| Micheline
Weinstein
Freud • L'hystérie,
la yA et l'histoire
Travaux 1998 / 2005
ø
Pour
rendre compte des travaux effectués depuis
1998 portant sur la psychanalyse dans l'histoire,
l'évolution des concepts freudiens, l'efficacité
de ses applications pratiques bien définies,
sur la formation des analystes, il m'a semblé
pédagogique de commencer par mettre à
la disposition des lecteurs, en l'annotant brièvement
parfois, une traduction que j'espère accessible
du Petit abrégé de psychanalyse
de Freud.
Pour pouvoir se faire une idée de ce qu'est
réellement la psychanalyse, son apport
inédit à ce que Freud désignait
par “sciences de l'esprit”, ce Cours
élémentaire montrera, qu'après
avoir puisé dans les outils conceptuels
des différentes découvertes, au
long des temps de la pensée humaine, elle
se démarque radicalement de tout autre
science, médicale, psychologique, mais
aussi de la philosophie, notamment de la philosophie
de l'Être heideggerien en France après
la Deuxième Guerre Mondiale.
La psychanalyse est une discipline en soi, non
“trustable”, non “cartélisable”,
pour n'évoquer qu'en passant une idée
saugrenue, totalitaire, familière à
trois générations d'analystes. Nous
verrons précisément que les théories
post-freudiennes, par des théoriciens non
exempts d'idéologie, laquelle entraîne
à sa suite des applications pratiques perverses,
sont complètement étrangères
aux concepts freudiens fondamentaux de la psychanalyse,
qui sont non révisables - les
plus récents n'annulent aucunement les
précédents - au cours même
de l'évolution de la pensée de Freud.*
*
Sur le plan pédagogique, peut-être
est-il d'abord utile de les comprendre. Ce qui
n'est pas à proprement parler la démarche
révisionniste.
N.
B. Les autres notes sont en fin de texte.
M. W.
Août 2005
ø
Freud • 1923
© M. W. pour la traduction
Petit
abrégé de psychanalyse
La
psychanalyse est née, c'est maintenant
reconnu, avec le XXe siècle ; la publication,
par laquelle elle apparaît au monde comme
quelque chose de nouveau - mon Analyse du
rêve - porte la date “1900”
[1]. Mais, comme on pouvait s'y attendre,
elle n'est pas tombée des cieux, prête
à l'emploi. Son point de départ
a pris sa source dans des idées plus anciennes,
qu'elle a développées par la suite
; elle s'est tracé une voie à partir
d'hypothèses énoncées bien
plus tôt, qu'elle a soumises au travail
d'élaboration. Quelle que soit son histoire,
il faut donc en situer les débuts par un
résumé des influences qui en ont
déterminé l'origine. De plus, on
ne doit pas négliger les époques
et les circonstances qui ont précédé
sa création.
La psychanalyse s'est développée
dans un champ étroitement limité.
Elle n'avait au départ pour seul objet,
que d'y entendre quelque chose sur la nature de
ce qui était connu comme troubles nerveux
“fonctionnels”, en vue de pallier
l'impuissance qui avait jusque là caractérisé
leur traitement médical. Les neurologues,
à cette époque, avaient été
formés dans le respect le plus haut des
faits physico-chimiques et anatomo-pathologiques
; et se trouvaient encore sous l'influence des
découvertes de Hitzig et Fritsch, Goltz
et autres, qui tendaient à établir
une relation intime, peut-être même
exclusive, entre certaines fonctions et certaines
parties précises du cerveau. Ils ne savaient
que faire du facteur psychique, donc n'y entendaient
rien. Ils laissaient cela aux philosophes, aux
mystiques et... aux béotiens ; ils considéraient
comme non scientifique de s'en occuper, sous quelque
forme que ce soit. De sorte qu'ils ne pouvaient
trouver à accéder aux secrets des
névroses, et en particulier de l'énigmatique
“hystérie”, qui était,
assurément, le prototype de toute cette
espèce psychique. En 1885 encore, alors
que j'étudiais à la Salpêtrière,
j'avais remarqué qu'on se contentait de
réduire les paralysies hystériques
en une formule qui déclarait qu'elles relevaient
de légers troubles fonctionnels dans les
mêmes régions d'un cerveau, suffisamment
endommagé pour entraîner les paralysies
organiques leur correspondant.
Ainsi, cette absence de compréhension affectait
au plus haut point le traitement de ces
états pathologiques. En règle générale,
ce traitement consistait en mesures destinées
à “endurcir” le patient - par
l'administration de médicaments et, le
plus souvent, par des essais très approximatifs,
dispensés d'une façon inamicale,
pour influer sur sa psyché en lui adressant
menaces, railleries, mises en garde, et en l'incitant
à mobiliser son esprit en vue de “maîtriser
toutes ses facultés”. Le traitement
électrique seul était considéré
comme efficace face aux états nerveux ;
mais quiconque s'y est essayé à
partir des indications détaillées
de Erb [1882], se prend alors à s'interroger
sur l'espace que peut occuper l'imaginaire, dans
ce que l'on prétend être une science
exacte. Le tournant décisif fut prit au
cours des années 80, quand le phénomène
de l'hypnose fit une nouvelle tentative d'incursion
dans la science médicale - cette fois avec
un peu plus de succès qu'auparavant, grâce
aux travaux de Liébault, Bernheim, Heidenhain
et Forel. L'écueil essentiel consistait
à ce que l'authenticité [2]
d'un tel phénomène soit reconnue.
Une fois admise, une leçon, fondamentale
et ineffaçable, ne pouvait manquer d'être
tirée de l'hypnose. On acquit en premier
lieu la preuve irréfutable que les modifications
somatiques manifestes devaient relever des seules
influences psychiques, auquel cas leur motilité
s'en était d'elle-même imprimée
dans l'esprit. Ensuite, on eut la nette impression
- en particulier au vu du comportement post-hypnotique
des patients - qu'il existe un processus psychique
que l'on ne put désigner autrement que
par le terme d'“Inconscient”.
L'“inconscient” a, il est vrai, longtemps
été objet de débat chez les
philosophes, en tant que concept théorique
; mais ici, dans les phénomènes
que produisait l'hypnose, pour la première
fois, il devint une chose réelle, tangible,
un objet d'étude. De plus, les phénomènes
qu'entraînait l'hypnose témoignaient
d'une analogie évidente avec les symptômes
de bien des névroses.
