Psi . le temps du non
Réflexions (4ème partie)

Marie • 4e partie

"Qui est ma mère ?" Sa mère est celle qui restera auprès de lui quand même ses plus fidèles disciples se disperseront, celle qui sera au pied de son agonie, contrainte d'assister et de survivre au supplice d'un fils mis à mort.

 Erri de Luca • Noyau d'olive, p. 25

Jésus, condamné par Pilate à la demande du Sanhédrin, est crucifié sur le Golgotha. Aux pieds de la Croix, parmi la foule venue assister au spectacle, presque personne qui ait adhéré à son enseignement : la plupart des disciples et des Apôtres ont fui. Tous les Évangélistes disent que ne sont restés à proximité que quelques femmes : pour Luc : Marie la Magdaléenne, Marie, mère de Jacques et Joseph et Salomé ; pour Jean l'Évangéliste, la mère de Jésus est aussi là, ainsi que Jean, le disciple préféré du supplicié. Ainsi, la présence de la mère de Jésus n'est attestée que par un des Évangiles, le plus tardif et le plus construit sur le plan théologique. Cette présence correspond, chez Jean, à la naissance et aux Noces de Cana, deuxième naissance de Jésus à sa Mission, donc probablement plus pour des raisons symboliques que parce que Jean avait des informations différentes de ses pairs. Au moment où il rédige son texte, les polémiques concernant la conception et la nature de Jésus commencent à enfler, il faut que sa mère ait un rôle éminent.

Eloï, Eloï, Lama Sabachtani

Dans Matthieu et Marc, peu avant de mourir, Jésus crie le deuxième verset du Psaume 22, "Eloi, Eloi Lama Sabacthani" - "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-Tu abandonné ?" en araméen. Ce Psaume est un très beau texte où apparaissent de nombreux points communs avec le récit de la Passion (souligné ci-dessous), ainsi qu'une allusion à la maternité (verset 10) : c'est Yahvé qui a fait sortir le récitant du sein de sa mère, ce qui prend une résonance particulière pour Jésus qui prétend être Fils de Dieu. Pour les Juifs, il s'agissait sans doute simplement de faire référence à la création et à la Toute–Puissance de Dieu.

Au chef des chantres. Sur « Biche de l'aurore ». Psaume de David.
"Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m'as-tu abandonné, Et t'éloignes-tu sans me secourir, sans écouter mes plaintes ?
Mon Dieu ! je crie le jour, et tu ne réponds pas ; La nuit, et je n'ai point de repos
115.
Pourtant tu es le Saint, Tu sièges au milieu des louanges d'Israël.
En toi se confiaient nos pères ; Ils se confiaient, et tu les délivrais.
Ils criaient à toi, et ils étaient sauvés ; Ils se confiaient en toi, et ils n'étaient point confus.
Et moi, je suis un ver et non un homme, L'opprobre des hommes et le méprisé du peuple.
Tous ceux qui me voient se moquent de moi, Ils ouvrent la bouche, secouent la tête : (Mt 27.39)
Recommande-toi à l'Éternel ! L'Éternel le sauvera, Il le délivrera, puisqu'il l'aime ! (Mt 27.43)
Oui, tu m'as fait sortir du sein maternel, Tu m'as mis en sûreté sur les mamelles de ma mère ;
Dès le sein maternel j'ai été sous ta garde, Dès le ventre de ma mère tu as été mon Dieu.
Ne t'éloigne pas de moi quand la détresse est proche, Quand personne ne vient à mon secours !
De nombreux taureaux sont autour de moi, Des taureaux de Basan m'environnent.
Ils ouvrent contre moi leur gueule, Semblables au lion qui déchire et rugit.
Je suis comme de l'eau qui s'écoule, Et tous mes os se séparent ; Mon coeur est comme de la cire, Il se fond dans mes entrailles.
Ma force se dessèche comme l'argile, Et ma langue s'attache à mon palais ; Tu me réduis à la poussière de la mort.
Car des chiens m'environnent, Une bande de scélérats rôdent autour de moi, Ils ont percé mes mains et mes pieds.
Je pourrais compter tous mes os. Eux, ils observent, ils me regardent ;
Ils se partagent mes vêtements, Ils tirent au sort ma tunique (Mt 22.19).
Et toi, Éternel, ne t'éloigne pas ! Toi qui es ma force, viens en hâte à mon secours !
Protège mon âme contre le glaive, Ma vie contre le pouvoir des chiens !
Sauve-moi de la gueule du lion, Délivre-moi des cornes du buffle !
Je publierai ton nom parmi mes frères, Je te célébrerai au milieu de l'assemblée.
Vous qui craignez l'Éternel, louez-le ! Vous tous, postérité de Jacob, glorifiez-le ! Tremblez devant lui, vous tous, postérité d'Israël !
Car il n'a ni mépris ni dédain pour les peines du misérable, Et il ne lui cache point sa face ; Mais il l'écoute quand il crie à lui.
Tu seras dans la grande assemblée l'objet de mes louanges ; J'accomplirai mes voeux en présence de ceux qui te craignent.
Les malheureux mangeront et se rassasieront, Ceux qui cherchent l'Éternel le célébreront. Que votre coeur vive à toujours !
Toutes les extrémités de la terre penseront à l'Éternel et se tourneront vers lui ; Toutes les familles des nations se prosterneront devant ta face.
Car à l'Éternel appartient le règne : Il domine sur les nations.
Tous les puissants de la terre mangeront et se prosterneront aussi ; Devant lui s'inclineront tous ceux qui descendent dans la poussière, Ceux qui ne peuvent conserver leur vie.
La postérité le servira
116 ; On parlera du Seigneur à la génération future.
Quand elle viendra, elle annoncera sa justice, Elle annoncera son oeuvre au peuple nouveau-né. (Traduction Segond)

