Récit
Je
suis né le 5 août 1960 à Oran. Mon père était
sergent-chef de l'armée française en Algérie et avait
servi en Indochine. Il était né le 13 avril 1913.
Ma mère est morte alors
que j'avais 5 ans.
Je
n'ai aucun souvenir d'enfance, jusqu'à l'âge de 6 ans,
excepté celui du jour de ma circoncision. J'avais 2 ans 1/2 / 3 ans.
J'étais dans les bras de ma mère, je hurlais, j'appelais ma
sœur Kheira qui s'était réfugiée sur la terrasse de
l'appartement que nous occupions en ville pour ne pas sacrifier à ce
rituel.
À
l'époque, la fratrie se composait de Ahmed, né en 1947, devenu
expert-comptable, mort d'un cancer en 2005 ; Kheira, née en 1949,
mariée, 10 enfants, successivement 8 filles, un petit garçon
adopté, et un petit garçon, le dernier, inespéré ;
Mohammed, né en 1951, architecte, marié, 4 enfants, 2 filles, 2
garçons ; Tayeb, né en 1953, qui a très mal
supporté ma venue en ce monde et est resté célibataire.
À tel point qu'à la mort de mon père, Tayeb m'a informé
en sortant de chez le notaire que je n'étais plus son frère.
Tayeb était rétif aux études, peu sociable, à la
limite de la délinquance. C'était le cauchemar de mon père
qui, pour lui assurer un avenir, avait transformé en petit commerce
d'alimentation le garage de la maison de maître dans laquelle nous avions
entre temps emménagé.
Ma
sœur s'étant mariée très jeune, 6 mois après
la mort de notre mère, mon père avait souhaité se
rapprocher de son unique fille qui vivait alors rue Émile Petit, non
loin du centre ville, dans un quartier resté résidentiel. Le
jeune couple habitait au 10 de la rue, nous au 16, qui était ainsi
devenu mon annexe.
Et
moi, le dernier, encore un garçon, né par surprise, 7 ans
après Tayeb.
À
six ans, comme tous les enfants, j'ai dû entrer à l'école
primaire. Ma sœur mariée, ma mère n'étant plus, mon
père, pour m'assurer une scolarité équilibrée, m'a
confié en pension chez ma tante maternelle, Mima qui, elle, n'avait pu
concevoir d'enfant, mais qui déjà une première fois avait
tenu lieu de mère de substitution à ma demi-sœur Houaria. Ma
mère en effet s'était une première fois mariée sans
amour, si bien que le divorce avait été prononcé alors
qu'elle était enceinte de trois mois. Les traditions étaient
telles à l'époque qu'une jeune femme divorcée enceinte
n'avait plus aucune chance d'envisager un avenir familial. C'est ainsi qu'elle
dû confier, dès sa naissance, sa petite Houaria, à sa
sœur Mima.
Quand
j'arrivai chez ma tante, Houaria était devenue mère
elle-même d'une petite fille, Schéhérazade, ma
nièce, qui avait été élevée par Mima et qui
vivait chez elle. Pour Schéhérazade, Mima était à
la fois une seconde mère et sa grand-mère. Pour moi, Schéhérazade,
nous sommes exactement du même âge, était alors ma cousine.
Nous
sommes donc entrés dans l'école primaire ensemble. Pour moi,
cette année-là ne fut pas fameuse. Mima, qui était pauvre
et que mon père rétribuait, m'avait pris en charge plus par
obligation circonstancielle que par amour. Elle ne s'occupait tout simplement
pas de moi, qui vivais, contrairement à Schéhérazade, dans
des conditions à la limite de la salubrité et de la famine. Je me
rappelle encore, vers la fin de ma première année scolaire, la
douleur insupportable causée par un furoncle purulent sous l'aisselle,
collé à mon tricot de peau sale. Il fallut que mon père me
conduise d'urgence chez le médecin.
Mon
père me récupérait en fin de semaine, que j'attendais avec
une extrême impatience, pour manger à ma faim, enfin me laver, et
bien dormir.
Dès
que nous avions quitté l'appartement de Mima, mon père m'emmenait
dare-dare au “Prisunic”, devant le rayon pâtisseries
où je choisissais exactement
ce que je voulais. Sitôt arrivés à la maison, je me
précipitais sous la douche, tandis que mon père préparait
le repas.
Il
m'est resté de cette époque l'habitude de frotter
particulièrement et très consciencieusement la saignée de
chaque bras, ainsi que l'envers des oreilles.
