©Thierry
Peyrard / ψ •
LE TEMPS DU NON
Montée
au Struthof - Notes
9 H
26. Ciel gris et bas sur la vallée de
la Bruche. Je descends du train de Saint-Dié.
Avant d'entreprendre la randonnée qui
me mènera au camp du Struthof, je m'arrête
à la "Taverne de la bière".
Intérieur partiellement lambrissé,
humide, petites fenêtres à verre
cathédrale. Au bar, quelques hommes,
tournant le dos à la porte, discutent
mollement en dialecte ou en français
composite. Le
sentier commence derrière l'église
de Schirmeck,. dont le clocher a été
réalisé avec les dons des "jurés
bourgmestres et des bourgeois décimateurs".
A côté, bâties au XIX°
siècle, une de ces "salles d'asiles"
- futures écoles maternelles - due au
comte de Paris, et une salle d'éducation
populaire due au duc d'Orléans. Le
sentier grimpe d'abord en lacet. Le club vosgien
l'a aménagé avec des bancs, des
points de vue. Puis il s'enfonce dans la forêt
et s'élève peu à peu. C'est
par ces chemins que les déportés
montaient de Rothau. Eux, qui aménagèrent
une route carrossable, firent toujours le trajet
à pied. Quatre
cent mètres plus haut et deux heures
plus tard, j'arrive à la "chambre
d'asphyxie". C'est une maison d'apparence
presque banale, ne serait un tuyau métallique
qui sort sur le côté. Un mécanisme
visible le long du mur permet de faire coulisser
un volet habituellement fermé. Le but
de cette cheminée dénaturée
était d'empêcher les gaz de sortir.
Elle était ouverte une fois le travail
exécuté. Le
Struthof n'était pas un camp d'extermination.
Situé assez loin du camp, la chambre
à gaz aurait été utilisée
ponctuellement, en particulier pour des femmes
destinées aux expériences du Professeur
Hirt, dermatologue de l'Université de
Strasbourg et médecin du camp. Encore
un petit quart d'heure et je débouche
sur le parking qui précède le
camp. Je remets mon pull-over, range carte et
gourde et me dirige vers le guichet caché
sous les arbres. Le camp a été
transformé par le Ministère des
Anciens combattants en Mémorial national
de la déportation. Parking et place d'entrée
portent le nom de généraux français
morts déportés. Deux
portails successifs renforcés de barbelés,
surmontés d'un mirador, ferment le camp.
A côté, en contrebas, luit en permanence
une lanterne. Elle signale l'emplacement d'un
verger, celui du directeur du camp, où
étaient épandues les cendres des
déportés. De
l'entrée, tout le camp est visible :
huit terrasses à flanc de montagne, formant
un V très évasé, enserrées
dans une double barrière barbelée,
où sont plantés huit miradors
trapus, recouverts de bois de haut en bas. Chaque
mirador peut surveiller l'ensemble du camp.
