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Norbert Jessen / ψ
• LE TEMPS DU NON,
pour la traduction
Et
ces images qui incessamment reviennent...
Première
parution en allemand dans « Kurier »
• Vienne, 2005
Qui, n'a eu connaissance d'Auschwitz
que par les images, même lui connaît
Vera. Sur les images de la libération
du camp par le régiment d'infanterie
Ukrainienne : une toute jeune fillette, au
regard percutant. Entre les barbelés,
au premier rang d'un groupe d'enfants. Qui
relèvent haut leurs manches. La caméra
se pose sur le numéro tatoué.
Le numéro, qu'elle ne veut plus prononcer
aujourd'hui : “car je suis de nouveau
Vera”.
Mais le numéro sur le bras est toujours
là. Comme sur celui de tous les Jumeaux-Mengele.
Le Docteur-Auschwitz collectionnait les jumeaux.
Pour ses Expérimentations-Gèniques
(1). Il rêvait
à une gloire scientifique. Et en effet,
il est devenu célèbre au titre
de “Ange de la Mort d'Auschwitz”.
D'ailleurs nombre d'universités travaillaient
encore après guerre avec son “Matériau”.
Mais cela resta secret.
Lumières
Il y a vingt ans, Vera frappait par sa vivacité.
Au moment où les jumeaux survivants
se réunissaient une fois l'an. Elle
était de ceux qui racontaient. Non
de ceux qui restaient muets. Comme sa soeur.
Vera a toujours tenté de faire la lumière
: Qu'est-ce que Mengele a trafiqué
avec nous ? Que nous-a-il injecté ?
Pourquoi sommes-nous si fréquemment
malades ? À cette époque, elle
disait souvent : “En réalité,
de nature, je suis optimiste.” Même
quand la monstruosité continue, aujourd'hui
encore, de peser lourdement sur les survivants.
Aujourd'hui encore, on ne connaît pas
exactement ce que Mengele a fait à
ses victimes.
Que Vera raconte Auschwitz, elle redevient
alors une petite fille. Auschwitz ! Ça
n'a rien d'un souvenir, ce sont des images
comme imprimées. Ce ne sont pas des
rêveries, ça a été
vécu, éprouvé. Du quotidien.
Jusqu'à ce jour, ces images infiltrent
les fissures de son âme en éclats.
Aussi bien à Dimona, où elle
vit depuis 50 ans. En plein désert.
Le soleil même, fut-il brûlant,
ne parvient pas à tarir les images.
Le psychiatre lui dit toujours qu'elle doit
davantage sortir. Comme si c'était
une question de volonté. Elle ne peut
tout simplement pas. Car ce n'est pas un genou
qu'il s'agit de réparer. C'est l'âme.
“Avec le temps, tout passe, répète-t-on
toujours. Combien cela est faux. Cela ne cesse
de devenir toujours plus intense.”
Les images de paires d'yeux par exemple. Ce
que l'enfant a vu été témoin,
les historiens l'ont reconnu très vite.
La collection d'yeux de Mengele sur les étagères
de sa salle de travail. L'enfant de quatre
ans savait : ce sont des yeux vivants. Malgré
qu'ils aient été prélevés
sur les corps déjà réduits
en cendres.
Des yeux de feu
“Tzigane”, l'apostrophait Mengele.
“Avec tes yeux de braise ardentes.”
Il lui donnait quelquefois un bonbon. Le Docteur
de Bavière prenait grand soin de ses
cobayes. Jusqu'au moment où il les
offrait en pâture à la science.
Sur un autre cliché, les historiens
ont longtemps hésité. Celui
sur lequel la petite a vu les nourrissons,
jetés dans un brasier incandescent.
Là, dans la cour, non dans le crématoire.
“Personne ne m'a remarquée, je
m'étais planquée sous une auto.”
C'est seulement depuis quelques années,
que les historiens ont eu accès à
d'autre récits de bûchers, où
les Monstres-SS, lors de leur débâcle,
brûlaient des documents. Quelqu'un a
dû y jeter des nourrisons, éléments
à charge, aussi.
Il y a encore dix ans Vera ne cessait de raconter.
Dans les écoles et auprès des
chercheurs. Et aussi à Auschwitz. Elle
y est retournée maintes fois. Pour
accompagner des adolescents d'Israël
et d'Allemagne. Lors de la commémoration
du cinquantenaire aussi. C'est à grand
peine que sa famille a pu la retenir de revenir
tout à fait à Auschwitz. Comme
témoin, toujours présent, de
son temps. Un rêve, qui avait pris un
peu de la place réservée au
cauchemard. Les psychiatres le savent : en
temps de détresse, les enfants ne souffrent
pas moins que les adultes. Mais leur aptitude
à refouler est beaucoup plus grande.
Une aptitude qui s'émousse avec le
temps. Avec le temps, tout reflue tel quel.
Alors maintenant Vera fait silence sur les
images qui obsèdent son esprit. Elle
préfère parler de sa famille.
Qu'elle a fondée en Israël, surmontant
les difficultés de toutes sortes, avec
elle-même et avec son entourage. Son
mari n'était pas dans l'holocauste*.
“Je me demande souvent comment il me
supporte.” Sa fille travaille actuellement
aux U.S.A. Elle sera probablement de retour
en automne.
Et c'est cette séparation d'avec sa
fille et ses petits-enfants qui est lourde
pour Vera. Faire des achats au supermarché
commence à lui peser. Elle a déjà
pris l'avion plusieurs fois pour rendre visite
à ses petits-enfants. Toujours accompagnée.
Du plus âgé d'entre eux ou de
la belle-soeur. Car “là, dehors”,
elle est très vite déroutée.
L'impression d'un danger imminent, ça
ne la lâche tout simplement pas. Mais
les petits-enfants la raniment. Comme à
l'époque où fils et fille étaient
petits. Quand la mère ne parvenait
pas, des jours durant, à quitter sa
chambre, la sœur prenait soin de son
petit frère, du mieux qu'elle le pouvait.
Et les deux encourageaient leur mère,
encore et encore. Alors ça repartait
pour un bout de temps.
“Aujourd'hui, ce sont mes petits-enfants,
qui viennent quand je suis triste. Alors,
je reprends courage.” Sa famille est
sa nouvelle vie. Non pas un succédané
de la famille perdue. Plutôt un pont
vers les disparus. Entre le passé et
l'avenir. Que Vera parle de sa famille, alors
elle sourit. En fait, de nature, elle est
fondamentalement optimiste...
1
- C'est sciemment que nous choisissons “gèniques”
de préférence à “génétiques”
et laissons en majuscules, comme en allemand.
*N.d.t.
Holocauste : l'holocauste étant un sacrifice
très particulier, puisque l'animal immolé
est entièrement réduit en cendres,
offert à Yahvé par les Juifs après
un événement précis (Ex.
38, Lev. 14-13, Nomb. 15-8, Deut. 12-6, 12-17,
12-26... ), nous préférons traduire,
même s'il est un peu long, le terme allemand
alors en usage de Vernichtung, par Anéantissement.
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