À
la fin de l'année scolaire, je suis rentré à la maison
pour les grandes vacances. Arrivé chez moi, j'ai trouvé une femme
qui préparait le repas. Je n'ai rien dit, je n'ai posé aucune
question. Mais j'ai eu intuitivement la certitude qu'elle était ma
nouvelle “maman”. Pendant le dîner, alors que nous
étions, mon père, mes frères et moi, assis autour de la
table, tandis qu'elle nous servait, nous nous sommes mis à pleurer
à l'unisson, comme si un chef d'orchestre occulte nous avait en
donné le signal. Cette femme, dont je ne me suis jamais rappelé
le prénom, s'est envolée du jour au lendemain, au bout d'un mois.
Nous sommes restés quelque temps ensemble, mon père faisait face,
et puis... une deuxième femme est apparue... et, telle un
météore, à disparu. Quatre femmes se sont ainsi
succédé. J'avais l'impression que mon père cherchait une
femme qui puisse s'occuper de nous, et particulièrement de moi, de sorte
qu'il ne soit pas obligé de me remettre en pension chez ma tante,
laquelle semblait tenir beaucoup à l'argent qu'il lui versait.
D'ailleurs, l'adage que mon père objectait à ma tante,
était qu'il est impossible d'éduquer un chien partagé
entre deux maisons distinctes.
Cela
a continué jusqu'au jour où une autre sœur de ma mère
lui a indiqué qu'il existait quelque part à la campagne une femme
d'une bonne quarantaine d'années, disponible. Cette femme semblait
correspondre à ce que cherchait mon père, une gouvernante :
mariée quatre fois, elle s'était vue rejetée par ses
conjoints successifs parce qu'elle ne pouvait avoir d'enfant. Mon père
et Halima, qui cherchait, elle, un foyer, sont restés 30 ans ensemble.
Halima n'a survécu qu'une année à la mort de mon
père, atteint depuis deux ans de la maladie d'Alzheimer. C'est mon
frère Tayeb, célibataire, resté à demeure, qui
s'est chargé de lui. Malade elle-même, ignorée par mes
frères, Halima dut retourner dans sa famille pour être
aidée et accompagnée jusqu'à la fin.
Je vivais en France déjà
depuis un quart de siècle. J'ai eu juste le temps de lui
présenter ma petite fille, Kenza, encore bébé.
La
mort de leur mère a affecté à tel point mes frères
et sœurs, qu'ils ont passé quasiment leur vie entière
à vouloir en rendre mon père responsable. D'ailleurs, mon
frère aîné, au vu des femmes qui défilaient à
la maison et peut-être avec le souhait qu'elles en partent, l'interpellait
sous le nom de “Henri VIII”.
Halima
et moi, nous nous adorions. Je n'ai jamais appelé Halima
“maman”, non que l'envie m'en manquât. Seulement, mes
frères, qui n'aimaient pas son origine paysanne, à
l'opposé, disaient-il, de leur mère citadine, instruite,
raffinée, étant déjà de grands adolescents,
à la suite de mon père, me l'avaient interdit.
Halima
m'emmenait partout avec elle comme si j'étais l'enfant qu'elle avait
attendu toute sa vie.
Comment
avais-je su l'histoire des quatre précédents mariages de Halima ?
Lors de vacances scolaires, comme pratiquement tous les lycéens, je
cherchais un petit boulot d'été. Il se trouvait que le
frère de Halima était adjoint au Maire de Zahana, leur village.
Il m'a fait entrer à cette Mairie comme employé à l'État-Civil
et m'a hébergé pendant deux mois. Curieux, et bien placé,
j'ai, des jours durant, compulsé des registres, pour remonter le temps
et savoir qui était Halima. C'est là que j'ai découvert,
écrits en toutes lettres, les noms de ses quatre maris. Innocemment, à
mon retour, je lui ai fait part de ces informations, tout heureux
également que nous soyons nés le même mois - mais j'ai
oublié l'année. Halima n'ayant parlé de son histoire
à personne, en fut très gênée.
J'ai
toujours su que mon père ne considérait pas Halima comme sa
femme. D'ailleurs, ils ne partageaient pas la même chambre et, comme tous
les enfants, j'en ai été surpris. Si bien que la famille s'est
trouvée coupée en deux ensembles, mon père et mes
frères d'une part, Halima et moi de l'autre. Le dilemme était
déjà résolu pour ma sœur, elle avait quitté la
maison. Son mariage, très jeune, avait été
accéléré au moment de la mort de sa mère ; elle
avait déjà deux enfants et un mari auquel elle n'a pas
ménagé ses sautes d'humeur. À tel point qu'ils ont fini
par divorcer, les enfants étant confiés à leur père,
sur la demande expresse de leur mère. Son mari s'est donc
remarié, une petite fille, leur demi-sœur, fut conçue avec
sa nouvelle épouse. Mais l'union de cet homme avec ma sœur
était vraisemblablement solide, puisqu'il a re-divorcé pour la
re-épouser quatre ou cinq ans après.
À suivre...
© ψ LE TEMPS DU NON
cela ne va pas sans dire