Il n'est pas facile d'estimer à sa juste
valeur l'importance du rôle qu'aura joué
l'hypnose dans l'histoire des origines de la psychanalyse.
D'un point de vue théorique aussi bien
que thérapeutique, la psychanalyse dispose
d'un legs hérité de l'hypnose.
L'hypnose a également apporté la
preuve de son aide particulièrement utile
pour l'étude des névroses - là
encore, d'abord et avant tout, auprès de
l'hystérie. Les démonstrations de
Charcot avaient fait grande impression. Supposant
que certaines paralysies apparues après
un trauma (un accident) étaient de nature
hystérique, il démontra que, par
la suggestion, c'est-à-dire en amenant
un trauma sous hypnose, on était en mesure
de provoquer artificiellement des paralysies de
même espèce. On en conçut
ainsi l'hypothèse selon laquelle les influences
traumatiques pouvaient dans tous les cas jouer
un rôle dans l'apparition de symptômes
hystériques.
[... Janet ...]
Toutefois la psychanalyse n'était aucunement
rattachée à ces recherches de Janet.
Pour ce qui la concerne, la découverte
du facteur décisif dans l'hystérie
incombait aux observations d'un médecin
viennois, le Dr Josef Breuer. En 1881, indépendamment
de toute influence extérieure, il fut en
mesure, à l'aide de l'hypnose, d'étudier
et de rétablir la santé d'une jeune
personne hautement douée, qui souffrait
d'hystérie. Les découvertes de Breuer
ne furent livrées au public que quinze
ans plus tard, après qu'il eut invité
l'auteur de ce résumé (Freud) à
se joindre à ses travaux. Jusqu'à
ce jour ce cas, présenté par Breuer,
garde son importance unique pour notre appréhension
des névroses ; de telle sorte qu'il nous
est impossible de l'éluder ou de le différer.
Il est capital pour réaliser clairement
en quoi consiste sa singularité. La jeune
personne était tombée malade alors
qu'elle prodiguait des soins à son père,
auquel elle était tendrement attachée.
Breuer fut à même d'établir
que tous ses symptômes relevaient de cette
période de soins, et s'expliquaient par
elle. De telle sorte que, pour la première
fois, il devint possible de se faire une idée
d'ensemble sur un cas de névrose qui jusqu'alors
était restée une énigme,
dans laquelle tous les symptômes qu'elle
produisait avaient un sens. Ce qui permit de dégager
cette caractéristique universelle, que
les symptômes survenaient dans des situations
impliquant une poussée motrice vers une
action n'ayant cependant pas pu se décharger,
car elle avait été réprimée
pour une raison qui était encore mal définie.
Les symptômes, en réalité,
étaient apparus à la place
des actions qui avaient échoué,
ils s'y étaient substitués. Ainsi,
pour étudier l'étiologie [3]
des symptômes hystériques, nous fûmes
amenés à nous orienter vers le domaine
de la vie émotionnelle (l'affect) en même
temps que vers l'interaction des forces psychiques
(la dynamique) ; et jusqu'à ce jour, ces
deux axes d'approche n'ont jamais été
abandonnés.
Les causes qui prédisposaient aux symptômes,
Breuer les mis en parallèle avec les traumas
de Charcot. Dès lors, on nota ce fait remarquable,
que chacune de ces causes prédisposantes,
et chacune des poussées motrices psychiques
[impulsions] qui lui était liée,
étaient soustraites à la mémoire
du patient, comme s'il ne s'était jamais
rien passé ; en même temps que ce
qu'elles généraient - les symptômes
qui s'y rattachaient - persistaient sans aucune
altération, comme si les effets délétères
du temps ne laissaient pas de trace. Nous avions
donc là un témoignage tout neuf
de processus psychiques, qui étaient inconscients
et, pour cette raison précisément,
particulièrement puissants - processus
dont nous avions eu connaissance grâce à
la suggestion sous hypnose. La procédure
thérapeutique retenue par Breuer consistait
à inviter la patiente, sous hypnose, à
se remémorer les traumas oubliés,
ce qui entraînait des manifestations puissantes
d'affect. Après quoi, les symptômes,
qui jusque là avaient alors pris la place
de ces manifestations émotives, disparaissaient.
Ainsi, cette méthode servait à la
fois notre champ d'investigations tout en levant
la souffrance ; c'est cette conjoncture tout à
fait nouvelle que la psychanalyse a maintenue
par la suite.
Après que Freud eut confirmé, au
début des années 90, les résultats
de Breuer auprès d'un assez grand nombre
de patients, Breuer et Freud, ensemble, se décidèrent
à publier les Études sur l'hystérie
(1895), qui rassemblaient leurs recherches et,
à partir d'elles, l'ébauche d'une
théorie. Cette théorie soutenait
que les symptômes hystériques surgissent
quand les dispositions émotives d'un processus
psychique, ayant été envahies par
un affect puissant, sont empêchées
en force d'affleurer la conscience par des voies
normales, et sont alors détournées
vers un mauvais chemin. Selon cette théorie,
dans l'hystérie, l'affect passe par une
innervation [4] somatique
inhabituelle (“conversion”), il peut
alors emprunter une autre direction et se dissoudre
(“abréaction”), à condition
que l'épreuve soit effectuée sous
hypnose. Les auteurs donnèrent à
ce procédé le nom de “catharsis”
(purge, délivrance d'une émotion
étranglée).
La méthode cathartique fut le précurseur
direct de la psychanalyse ; et, quels que soient
l'extension des reherches et les ajustements successifs
de la théorie, elle lui est inhérente,
c'en est le noyau. Mais à cette époque,
elle n'était alors rien d'autre qu'une
nouvelle méthode thérapeutique susceptible
d'agir sur certains troubles nerveux, qui ne laissait
aucunement augurer qu'elle deviendrait un sujet
du plus haut intérêt général
et entraînerait la plus violente des réfutations.
II
Peu de temps après la publication des Études
sur l'hystérie l'association entre
Breuer et Freud pris fin. Breuer, qui était
en réalité expert conseil en médecine
interne, abandonna le traitement des patients
souffrant des nerfs, et c'est à Freud seul
qu'il revint d'affiner les outils conceptuels
que son aîné lui avait transmis.