Sur seize baraques, deux par terrasse, quatre
seulement ont été conservées
: en haut celle de l'administration, devenue
musée, et la cuisine ; en bas la prison
et le four crématoire. Toutes étaient
construites en planches fixées à
clins, sans étage. Les entrées,
sauf celles du bas, étaient tournées
vers la pente, face au nord de sorte que la
surveillance, l'arrivée du froid étaient
rendues plus commodes pour l'administration
SS. La
première baraque est donc maintenant
aménagée en musée, que
l'on parcourt avant d'être appelé
pour la visite. Dans l'entrée, une citation
de Simone Weil, une d'Edmond Michelet, des appels
à ne pas oublier. Une plaque sollicite
de se souvenir de ceux qui sont morts pour la
liberté. Pourtant, beaucoup, parce qu'ils
se trouvaient là à un mauvais
moment, ne sont pas morts pour, mais à
cause de quelque chose : "race", religion,
obsessions diverses des nazis... La
baraque d'origine a brûlé en 1976
et les incendiaires n'ont jamais été
retrouvés. Indifférence ou incompétence
peut-être, mais surtout, difficulté
: ils ressemblaient probablement à la
plupart d'entre nous. L'exposition,
reconstituée à base de photos
et de documents, retrace la genèse des
camps et leur fonctionnement. Au début,
images du putsch de Kapp (1920), propagande
antisémite de toutes provenances, affiche
de la campagne électorale du NSDAP en
1932 sur laquelle on voit un fier aryen dominer
un prolétaire à casquette et au
gros nez, qui se cache derrière son bilan
: Sozialabbau, Hetze, Lüge, Terror, Korruption
(dégradation sociale, provocation, mensonge,
terreur, corruption - thèmes décidément
récurrents des droites). Ensuite,
apparition des premiers camps, et leurs développements
selon les conquêtes. Des panneaux détaillent
l'organisation du système concentrationnaire
: organigramme de la SS, fonctionnement des
camps, répartition des kommandos dans
toute l'Allemagne nazie, visites-surprises de
Himmler et de ses adjoints (sourires et poignées
de mains), photo de groupe de l'état-major
de la SS en France. Au-delà de l'uniforme,
visages plutôt ordinaires, ni meilleurs,
ni pires que sur une photo d'entreprise, de
promotion, ou de services administratifs. Des
panneaux détaillent les procédures
de destruction de la personnalité, depuis
le nettoyage des trottoirs par juifs et opposants
pendant la prise du pouvoir, jusqu'aux camps.
Identités réduites à un
signe et un numéro, appels répétitifs,
volonté délibérée
et permanente de nier l'humanité même
du déporté. Ils rappellent également
l'utilisation des déportés pour
l'industrie de guerre : entrée des tunnels
des usines de Peenemünde avec évocation
des activités du Professeur Von Braun
; extraits de lettres de Bayer établissant
commande de 120 femmes pour expériences
(livraisons renouvelables contre paiement, remerciements
au directeur du camp). Une
salle est consacrée au camp du Struthof,
avec notamment des dessins réalisés
par un prisonnier sur la vie du camp, des extraits
de la déposition du directeur ("Je
n'ai pas de remords, j'ai été
élevé pour ça"). Enfin
une autre est réservée à
la présentation des principaux camps.
Auschwitz est considéré comme
camp de concentration, bien que l'extermination
ne soit pas omise (huit millions de personnes
sont arrivées, quatre seulement sont
enregistrées). Un
panneau montre les camps d'extermination. Là,
pas de baraques pour les déportés,
seulement celles nécessaires au fonctionnement
du système. Des
cartes illustrent les déplacements erratiques
des déportés en 1945, alors que
s'effondre le nazisme : trajectoires heurtées,
telles des billes de billard mécaniques,
mues par des impulsions incompréhensibles
telles la foi en la possibilité d'un
réduit, d'une ultime contre-offensive
victorieuse, la volonté de préserver
de la main-d'oeuvre dans ce but, le désir
de cacher l'existence de ces camps. Immuabilité
du fonctionnement d'une administration accrochée
à sa raison d'être, obsession de
l'honneur de poursuivre la tâche dans
la mort. L'image
d'un grand concert, donné en avril 1945
pour l'anniversaire du führer, en présence
de tous les dignitaires dans Berlin assiégé,
passe devant mes yeux.. Les
explications, sobres et sans pathos, sont écrites
à l'encre sur des cartons. Elles donnent
l'impression d'avoir été réalisées
à la va-vite car de nombreuses fautes
ont été corrigées par des
ratures et des surcharges, notamment dans la
dernière salle. Par
haut-parleur, on nous appelle pour la visite.
Un gardien ouvre une porte barbelée et
nous quittons l'administration pour entrer dans
la partie du camp où vivaient et mouraient
les déportés.
Les visiteurs sont nombreux et variés,
de toutes classes et régions, de tous
âges, près d'une centaine par visite.
Quelques très jeunes enfants, un handicapé
dans son fauteuil.