Le psaume commence à la fois comme un reproche ("pourquoi m'as-Tu abandonné ?... Moi que tu as fait sortir du sein de ma mère") et un appel au secours ("Sauve-moi de la gueule du lion… ") jusqu'au verset 22. Le chanteur interpelle carrément la divinité ("Et toi, Éternel… ") Puis il devient, pour obtenir ce secours, un serment d'allégeance (" …je Te célébrerai… ") et un rappel de ses pouvoirs ("Car à l'Éternel appartient le Règne"). Jésus insiste sur l'injustice qui lui est faite ("Tu les délivrais [nos pères]"). Pointe une certaine raillerie, voire de la haine pour ce père tout puissant qui ne fait rien pour lui, et les deux derniers versets peuvent résonner comme une sinistre dérision : ce qui restera de la justice, de l'œuvre divine, c'est un père qui laisse mourir son envoyé, son fils dans l'opprobre et la souffrance.

Le reproche exprimé par les quelques mots proférés par Jésus devient révolte contre le père qui refuse de venir en aide à son fils. Après sa Résurrection, Jésus monte auprès de son Père et devient Dieu lui-même, à côté de lui, ou plutôt à sa place, il se substitue à lui. C'est de lui que les fidèles, à travers le rituel de la Communion, prennent leur force, à travers le repas fait de sa Chair et son Sang. Comme le signale Freud117, la religion du Fils remplace celle du Père, le Fils (les fils) prennent le pouvoir. Mais le meurtre du Père est toujours là, et il ne se laisse pas faire, ni éradiquer par ce coup de force !

Sur la Croix, Jésus va penser à sa mère : il lui donne un nouveau fils, il se remplace. "Femme, voici ton fils." Jn 19-26. Puis au disciple : "Voilà ta mère." Et, à partir de ce moment-là, le disciple la prit chez lui." Jn 19-27. Pourquoi cette précision ? Aider sa mère qui risque de se retrouver seule l'âge venant118 ? Peut-être. Sans doute pense-t-il aussi à se remplacer auprès de Jean. La Légende dorée appelle ce dernier le disciple vierge119, il est presque toujours représenté comme un très beau jeune homme blond à côté de Jésus, inclinant la tête vers le Christ, voire la posant sur son épaule. Pourquoi confier Jean à sa mère ? Ce tout jeune homme a peut-être encore besoin d'un père, ce qui pourrait être la fonction de Pierre, désigné pour être la base de son Église. Il est vrai que Pierre vient de le renier par trois fois. Confier Jean à sa propre mère, qu'il appelle "femme", introduit la confusion : mère, femme, épouse…

 

Pietà

Marie recevant son fils mort sur ses genoux à la descente de Croix : une des images de Marie les plus représentées, les plus émouvantes aussi. Quelques-uns des plus grands chefs d'œuvre de l'humanité ont fixé ce moment intense. La mère de Jésus dans la Cathédrale Santa Maria de la Vita à Bologne exprime avec force la douleur d'une mère, et son pathos est difficilement soutenable. Ce visage marqué, déchiré, criant sa douleur, on le retrouve dans la photo de Hocine Zarouar, prise après un massacre survenu dans un hôpital algérien en 1997.

Le groupe de la Pietà du Calvaire de Saint Thégonnec est plus retenu : Le groupe vient de détacher Jésus de la Croix, Marie dépose son fils sur le sol pour qu'ils puissent l'embaumer. Elle le fait glisser sur son genou droit encore relevé, le retenant d'une seule main largement suffisante pour ce corps émacié par la souffrance. Le mouvement, qui arque le corps de J, fait ressortir ses côtes. L'autre genou de Marie est déjà posé sur le sol ; elle tient la main de son fils et garde le regard fixé lui, toute attentive à sa tâche. Jean accompagne le mouvement, une de ses mains soutient la tête de Jésus, yeux fermés, bouche entrouverte, exprimant néanmoins une certaine sérénité. De son autre main, Jean essuie une larme. Marie-Madeleine ouvre le vase contenant un onguent dont elle va oindre le corps.