Les innovations techniques qu'il y apporta et
ses découvertes successives lui permirent
de faire évoluer la méthode cathartique
vers la psychanalyse. Le pas capital à
franchir fut assurément de se résoudre
à procéder dorénavant sans
l'aide de l'hypnose. Il le fit pour deux raisons
: d'abord, quelle que fut la méthode enseignée
par Bernheim à Nancy, il ne parvenait pas
à induire l'hypnose auprès d'un
nombre suffisant de cas, et ensuite, parce qu'une
catharsis basée sur l'hypnose ne donnait
pas des résultats thérapeutiques
satisfaisants. Car, bien que ces résultats
soient certes impressionnants et aient été
obtenus après un traitement de courte durée,
ils se tarissaient très vite, d'autant
plus qu'ils relevaient beaucoup trop des relations
personnelles avec le praticien. L'hypnose fit
une brèche dans ce qui avait été,
jusqu'alors, l'évolution de la méthode,
et marqua un nouveau départ. L'hypnose
avait sans aucun doute accompli ce haut fait de
restituer à la mémoire du patient
ce qu'il avait oublié. Il était
nécessaire de lui substituer une autre
technique ; l'idée vint alors à
l'esprit de Freud de la remplacer par la méthode
de la “libre association”. Autrement
dit, il invita ses patients à se départir
de toute réflexion consciente, à
se laisser aller, à centrer paisiblement
leur attention de façon à ce que
les idées émergent d'elles-mêmes
et qu'elles puissent se présenter à
l'esprit spontanément (involontairement)
- “d'écumer la surface de leur conscient”.
Et de faire part de ces idées au praticien,
quelles que soient les objections qui se présentaient
: peu importe que les pensées, par exemple,
semblent trop désagréables, tout
à fait dépourvues de sens, accessoires
ou indues. Un mot d'explication ne sera pas inutile
ici, tant le choix de la libre association comme
moyen d'investigation du matériel inconscient
oublié peut paraître étrange.
Freud y a été amené par une
sorte d'intuition : l'association dite “libre”
révélerait qu'en réalité
elle ne l'était pas puisque, dès
l'instant où l'usage du matériel
intellectuel conscient avait été
écarté, les idées qui émergeaient
paraissaient déterminées par le
matériel inconscient. Cette intuition fut
ratifiée par l'expérience. Quand
la “règle fondamentale de la psychanalyse”
décrite ci-dessus fut respectée,
le chemin que prenait l'association produisait
une abondante réserve d'idées qui
pouvaient nous mener sur la trace de ce que le
patient avait oublié. Ce matériel
ne faisait certes pas revenir ce qui avait été
effectivement oublié, mais il en fournissait
des indices si évidents et si nombreux,
que le praticien fut en mesure, à l'aide
de certains appoints et d'interprétations
plus poussées, d'en découvrir (de
reconstruire) le matériel oublié.
L'association libre associée à l'art
de son interprétation donnèrent
désormais le même résultat
heureux qu'autrefois l'hypnose. En apparence,
on aurait pu penser que nous avions multiplié
les difficultés et l'aridité de
ce travail ; mais l'avantage inestimable consistait
en ce que l'on avait, dès lors, trouvé
une approche sur l'interaction des forces qui
avaient été soustraites au chercheur
par l'état hypnotique. Il devint évident
que le travail de mise à découvert
de ce qui avait été pathologiquement
oublié se heurtait à une résistance
constante et très intense. Les réfutations
critiques, qui s'étaient fortement opposées
à la règle fondamentale de la psychanalyse,
et que le patient avait régulièrement
dressées pour éviter de transmettre
les idées qui s'étaient présentées
à son esprit, étaient déjà
en elles-mêmes des manifestations de cette
résistance. La prise en compte de ce phénomène
de résistance nous fit découvrir
l'une des pierres d'angle de la théorie
psychanalytique des névroses - la théorie
du refoulement. Penser que les forces érigées
à présent contre l'accès
au conscient du matériel pathogène
étaient les mêmes qui, dans des temps
plus reculés, avaient déployé
avec succès une énergie égale
en intensité, devenait vraisemblable. Une
carence dans l'étiologie des symptômes
névrotiques était maintenant compensée.
Les impressions et les impulsions psychiques auxquelles
les symptômes se substituaient n'avaient
pas été oubliés sans raison
ou par suite d'une incapacité constitutionnelle
(comme l'avançait Janet) ; elles s'étaient
heurtées, sous l'influence d'autres forces
psychiques, à un refoulement, dont nous
avions la preuve qu'il réussissait, précisément
en leur interdisant d'accéder à
la conscience et en les excluant de la mémoire.
C'est à la suite de ce seul effet de refoulement
qu'elles étaient devenues pathogènes
- autrement dit, elles étaient parvenues
à se manifester par des voies inhabituelles
sous forme de symptômes. Un conflit
entre deux groupes de tendances psychiques apparut
comme étant la cause du refoulement et
donc comme étant à la base de toute
affection névrotique. À présent,
l'expérience nous instruisait d'un fait
nouveau, surprenant, sur la nature des forces
qui luttaient les unes contre les autres.
Invariablement, le refoulement ramenait au caractère
de la personne propre, de sa personnalité
à l'état conscient (son ego),
et trouvait sa légitimité dans des
arguments d'ordre esthétiques et éthiques
; les agissements soumis au refoulement étaient
ceux qui renvoyaient à l'égoïsme
et à la cruauté - ce que l'on résume
en général sous le terme de “mal”
-, mais d'abord aux poussées de désir
sexuel, sous leur forme souvent la plus crue et
la plus prohibée. De tels symptômes
étaient un substitut de satisfactions interdites
et la maladie se présentait comme un dressage
raté de la face sans morale de l'être
humain. Les progrès dans la connaissance
mirent alors clairement en lumière le rôle
énorme que jouaient les poussées
sexuelles de désir dans la vie psychique,
et nous menèrent à l'étude
approfondie de la nature et de l'évolution
de la pulsion sexuelle (Cf. Freud, Trois essais
sur la théorie de la sexualité,
1905). C'est alors que nous fîmes par hasard
une découverte tout à fait empirique,
en constatant que les événements
et conflits des premières années
de l'enfance jouaient un rôle important,
inattendu, dans l'évolution individuelle,
et laissaient derrières elles des marques
ineffaçables, qui affecteraient ensuite
la maturité. Cela nous permit de découvrir
quelque chose qui avait été jusqu'alors
complètement négligé par
la science - la sexualité infantile qui,
dès l'âge le plus reculé,
se manifeste aussi bien dans les réactions
physiques que dans les dispositions psychiques.