Le guide expose sans concession l'histoire et
les conditions de vie du camp. Son discours
est soigneusement "calibré"
: jamais il ne dit allemand, mais tou-jours
nazi, pas une fois il ne prononcera le mot juif,
mais parlera "de toutes confessions",
la croix est citée comme symbole de la
souffrance. Quand il par-lera des tziganes et
des homosexuels, il les assimilera aux asociaux.
Or, pour les nazis, les asociaux constituaient
une catégorie, comme la catégorie
des droits communs, celle des politiques, celle
des juifs, et donc, celle des tziganes et celle
des homosexuels (nomenclature non traduite reproduite
dans le musée).
Ce discours, comme la présentation des
faits et des lieux, reproduit celui de la république
à la française : religions, “races”,
idées ne sont pas niées, mais
considérées comme des données
privées qui sont fondues, dépassées
dans le ras-semblement du peuple, uni par le
partage d'idéaux communs fixés
dans la Constitution et les déclarations
des droits. Le premier idéal est bien
sûr la liberté, rappelée
dès l'entrée du Mémorial.
Liberté en général et sans
frontière, même si, dans le cours
de la visite, elle se confond et se limite parfois
à celle de la France. Tension féconde,
inhérente à cette conception.
Au-dessous de la terrasse où nous sommes
accueillis, une deuxième, et sur cette
terrasse, une potence. A côté,
une plaque à la mémoire des étrangers
morts pour la France dans le camp. A la place
des baraques démolies, du gra-vier rose
et une plaque. Les différentes terrasses
sont reliées par de solides es-caliers
en granit vosgien. Les déportés
chargés des bouteillons de soupe de-vaient
les descendre. Quelquefois, des bandes les attendaient
pour les renverser et laper leur soupe à
même le sol.
Nous descendons une pente que longe en contrebas
la clôture du camp. Des déportés
passaient là avec des brouettes. De temps
à autre, des kapos bouscu-laient l'un
d'eux, qui tombait ainsi dans la zone interdite,
le long des barbelés. Il était
immédiatement mitraillé par les
sentinelles et sa ration venait améliorer
l'ordinaire du kapo et des soldats.
Visite de la prison, seule baraque en dur avec
le crématoire. A l'entrée, salle
d'interrogatoire, avec chevalet de bastonnade.
Un réduit destiné, en principe,
à un poêle, flanque chaque cellule
où les SS enfermèrent, entassèrent
les “punis”.
Le four crématoire occupe le centre de
la baraque suivante, au-dessus de la morgue,
dans laquelle les morts étaient amenés.
Puis on les hissait par un monte-charge. Un
palan permettait ensuite des les enfourner.
La combustion chauffait un ballon d'eau pour
les douches des SS, situées dans une
salle mitoyenne. Derrière le four, trois
crochets fixés au plafond permettaient
les pendaisons discrètes. La trappe était
remplacée par un tabouret. A cause de
la faible hauteur, les vertèbres cervicales
ne se brisaient pas toujours, beaucoup mouraient
par étouffement. Les cendres étaient
déversées dans la fosse à
purin voisine. Un peu de chaux provoquait l'apparition
d'un dépôt superficiel. On dit
que les cendres étaient expédiées
en Allemagne pour faire du savon. A côté,
une salle d'exécution, au sol en pente
vers un puisard : les soldats français
qui entrèrent les premiers dans le camp
trouvèrent murs et sols tachés
de sang et de lambeaux de chair.
Un peu plus loin, le "Revier" destiné
essentiellement à des expériences
médi-cales. Les seules femmes qui vinrent
dans ce camp, réservé aux hommes,
y fu-rent amenées pour ça. Bureaux
du professeur et de ses secrétaires,
salle de dis-section avec sa table en ciment
creusé de rigoles, chambres avec châlits
super-posés.
