©Thierry
Peyrard
Un
après-midi de piano
En écoutant Edna Stern
Pendant l'été, le
théâtre Forbin est monté au
fond du parc, presque contre la muraille de soutènement
du château. Pour y accéder, les hôtes
remontent d'abord une allée bordée
de platanes centenaires, puis tournent à
angle droit sur un chemin de terre qui longe une
rigole au flot régulier. Arbres et arbustes
ombragent ce trajet, où l'hôte abandonne
son quotidien, se rend disponible ; excepté
celui qui craint d'être en retard, quelques
minutes deviennent alors un anxieux suspens pour
ne pas manquer le début du concert.
La jeune femme en robe habillée rouge monte
d’un pas ferme sur l’estrade. Elle
est mince, le buste souligné par un décolleté
carré, ses escarpins rouges aux talons
mi-hauts avantagent sa silhouette. Elle s’assied
devant le piano après une courte inclinaison
vers les applaudissements de l'assemblée.
Un bref ajustement de l’assise du siège,
et son visage, au profil juvénile, surmonté
d'une abondante chevelure brune qu’elle
ramène régulièrement derrière
l'oreille, se porte vers le clavier. Le nez est
droit, le menton doucement arrondi, la bouche
bien dessinée est rehaussée d'un
rouge discret.
Les quelques mesures du thème de la Chaconne
de Bach résonnent, graves et solennels,
sous sa main gauche. Puis commencent les variations
successives. Pendant tout ce premier morceau,
le bras droit va rester inemployé, la transcription
de Brahms étant écrite uniquement
pour la main gauche. Les cigales et les grillons
alentours ne se laissent aucunement distraire
par le piano et continuent leurs chants. Parfois
une cigale un peu plus proche, ou plus déterminée,
se détache du bruissement de fond et s'affirme
au-dessus des auditeurs. La pianiste est dans
sa musique, elle impose peu à peu son jeu
et son interprétation.
C'est le milieu de l'après-midi, le soleil
est au plus fort. Les gradins en sont protégés
par les platanes et les chênes qui ombragent
le parc ; un souffle d'air fait par moment bruisser
les feuilles et mousser les quelques rayons qui
traversent l'auvent. La lumière est vive,
la chaleur élevée malgré
l'ombrage ; il arrive, quand le piano se fait
tendre ou lent, que quelques têtes dodelinent
sans respecter le rythme de la musique. Le tracé
de la Chaconne va du mineur au majeur, le thème
est réexposé triomphalement, reprenant
même les auditeurs qui se seraient laissés
distraire, puis se termine par un bref rappel
en basse, plus solennel, et enfin se clôt
en quelques notes montantes.
La pianiste enchaîne ensuite quelques pièces
de Brahms. Porté par les variations douces,
le regard se détache de l'artiste et se
lève vers les feuillages qui protègent
le théâtre provisoire, installé
à l'extrémité d'une des deux
longues allées des platanes qui bordent
le parc du château de Florans. Derrière
les gradins, une étroite table de pierre,
un autel probablement. Les platanes s'ouvrent
vers le ciel en longues branches couronnées
de feuillages suffisamment hauts et aérés
pour dégager le regard, suffisamment fournis
pour créer une ombre légère
et joueuse, changeante à chaque souffle
de vent.
Une ballade plus énergique en majeur permet
à l’interprète de déployer
sa virtuosité dans une pièce toute
en changements de tons, mêlant instants
de douceur et de tension. L’instrument est
abrité dans une conque de bois vernissée
arrondie qui les protège, piano et artiste,
et réfléchit le son vers les gradins.
L'épaisse frondaison d’un tilleul
l’abrite efficacement du soleil. Penché
vers le clavier, le corps de la pianiste accompagne
son jeu, sans emphase, mais déterminé.
Parfois, dans un moment plus enlevé, son
visage se lève et se tourne à demi
vers l'assemblée, le temps d’un soupir.
La ballade en si mineur, avec ses variations brusques,
ses phrasés ardus, tellement imprévisibles
qu’ils peuvent accéder brièvement
à l’oreille peu expérimentée
comme un remords de l’interprète,
se déploie. Un homme d’un certain
âge, cheveux blancs, en bras de chemise
rayée de couleurs, un peu fort, anticipe
les mouvements de la pianiste lors d'un passage
où l’énergie rejaillit soudainement,
avec une belle amplitude de geste et de ton. Il
salue d’une moue approbative vers ses voisins
le jeu de la pianiste.
L’intermezzo en si bémol de Brahms
se termine, la pianiste salue. On se retire quelques
instants. Passées les premières
minutes un peu guindés, les hôtes
se sont installés à leur mieux :
bien droits, appuyés au dossier, ou penchés
en avant, attentifs, le menton appuyé sur
leur coude. Tous les rangs de l'avant sont complètement
occupés. On y est serré les uns
contre les autres, attentifs, souvent tendus vers
le piano. Quelques uns ont délibérément
opté pour le haut des gradins, où
il reste des rangs et des places libres. Ils peuvent
ainsi étendre leurs jambes commodément,
se renverser en arrière, appuyer leurs
bras sur le dos vide du siège voisin. Certains
regardent avec attention le mouvement de mains
de la pianiste.
En dehors de la clôture, près de
l’accès fermé seulement par
un ruban, les bénévoles qui ont
accueilli les hôtes sont assis et écoutent.
Quelques retardataires, restés de l’autre
côté de la barrière, doivent
se contenter de voir la pianiste de biais. De
part et d'autre de la scène, deux pompiers
restent debout tout au long du spectacle, regard
fixé sur les gradins, servants d'un rite
obligatoire ; ce sont peut-être les seuls,
dans cette chaude après-midi d’été,
absents du goût de la musique, du spectacle
et du piano.
Une fois passé le thème initial,
les études symphoniques de Robert Schumann
se déclinent successivement, elles déploient
en tous modes les somptueuses possibilités
du piano, élargissant peu à peu
les variations avec, selon leur caractère,
plus de force et d’amplitude. Les dernières
études dévoilent leurs notes vives
ou lentes, bien détachées, en dialogue
avec la main gauche, qui développe sa voix
en perles de musique. Le Finale, Allegro brillante,
permet encore à l’artiste de déployer
toute sa force et sa virtuosité. Enfin,
ses mains s’éloignent du clavier
et, quelques instants, elle demeure en suspens
devant son piano, encore habitée par l’œuvre
qu'elle vient juste d'interpréter. L'assemblée,
libérée de la mobilisation à
laquelle ils se sont soumis, applaudissent, souriant
de plaisir.
Rappelée à plusieurs reprises, la
pianiste interprète un “bis”
et se retire. L’après-midi est bien
avancée, le soleil descend déjà,
ses rayons ne parviennent plus à percer
les épaisses frondaisons qui entourent
le théâtre. Une légère
brise fait vibrer les feuilles, les grillons et
les cigales continuent, imperturbables. Les hôtes
se dirigent vers la porte du parc, commentent
paresseusement le concert, jouissent de la détente
et de la douceur du moment.
Été
2005
N. B - Ulf Langheinrich,
compositeur de musique électronique invité
au Festival, écrit : “Ici, à
Aix, j'ai beaucoup de plaisir à entendre
les cigales produire chacune sa note sans se soucier
des autres. J'aime la musique qui sait préserver
la liberté et l'espace.” Vibrations,
Journal du Festival, n° 7, 26 au 30 juillet
2005. |