Pour faire coïncider cette sexualité
de l'enfant avec ce que l'on décrivait
comme étant la sexualité normale
des adultes ainsi que la sexualité anormale
des pervers, le concept de ce qu'était
le sexuel devait lui-même être reconsidéré
et élargi, et pouvait, en fait , s'expliquer
par le processus d'évolution de la pulsion
sexuelle . Après que l'on eût
remplacé l'hypnose par la technique de
la libre association, la méthode cathartique
de Breuer se mua en psychanalyse, qui pendant
plus d'une décade, fut développée
par l'auteur seul (Freud). Lors de cette décennie,
la psychanalyse acquit progressivement une théorie
qui semblait rendre suffisamment compte de l'origine,
du sens et de la visée des symptômes
névrotiques, et établissait une
base rationnelle aux recherches thérapeutiques
destinées à traiter le mal-être.
Voici, une fois encore, un par un, les facteurs
qui ont servi à élaborer cette théorie.
Ce sont : l'accent mis sur la vie pulsionnelle
(émotivité), sur la dynamique psychique,
sur ce fait que les phénomènes psychiques,
même les plus obscurs et les plus classiques
en apparence, ont invariablement un sens et une
causalité [5]
; l'hypothèse d'un conflit psychique ainsi
que la nature pathogène du refoulement
; l'hypothèse selon laquelle les symptômes
se substituent aux satisfactions inabouties ;
la reconnaissance de la signification étiologique
d'une vie sexuelle, en particulier celle des débuts
de la sexualité infantile. D'un point de
vue philosophique, cette théorie soutenait
la thèse selon laquelle le psychique n'est
pas assimilable au conscient ; au contraire, les
processus psychiques sont en eux-mêmes inconscients
et ne sont rendus conscients que par l'action
d'un appareil spécifique (systèmes,
organismes). Pour compléter cette liste,
j'ajouterai ceci que, parmi les réactions
affectives de l'enfance, la relation émotionnelle
complexe de l'enfant avec ses parents - désignée
par complexe d'Œdipe - en est le facteur
capital. Il devint absolument clair qu'elle était
le noyau de chaque cas de névrose et que,
dans la façon d'agir du patient envers
son analyste, certains phénomènes
de transfert émotionnel émergeaient,
qui prirent une importance primordiale, autant
pour la théorie que pour la technique.
Présentée ainsi sous cette forme,
la théorie psychanalytique des névroses
contenait déjà maints éléments,
susceptibles de provoquer stupéfaction,
répulsion et scepticisme chez les non-avertis,
et allait à l'encontre des idées
reçues et des goûts permis, ainsi
par exemple : la position de la psychanalyse sur
la question de l'inconscient, la reconnaissance
de l'existence d'une sexualité infantile,
et l'accent mis sur le facteur sexuel dans la
vie psychique en général. Mais la
suite restait encore à venir.
III
Pour essayer de comprendre a-minima comment
le désir sexuel interdit peut se muer en
symptôme pénible chez une jeune personne
hystérique, on avait dû faire des
recherches poussées et établir des
hypothèses complexes et en profondeur sur
la structure et sur le fonctionnement de l'appareil
psychique. Il y avait là une contradiction
évidente entre l'intensité de l'énergie
prodiguée et ce qui en résultait.
Que les données reconnues par la psychanalyse
existent réellement, elles étaient
alors de caractère fondamental et devaient
pouvoir se reconnaître également
dans des phénomènes autres qu'hystériques.
Que ce raisonnement soit correct en effet, la
psychanalyse cesserait alors de s'adresser aux
seuls spécialistes des nerfs ; elle pourrait
retenir l'attention de tous ceux qui s'intéressaient
aux recherches sur la psyché. Elle ne se
limiterait plus à prendre en compte l'aspect
pathologique seul de la psyché ; désormais,
on ne pourrait plus la négliger, pur peu
que l'on veuille accéder à une compréhension
des fonctionnements normaux.
La preuve de son aptitude à révéler
une activité psychique autre que pathologique
se matérialisa très vite, à
partir de deux sortes de phénomènes
: les très nombreux actes [dits]
manqués qui se produisaient dans
la vie quotidienne - tel qu'oublis divers,
langue qui fourche [lapsus linguæ],
pertes d'objets - et les rêves
produits par des sujets en bonne santé
et psychiquement normaux. Des petites défaillances
de fonctionnement, telles que l'oubli temporaire
de noms propres usuels, les dérapages
de langue et d'écriture [lapsus
calami], bien d'autres encore, n'avaient
pas jusqu'alors été jugés
dignes d'être seulement considérés
; ou alors, on les versait au compte d'états
de fatigue, de dispersion de l'attention, etc.
L'auteur montra, par de nombreux exemples, dans
son livre De la psychopathologie de la vie
quotidienne (1901), que les incidents de
cette sorte ont un sens, et sont dus à
l'interférence d'une intention consciente
avec une autre, interdite ou alors même,
vraiment inconsciente. En règle générale,
un court temps de réflexion ou une brève
analyse suffisent pour rendre clair ce qu'il en
est de ces effets parasites. Compte-tenu de la
fréquence d'actes manqués
tels que les lapsus linguæ, il
n'est pas difficile, pour chacun, de par sa propre
expérience, de reconnaître l'existence
de processus psychiques non conscients bien que
très actifs et qui parviennent à
devenir manifestes sous la forme d'inhibitions
[6] et de déformations
des actes normaux que l'on effectue en connaissance
de cause.
L'analyse du rêve mena plus loin ; elle
avait été mise à la disposition
du public par l'auteur dès 1900, avec Die
Traumdeutung. Elle démontrait que
les rêves sont exactement de même
structure que les symptômes. Comme eux,
les rêves peuvent laisser une impression
d'étrangeté et sembler dépourvus
de sens ; mais si nous les étudions selon
une technique qui se différencie peu de
celle utilisée par la libre association
en psychanalyse, nous passons de leur contenu
manifeste [7] à
un sens secret, aux pensées latentes [8]
du rêve. Ce sens caché correspond
toujours à une impulsion de désir
qui apparaît dans le temps présent
du rêve comme exaucée. Or, excepté
chez les enfants très jeunes et sous la
pression de besoins physiques impérieux,
ce désir secret ne se traduit jamais de
façon à ce que l'on puisse le reconnaître.