Dans le camp, tout a été bâti,
conçu, en fonction des besoins : surveillance,
répression, dépersonnalisation
et exploitation du matériel humain. Economie
de moyens, programme rigoureux pour une architecture
strictement pertinente.
La visite se poursuit devant la fosse, en contrebas
des dernières baraques. Une croix surmonte
quelques plaques commémoratives, américaine,
anglaise, israélienne, soviétique.
Le guide nous invite à un instant de
recueillement.
Grande proximité avec les attitudes religieuses
: la démarche de venir (de "monter"
dans mon cas), de faire le tour en tenue correcte
et en collectivité, évoquent le
pèlerinage. Fait universel, dans les
religions du Livre notamment, ils ont souvent
pour origine un martyr. Le lieu en devient alors
sacré, par le souvenir, et surtout par
le contact avec l'au-delà. Le trajet
pour l'atteindre, la communauté rassemblée,
éventuellement la fête, tout cela
favorise un ressour-cement de la foi.
Au Struthof, la transcendance n'est, par principe,
pas envisagée. Toutefois, la visite n’a
pas été conçue, coordonnée
par des hommes capables de se résoudre
à limiter ce lieu à la présentation
de l'activité du mal, de la rationalité
destruc-trice : la référence au
sacrifice pour la liberté (l'invocation)
sert de réponse, de nouveau départ.
Le recueillement demandé n'est pas seule
contemplation, mais rencontre, non avec une
personne transcendante, mais avec ceux dont
la mort (le sacrifice) sert leurs successeurs.
Nulle part dans le Mémorial - est-ce
une intention rédemptrice - il n'est
fait allusion, dans mon souvenir, à la
Collaboration. Il s'agit plutôt de créer
la filiation, le rassemblement autour de sacrifices
qui ne sauraient avoir été vains.
Le christianisme - religion dont étaient
proches S. Weil et E. Michelet, les deux auteurs
cités à l’entrée
du camp -, marque les symboles utilisés,
mais, au- delà de la probable confusion
ou même d’une tentative de récupération,
ces symboles sont transposés. La transcendance
est gommée et, en quelque sorte, universalisée
: les tombes de la nécropole, contrairement
à celles des cimetières, portent
toutes des croix (symbole de la souffrance et
de la mort), quelle que soit la religion du
défunt. Une double tension, là
aussi féconde, surgit : entre laïcité
et religion d'une part, entre foi et doute d'autre
part.
La visite terminée, chacun remonte plus
ou moins vite là-haut vers la sortie
du camp, où le guide tend la main.
Juste au-dessus du camp, une nécropole
regroupe 1.210 tombes de déportés
ramenés d'Allemagne. Chacune porte une
croix, avec le nom, la mention "déporté
politique" ou "déporté".
Là apparaît une distinction, marquée
par un vide, une absence. Toutes les tombes
portent également la mention "Mort
pour la France", suivie d'une date. Beaucoup
sont morts plusieurs semaines ou mois après
la libération des camps et la fin des
combats.
De là, comme de tout le camp, le regard
porte plus volontiers au loin. Ciel, aujourd'hui
gris et lourd, Vosges couvertes de sombres forêts
de sapins et de mélèzes, et en
bas, dans une échancrure, un morceau
de route, quelques mai-sons. La vie "normale".
En quelques instants, une neige de printemps,
humide et drue, se met à tomber. L'horizon
disparaît, se referme sur le camp.
De ce site partaient des kommandos pour exploiter
la carrière, creuser la route, couper
des arbres. Je marche en empruntant sans doute
les mêmes che-mins, mais je porte de bonnes
chaussures, un anorak étanche et chaud.
Même si je m’imagine chaussé
de sabots, vêtu de drap ou bien d’un
uniforme, ce qui se passait ici demeure pour
moi incompréhensible, inconcevable, incommunicable.
Tout à l'heure, dans quelques heures,
je retrouverai la vallée et le soleil,
le bruit d'une fête foraine. Je ne raterai
pas le train de 17h13. T.
P. 17
mars 1991
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