenu préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi31, proche de Jean-Paul II, donc par fonction peu suspect d'hérésie, écrivait en 1969 : "la filiation divine de Jésus ne repose pas, d'après la Foi de l'Église, sur le fait que Jésus n'a pas eu père humain ; la doctrine de la divinité de Jésus ne serait pas mise en cause si Jésus était issu d'un mariage normal"32. Elle peut donc être interprétée comme symbolique. Le Dogme de l'Immaculée Conception, proclamé au 19e siècle, ne fait pas non plus référence à la virginité physique, mais à la naissance sans le péché originel, ce qui est théologiquement bien différent. Mais cette idée n'en est pas moins centrale dans le Dogme : B. Sesboué, jésuite, note "la virginité perpétuelle de Marie … n'a pas la même importance au regard du mystère (que la divinité de J, qui ne dépend pas de la conception virginale). Dans l'ordre de la Foi elle exprime le don complet et exclusif de la personne de la Vierge Marie à son fils. Mère virginale de Dieu, M demeure une mère toujours vierge."33

Marie n'en sera pas moins appelée la Vierge dans les textes Chrétiens, et défendue sous son aspect anatomique par beaucoup d'auteurs.

L'Annonciation

Marie a été fiancée. Elle n'est plus dans le Temple : a-t-elle retrouvé ses parents à Nazareth34 ou chez Joseph, parti de chez lui ? En tout cas, elle ne rencontre pas celui qui va devenir son mari et n'est encore que son fiancé.

Luc est le seul Évangéliste a parler de l'Annonciation : un ange apparaît à Marie35 pour lui annoncer qu'elle va enfanter d'un fils qui sera appelé Fils de Dieu. Pour la tradition catholique, elle est en prière quand l'Ange lui apparaît, pour les Orthodoxes, elle tire de l'eau d'un puits. Marie est d'abord surprise, puis dubitative, Marie dit à  l'Ange : "Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d'homme ?" Lc 1.34. Mais l'Ange lui explique : "Le Saint Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très Haut te couvrira de son ombre. C'est pourquoi le Saint Enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu." Lc 1.35. Marie consent, "Je suis la servante du Seigneur ; qu'il me soit fait selon ta parole !" Lc 1.38.

 Ce "fiat" (que Sa Volonté soit faite) fondera toute une tradition non seulement d'obéissance à la volonté supérieure, mais d'acceptation de la volonté du Ciel. Toutefois, rien n'indique à ce moment là de la part de Marie un acquiescement joyeux, sans doute sait-elle déjà que l'avenir s'annonce sombre.

Ce n'est qu'un peu plus tard que Marie fera montre de plus d'enthousiasme, dans ce qui est devenu le Magnificat, après que Elisabeth l'ai rassurée sur la nature de son futur fils36 :

…Mon âme exalte le Seigneur,
Et mon esprit se réjouit en Dieu, mon Sauveur,
Parce qu'il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante. Car voici, désormais toutes les générations me diront bienheureuse,
Parce que le Tout Puissant a fait pour moi de grandes choses. Son nom est saint,
Et sa miséricorde s'étend d'âge en âge Sur ceux qui le craignent
Il a agi puissamment par son bras ; il a dispersé les orgueilleux dans la pensée de leur cœur ;
il a fait descendre les puissants de leurs trônes, et il a élevé les petits ;
il a rempli de biens ceux qui avaient faim, et il a renvoyé les riches à vide ;
il a pris la cause d'Israël, son serviteur, pour se souvenir de sa miséricorde
(ainsi qu'il l'avait promis à nos pères) envers Abraham et envers sa semence, à jamais.
(Lc, 1.46-55.)

Marie accepte donc sa "mission." Sa prière, largement inspirée des psaumes37, reste dans une conception traditionnelle : son Fils sera là pour la cause d'Israël, les méchants seront châtiés par le Tout-Puissant. Le cantique parle de miséricorde et non d'amour, il invoque le Seigneur, et non le Père. Ce sera Jésus, en parlant de son Père, qui introduira cette nuance.

 

Marie • 2ème partie

 

http://www.psychanalyse.et.ideologie.fr/Peyrard/mere2.html