Il a d'abord subi une distorsion, qui est l'œuvre
de forces réductrices et interdictrices,
appartenant au moi/je [9]
du rêveur. Le rêve manifeste, tel
qu'il peut être remémoré à
l'état de veille, a fait des détours.
Il est déformé jusqu'à en
être méconnaissable par les concessions
ainsi faites au phénomène de censure
dans le rêve ; mais là aussi, l'analyse
peut en découvrir le sens, en ce qu'il
traduit un état de satisfaction ou se décrit
comme la métaphore d'un désir exaucé.
Le rêve est un compromis entre deux ensembles
de tendances psychiques conflictuelles, tel exactement
que nous l'avions noté pour le symptôme
hystérique. La formulation qui, au fond,
rend le mieux compte de la nature du rêve
est la suivante : un rêve est la réalisation
(déguisée) d'un désir (refoulé).
L'étude de ce processus qui consiste à
transformer le désir latent du rêve
en contenu manifeste du rêve - processus
désigné par “travail du rêve”
- nous a transmis le meilleur de ce que nous savons
de la vie psychique inconsciente.
Dès lors, un rêve n'est pas un symptôme
morbide, mais le produit de la psyché normale
[10]. Les vœux
qu'il représente comme réalisés
sont les mêmes que ceux qui, dans la névrose,
ont été refoulés. Si le rêve
doit de pouvoir se former, c'est en réalité
grâce à une circonstance favorable,
qui fait qu'en état de sommeil, qui paralyse
la faculté motrice de l'humain, le refoulement
est absorbé par la censure dans le rêve.
Si d'aventure le processus de formation du rêve
outrepasse certaines limites, le rêveur
l'interrompt et se réveille dans l'effroi.
Cela montre que ce sont les mêmes forces
et les mêmes processus qui occupent le rêve
et qui agissent, que la vie psychique soit normale
ou qu'elle soit pathologique. C'est à partir
de la rédaction de la Traumdeutung
[11], que la psychanalyse
prit doublement son sens. Ce n'était plus
seulement une nouvelle méthode de traitement
des névroses, c'était également
une nouvelle psychologie ; elle pouvait espérer
alors retenir l'attention, non seulement des spécialistes
des maladies nerveuses, mais aussi de tous ceux
qui étaient intéressés par
l'étude la vie psychique.
Toutefois, l'accueil qu'elle reçut dans
le monde scientifique ne fut pas des plus amicaux.
Pendant dix ans environ, personne ne se soucia
de prendre les travaux de Freud en considération.
Autour de l'année 1907, l'attention sur
la psychanalyse fut attirée par un groupe
de psychiatres suisses (Bleuler et Jung, à
Zurich) ; sur ce, un courant de protestation éclata,
qui n'était pas vraiment délicat
dans ses méthodes et son argumentation,
surtout en Allemagne. Ainsi, la psychanalyse partageait
le destin de bien des innovations qui, après
un certain laps de temps, finissent par être
reconnues de tous. De fait, il tient à
son caractère propre de ne pas manquer
de provoquer une opposition particulièrement
violente. Elle bousculait les préjugés
de l'humanité civilisée sur des
points particulièrement sensibles. En portant
au grand jour ce qui avait été refoulé
dans l'inconscient par un consensus général,
elle mettait chaque individualité à
l'épreuve d'une réponse analytique
; et ainsi obligeait-elle ses contemporains à
reconnaître qu'ils se conduisaient comme
des malades qui, sous traitement analytique, commencent
d'abord par mettre en avant leurs résistances.
Concédons aussi que reconnaître la
légitimité de la théorie
psychanalytique, et mettre en place un enseignement
de la pratique de l'analyse, n'allait pas de soi.
L'hostilité générale ne put
cependant pas réussir à empêcher
la psychanalyse de prendre de l'extension durant
la décade suivante, et ce, selon deux axes
: géographiquement, par l'intérêt
qu'elle ne cessa de susciter dans des pays successifs,
ainsi que dans le champ des sciences de l'esprit,
où elle trouvait toujours davantage à
intéresser les branches les plus modernes
du savoir. En 1909, le Président G. Stanley
Hall convia Freud et Jung à donner une
série de conférences à la
Clark University de Worcester, Mass., qu'il dirigeait,
où ils reçurent un accueil amical.
Depuis, la psychanalyse est demeurée populaire
aux États-Unis, encore que ce soit justement
dans ce pays qu'en son nom soient appariés
tant de superficialité et d'abus. Dès
1911, Havelock Ellis put remarquer que l'analyse
était étudiée et pratiquée,
non seulement en Autriche et en Suisse, mais aussi
aux États-Unis, en Angleterre, en Inde,
au Canada et, il semblerait, même en Australie.
Ce fut d'ailleurs à cette époque
d'adversité et de première efflorescence,
que les périodiques destinés exclusivement
à la psychanalyse virent le jour.
[... Périodiques ...]
Parmi les périodiques du monde latin qui
portent une attention toute particulière
à la psychanalyse, la Rivista de Psiquiatria,
éditée par H. Delgado in Lima (Pérou),
doit être spécialement mentionnée
[12].
Une différence essentielle entre la seconde
décade de la psychanalyse par rapport à
la précédente fut que l'auteur cessa
d'être son seul représentant. Un
cercle toujours croissant d'élèves
et d'affiliés s'était formé
autour de lui, qui s'employèrent d'abord
à faire circuler la théorie psychanalytique
pour ensuite la développer, la compléter
et l'approfondir. Au cours des ans, plusieurs
de ses défenseurs, c'était inévitable,
prirent leur propre route, ou tournèrent
à une opposition qui parut menacer la pérennité
de la psychanalyse. Entre 1911 et 1913, C. G.
Jung à Zurich et A. Adler à Vienne
provoquèrent des remous par leurs tentatives
de donner une nouvelle interprétation des
faits de l'analyse [13],
et par leurs efforts pour détourner les
concepts analytiques. Mais il apparût vite
que ces scissions n'avaient pas causé de
préjudice durable. Ce qui leur valut un
succès temporaire s'expliquait par la propension
du plus grand nombre à se faire affranchir
de la pression exercée par les exigences
de la psychanalyse, quels que soient les moyens
permis à cette fin. Mais la grande majorité
des participants tînt ferme et poursuivit
son travail selon les concepts qui leur avaient
été transmis. Nous croiserons souvent
leur noms dans le bref résumé qui
va suivre, sur les découvertes de la psychanalyse
et ses multiples domaines d'application.
IV
La récusation bruyante de la psychanalyse
par le monde médical ne découragea
pas ses alliés de la développer
selon son axe d'origine, d'abord dans le domaine
d'une pathologie (maladie) et d'un traitement
spécifiques des névroses - tâche
qui, aujourd'hui encore est toujours en cours.
Ses réussites thérapeutiques incontestables,
qui allaient bien au-delà de tout ce qui
avait été accompli jusqu'alors,
conduisirent à des modifications profondes
; en même temps, les écueils apparus,
inhérents au matériau lui-même,
furent méticuleusement explorés,
ce qui entraîna des refontes théoriques
et des ajustements importants de ses hypothèses
et de ses principes. Au cours de son évolution,
la technique de la psychanalyse s'affina et se
précisa comme aussi pointue que n'importe
quelle autre branche de la médecine. Ne
pas vouloir reconnaître ce fait a entraîné
de nombreux abus (particulièrement en Angleterre
et en Amérique), car les gens n'ayant acquis
qu'une connaissance littéraire de la psychanalyse
par leurs lectures, s'imaginent habilités
à entreprendre des traitements analytiques
sans avoir reçu de formation spécifique.
Les conséquences d'un tel comportement
sont dommageables autant pour la science que pour
les patients et ont porté un sérieux
discrédit sur la psychanalyse. La création
d'une première clinique psychanalytique
non rattachée à un établissement
hospitalier (par Max Eitingon à Berlin
en 1920) a donc marqué un pas d'une grande
portée expérimentale. Cet institut
s'efforce, d'une part, de rendre le traitement
analytique accessible à de larges milieux
de la population et, d'autre part, il se charge
de former des candidats à la pratique analytique,
par un cursus qui inclut comme condition
que le postulant accepte d'être lui-même
d'abord analysé.*
Parmi les concepts admis comme hypothèses,
qui peuvent permettre au praticien d'appréhender
le matériel analytique, celui de “Libido”
doit être mentionné d'abord. Libido
signifie, en psychanalyse, en tout premier lieu,
la force (conçue comme pouvant varier en
quantité et en mesure) des pulsions sexuelles
dirigées vers un objet - “sexuel”,
au sens que lui confère la théorie
analytique. Les observations ultérieures
montrèrent qu'il était indispensable
de mettre bord à bord cette “libido
d'objet” et une “libido narcissique”
ou “libido du moi/je”, dirigée
sur le seul Moi/Je du sujet ; et l'interaction
de ces deux forces nous a permis de rendre clair
un grand nombre de processus normaux et anormaux
de la vie psychique. Une esquisse de différenciation
fut bientôt tracée entre ce que l'on
connaît sous l'intitulé de “névroses
de transfert” et les altérations
narcissiques. Les premières (hystérie
et névrose obsessionnelle) sont les objets
propres du traitement analytique, tandis que les
autres, les névroses narcissiques**,
bien qu'elles puissent, certes, être étudiées,
dressent contre son efficacité thérapeutique
des obstacles essentiels. La théorie de
la libido, selon la psychanalyse, n'est certes
en aucun cas fermée [14]
; son rattachement à une théorie
générale des pulsions n'est pas
encore limpide. Mais la psychanalyse est une science
récente, non encore achevée, et
en voie d'évolution rapide. Rappelons ici
qu'il serait nettement et explicitement erroné
de charger la psychanalyse, que l'on a l'habitude
de mettre au même niveau, de pansexualisme.
Ce dernier cherche à montrer que la théorie
psychanalytique ne connaît d'autre des forces
motrices psychiques que ce qui est purement sexuel
et ce faisant, exploite les préjugés
populaires en attribuant au mot “sexuel”
son sens vulgaire, non analytique. La théorie
psychanalytique devrait également inclure
dans les altérations narcissiques l'ensemble
des maladies décrites en psychiatrie comme
“psychoses fonctionnelles”. Il était
impossible de mettre en doute ceci : les névroses
et les psychoses ne sont pas séparées
par une frontière rigide et tranchée,
pas plus que ne le sont les concepts de santé
et de névrose ; on fut alors à même
d'élucider les mystérieux phénomènes
psychotiques au su des réussites obtenues
auprès des névroses qui, jusqu'alors,
avaient paru tout aussi incompréhensibles.
C'est l'auteur lui-même, du temps de sa
mise à l'écart, qui par sa lecture
analytique, a rendu partiellement intelligible
un cas d'altération paranoïde ; dans
son observation, il mit nettement en évidence
que dans cette psychose irréfutable, les
contenus (complexes) et l'interaction des forces
étaient les mêmes que dans les simples
névroses [15].
[... Bleuler, Jung ...]
Ce sont les mêmes chercheurs, ceux qui avaient
le plus contribué à la connaissance
analytique approfondie des névroses, qui
prirent également une part prépondérante
dans le décodage analytique des psychoses,
tels Karl Abraham à Berlin et Sándor
Ferenczi à Budapest (pour n'évoquer
que les plus éminents). La certitude d'une
unité et d'un lien étroit entre
toutes les altérations qui se présentent
sous forme de phénomènes névrotiques
et psychotiques, s'impose de plus en plus fermement,
malgré la levée de boucliers de
toute la psychiatrie. On commence à comprendre
- peut-être mieux en Amérique - que
l'étude psychanalytique des névroses
est la seule capable de faire accéder à
une compréhension des psychoses, et que
la psychanalyse est appelée à rendre
possible une psychiatrie scientifique à
venir, qui ne devrait plus se contenter de décrire
des portraits cliniques baroques, en une succession
de cas inintelligibles, ni de chercher à
dépister l'influence de traumas anatomiques
et toxiques mal définis, sur un appareil
psychique qui serait demeuré rétif
à notre entendement.
V
Mais ce n'est pas par son apport à la psychiatrie
que la psychanalyse aurait jamais attiré
sur elle l'attention du monde intellectuel, et
aurait acquis une place dans The History of
our Times. Cette attention releva du lien
qu'entretenait la psychanalyse avec la vie psychique
normale, non pathologique. Au départ, la
recherche analytique ne prétendait certes
à rien d'autre qu'à démontrer
les conditions d'apparition (la genèse)
de certains états psychiques morbides.
Toutefois, au cours de ses recherches, elle parvint
à mettre en évidence des faits d'importance
capitale, à créer réellement
une nouvelle psychologie, de sorte qu'il devint
clair que l'on ne pouvait plus, d'aucune façon,
limiter la validité de telles découvertes
à la seule sphère de la pathologie.
Nous avons déjà évoqué
plus haut cette époque où la ratification
de la justesse des résultats obtenus fut
apportée. Elle se situe au moment où
la technique analytique réussit à
interpréter les rêves - rêves
qui appartiennent à la vie psychique d'êtres
normaux et qui, de fait, peuvent néanmoins
être considérés comme des
productions pathologiques apparaissant régulièrement
chez les bien portants.
Que l'on ait pris en considération, avec
fermeté, les découvertes psychologiques
acquises par l'étude des rêves, il
n'y avait alors plus qu'un pas à franchir
pour pouvoir reconnaître que la psychanalyse
était une théorie des processus
psychiques les plus profonds, non directement
accessibles au conscient - une sorte de “psychologie
des profondeurs” - et qu'elle pouvait s'appliquer
à presque toutes les sciences de l'esprit.
Ce pas consistait à passer de l'observation
de l'activité psychique chez l'individu
isolé, à celle des comportements
psychiques des communautés humaines et
de populations entières - autrement dit
de la psychologie individuelle à celle
des masses ; et nombre de surprenantes analogies
forcèrent ce passage. On avait remarqué
par exemple que, dans les couches profondes de
l'activité psychique inconsciente, les
contraires ne se distinguaient pas les uns des
autres, mais s'énonçaient par le
même phonème [16].
En 1884 déjà, le philologue Karl
Abel avait émis l'idée (dans son
“Über den Gegensinn der Urworte”,
“Sur le sens opposé des mots
premiers”) que les langues les plus
anciennes connues de nous procèdent ainsi
avec les contraires. L'égyptien ancien
par exemple, n'avait tout d'abord qu'un seul mot
pour “fort” et “faible”
et, ce fut plus tard seulement, que les deux faces
de cette opposition de sens se distinguèrent
par de légères modifications. De
nettes survivances de ces sens antithétiques
peuvent se déceler, même dans les
langues les plus modernes. Ainsi en allemand,
“Boden” indique le plus haut
comme le plus bas dans une habitation [le “grenier”
comme le “rez-de-chaussée”]
; de la même façon, “altus”
en latin signifie “élevé”
et “profond”. L'équivalence
des contraires dans les rêves est ainsi
une propriété archaïque de
la pensée humaine.
Prenons un exemple dans un autre domaine : il
n'est pas possible d'échapper à
l'impression de parfaite analogie que l'on peut
observer entre les actes compulsifs de certains
patients obsessionnels et les rituels religieux
des croyants, de par le monde. Certaines conduites,
dans la névrose obsessionnelle, sont véritablement
des caricatures de ce dont témoigne une
religion, mais qui là serait une religion
privée. De telle sorte que l'on serait
tentés de mettre en parallèle chacune
des religions traditionnelles avec une névrose
obsessionnelle, qui aurait été émoussée
par l'universalisation. Cette comparaison, sans
nul doute hautement inacceptable pour l'ensemble
des croyants, s'est néanmoins révélée
des plus fertiles pour l'étude de la psyché.
La psychanalyse avait dépisté très
tôt la nature des forces qui s'affrontaient
dans la névrose obsessionnelle, jusqu'à
ce que leurs conflits soient transposés
[17], de façon
saisissante, en cérémonials d'actes
obsessifs. Rien de semblable n'avait été
imaginé dans les situations de cérémonials
religieux jusqu'à ce que, faisant remonter
le sentiment religieux à la relation au
père, en tant que sa racine la plus profonde,
il soit possible, là aussi, de mettre nettement
en évidence un état dynamique [18]
analogue. Cet exemple tend, de plus, à
signaler au lecteur que, tout aussi bien dans
ses applications aux domaines non médicaux,
la psychanalyse ne peut manquer de blesser les
préjugés accumulés, portant
sur des sensibilités profondément
enracinées, qui déclenchent des
hostilités, fondées avant tout sur
de l'émotionnel.
En admettant que les traits les plus communs,
propres à la vie psychique inconsciente
(conflits entre les charges pulsionnelles, refoulement
et satisfactions substitutives), se retrouvent
partout, et s'il existe une psychologie des profondeurs
qui mène à une connaissance de ces
traits, alors nous pouvons raisonnablement espérer
que l'application de la psychanalyse aux sphères
les plus diversifiées de l'activité
psychique humaine apporte, dans chaque domaine,
des résultats importants, jusqu'alors inaccessibles.
[... Rank, Sachs ...]
Si, dans la perspective d'une évolution
culturelle, l'on remet à plus tard la question
d'impulsions internes encore peu connues, on peut
dire que la force motrice principale est puisée
dans ce qu'impose la réalité extérieure
concrète, qui interdit à l'individu
la satisfaction paisible de ses besoins et l'expose
aux dangers les plus grands. Être ainsi
spolié par l'extérieur incite cette
force à lutter contre la réalité,
ce qui lui permet, d'une part, de s'y adapter
et d'autre part, de la maîtriser. Mais cela
le conduit également à travailler
et vivre en collectivité. Ce qui implique,
avant toute chose, de renoncer à un certain
nombre d'impulsions instinctuelles que la vie
en société ne peut satisfaire. Avec
l'évolution progressive de la civilisation,
la nécessité de les refouler s'accroît,
dans la mesure où le principe même
de civilisation est avant tout fondé sur
le renoncement à la pulsion. Alors, chaque
individu, au long de son voyage, de l'enfance
à la maturité, doit se préparer
à faire face à cette évolution
de l'humanité et à se résoudre
à un état de soumission dicté
par le bon sens. La psychanalyse a montré
que ce qui prédomine, mais pas exclusivement,
ce sont les impulsions instinctuelles sexuelles
qui sont obligées de se soumettre à
cette répression culturelle. On reconnaît
dès lors en certaines d'entre elles cette
faculté non négligeable de se détourner
de leurs buts immédiats, la satisfaction,
et de la sorte, en “sublimant” leur
flux***, d'investir
leur énergie en la mettant au service de
l'évolution culturelle. Mais certaines
autres pulsions se maintiennent dans l'inconscient,
comme étant des désirs non satisfaits
et poussent à la satisfaction, quelle qu'en
soit la forme, serait elle même défigurée.
Nous avons vu qu'une part de l'activité
psychique humaine est dirigée sur la maîtrise
de la réalité du monde extérieur.
La psychanalyse nous montre à présent
qu'une autre part, inestimable, du travail psychique
de création, peut servir de substitut au
manque d'accomplissement de certains désirs
- autrement dit, de satisfaction substitutive
aux désirs refoulés qui, dès
l'aube de l'enfance, existent, non exaucés,
dans l'esprit de chacun. Parmi ces créations,
dont on a toujours pressenti qu'elles avaient
un lien avec un inconscient mal défini,
se trouvent les mythes, les œuvres d'imagination
littéraires et les œuvres d'art. En
fait, ce sont les travaux des psychanalystes qui
ont contribué à éclairer
en pleine lumière les domaines de la mythologie,
de la connaissance littéraire, et de la
psychologie des artistes.
[... Rank ...]
Nous avons montré que les mythes et les
contes de fées peuvent être interprétés
comme le sont les rêves, nous avons suivi
à la trace les méandres qui mènent
de la pression du désir inconscient à
sa métaphorisation en une œuvre d'art,
nous avons appris à repérer l'effet
émotionnel de l'œuvre d'art sur son
amateur, et pour ce qui concerne l'artiste lui-même,
nous avons rendu évidente sa parenté
intime, tout autant que ce qui l'en distingue,
avec la névrose. Nous avons enfin souligné
la relation entre ses dons innés, les aléas
de sa vie et son œuvre. Il n'incombe pas
à la psychanalyse de porter un jugement
esthétique sur l'œuvre d'art, ni d'essayer
d'expliciter le don artistique. Cependant, il
semblerait que la psychanalyse soit en mesure
d'avoir son mot à dire, peu contestable,
sur toutes les questions qui se rattachent à
la vie imaginative de l'homme. Un troisième
point maintenant. La psychanalyse nous a montré,
à notre grande surprise, le rôle
capital que joue ce que l'on désigne par
“Complexe d'Œdipe” - autrement
dit, la relation émotionnelle de l'enfant
à chacun de ses deux parents - dans la
vie psychique de l'espèce humaine. Notre
étonnement s'amenuise, quand nous réalisons
que le complexe d'Œdipe est le corrélat
psychique de deux faits biologiques essentiels
: la longue période de dépendance
infantile de l'être humain, et la façon
singulière dans laquelle sa vie sexuelle
atteint une première graduation entre trois
et cinq ans, pour reprendre ensuite à la
puberté, après une phase d'inhibition.
Sur ce point, on découvrit qu'un troisième
domaine, très important, de l'activité
intellectuelle humaine, celui où se sont
créées les grandes institutions
telles que la religion, le droit, l'éthique,
et toutes les autres formes de la vie civique,
a pour principal objectif de permettre à
l'individu de maîtriser son complexe d'Œdipe,
et de faire dériver sa libido, des attachements
infantiles vers des liens sociaux auxquels, dans
le fond, il aspire.
[... Reik, Pfister ...]
J'ajouterai, en guise de post-scriptum, que les
pédagogues trouveraient également
bénéfice à se servir des
axes de recherche qu'offre la psychanalyse, quant
à la vie psychique de l'enfant. De plus,
parmi les praticiens, des voix se sont faites
entendre (pour ne citer que Groddeck et Jellife),
attestant que le traitement analytique, lors de
maladies organiques graves, témoignait
de résultats prometteurs, dans la mesure
où, pour nombre de ces affections, le facteur
psychique sur lequel il est possible d'agir pour
les rendre supportables, joue un rôle certain.
Il nous est donc permis d'espérer que la
psychanalyse, dont le développement et
les réalisations, en l'état actuel,
ont été brièvement et insuffisamment
présentés dans ces pages, puisse
s'intégrer à l'évolution
culturelle des prochaines décennies comme
étant un ferment de poids, et qu'elle puisse
contribuer, non seulement à approfondir
notre compréhension du monde, mais aussi
à faire face à certaines choses
de la vie, reconnues comme pernicieuses. N'oublions
pas toutefois que la psychanalyse ne peut à
elle seule offrir une vue d'ensemble achevée,
représentative du monde. Si nous acceptons
la différenciation que j'ai proposée
récemment, qui consiste à diviser
l'appareil psychique entre un moi/je, tourné
vers le monde extérieur et doté
de conscient, et un ça inconscient dominé
par ses besoins pulsionnels, alors la psychanalyse
peut être qualifiée de psychologie
du ça (avec ses effets sur le moi/je).
Elle ne peut toutefois apporter, dans chaque branche
du savoir, autre que le sien, que des contributions,
qui nécessitent d'être affinées,
à partir de la psychologie du moi/je. Si
ces contributions témoignent le plus souvent,
avec pertinence, de la nature des faits [19],
cela, on peut en convenir, est uniquement dû
au rôle majeur joué dans notre vie
par l'inconscient qui, jusqu'alors, n'avait pas
été aussi minutieusement exploré.
ø
Notes
1
• Die Traumdeutung, publiée
en fait début novembre 1899.
2 • Ou encore, l'historicité, la
vérité historique.
3 • Recherche des causes.
4 • Extrême sensibilisation.
5 • Rapport de cause à effet.
6 • Sur lesquelles nous reviendrons au sujet
des phobies et de leurs effets.
7 • Évident, conscient, descriptible.
8 • Cachées, tapies.
9 • Le “Moi” non-Je est comparé
par Freud à “Auguste”, l'Auguste
au cirque.
10
• Il est possible de traduire “psyché
normale” par “psyché après
analyse”, c'est-à-dire après
que le rêveur ait été en mesure
d'analyser ses rêves. 11• Freud
traduisait Traumdeutung par Analyse
du Rêve. 12 • Lorsque Freud
écrit ce petit abrégé, en
1923, la France ne figure pas parmi les pays qu'il
mentionne, intéressés par la psychanalyse.
13
• De “réviser” l'analyse.
*Appelons
cela le “Cours préparatoire”.
**
Plus connues sous l'appellation de “psychoses”.
14 • Comme l'analyse elle-même.
15 • Simples, au sens des “corps simples”;
d'un “jardin des simples”...
16 • Élément sonore du langage
articulé.
17 • Métaphorisés, transférés.
18 • Ensemble des forces qui entraînent,
provoquent, une évolution à l'intérieur
d'une structure en développement. Grand
Usuel Larousse.
***
Nous pouvons substituer au terme “sublimation”,
celui, emprunté à la philosophie
de “transcendance”.
19 • Variante : montrent que les choses
sont telles qu'elles sont.
|