La descente de la Croix a fait l'objet de bien des interprétations, Cosmè Tura en donne une fort originale dans un tableau réalisé au cours des années 1460 et aujourd'hui exposé au Musée Correr à Venise. Marie, au pied du Golgotha, assise sur le bord du tombeau de Joseph d'Arimathie, fait ses adieux à Jésus.  Elle a posé sur ses genoux le corps décharné et supplicié de son fils, qui ne doit pas peser bien lourd. On distingue la blessure de la lance qui l'a achevé au côté droit (Jn 19.34) et la trace du clou sur sa main droite. Marie soutient la tête de Jésus qui porte encore la couronne d'épines. Pas de sérénité sur ce visage dont les traits tirés, la bouche entrouverte après son dernier cri120, les yeux gonflés et fermés, expriment la souffrance. Sa mère, les cheveux étroitement serrés dans un foulard blanc, les yeux gonflés comme quelqu'un qui a beaucoup pleuré, élève vers son visage la main de son fils. Elle se penche sur cette main transpercée, un filet de sang reste visible ; la bouche de la mère, crispée, avance vers cette main torturée comme pour la baiser, comme une mère dépose un baiser sur l'endroit où un enfant a mal.

 

Marie ne reverra plus son fils. D'autres femmes seront chargées d'annoncer aux Apôtres qu'il est ressuscité ; surtout à Marie de Magdala, dite aussi Marie-Madeleine qui, la première, le verra. De subir elle aussi son rejet : "Ne me touche pas ; car je ne suis pas encore monté vers mon Père" (Jn 20.17), rejet moins rude toutefois que celui subi par sa mère, même si les exégètes ont quelque mal à expliquer cette phrase : il donne un espoir, il reviendra d'auprès son Père.

Marie entre dans la légende, ou la tradition, mais son destin va connaître un développement extraordinaire, une fois le temps des textes canoniques dépassé.

Destin de Marie, MEre et DEesse ?

Apothéose de Marie

La Dormition

Marie réapparaît furtivement au début des Actes des Apôtres : 1.14 " Tous d'un commun accord persévéraient dans la prière, avec les femmes, et Marie, mère de Jésus, et avec les frères de Jésus." De là, la tradition de l'Église tirera sa présence à la Pentecôte, où elle est toujours représentée au milieu des Apôtres, recevant comme eux l'Esprit Saint sous une forme "pareille à des langues de feu."

La Tradition fait mourir Marie relativement âgée, bien après son fils. Marque d'embarras, La Légende dorée donne deux possibilités : soit vingt-quatre ans après la disparition (l'Ascension) de son fils, à l'âge de soixante-douze ans, soit, plus probablement dit Jacques de Voragine, douze ans après l'Ascension, alors qu'elle est sexagénaire121

Pour Jacques de Voragine, ainsi que pour l'apocryphe "La Dormition de Marie"; elle serait morte à Jérusalem ou Jean, "l'Apôtre bien-aimé", porté par une nuée, la rejoint juste avant sa mort.

Les traditions les plus nombreuses pensent que Marie a accompagné Jean à Ephèse122, peut-être pour échapper aux persécutions d'Hérode Agrippa en 41-44. Marie-Madeleine rejoindra également Ephèse. Elle serait morte et enterrée à proximité, dans la Meryem Ana Evi, Maison de Sainte Marie en turc.

Ephèse était une ville très importante dans l'Antiquité. Elle abritait une des sept merveilles du monde : le Temple d'Artémis, Diane pour les romains. Artémis-Diane, personnage très composite de la mythologie gréco-latine, était à la fois vierge et déesse de la fécondité : plusieurs statues la montrent couverte de mamelles et d'attributs de l'agriculture. Le Temple d'Artémis fut détruit par les Goths en 262. En ce lieu, Marie, Vierge et Mère, rencontrait donc la sensibilité de gens qui ne croyaient sans doute plus aux dieux et déesses classiques, déconsidérés, mais auxquels la religion chrétienne apportait le réconfort et la proximité dont ils avaient besoin.

En 431, le Concile d'Ephése se tiendra dans l'Église Sainte Marie, construite, du moins peut-on l'imaginer, avec les ruines du Temple d'Artémis. Ce Concile commença à poser le Dogme de Marie comme Theotokos, Mère de Dieu.

Par la suite, un très important pèlerinage islamo-chrétien s'est développé, plus de 300.000 personnes par an. Louis Massignon, en 1961, dans larevue Notre-Dame d'Éphèse écrivait : "Éphèse doit devenir, avant le rassemblement final à Jérusalem, pour tous les groupes Chrétiens et musulmans, le lieu de la réconciliation en « Hazrat Meryem Ana » (Notre Mère, en turc), en attendant qu'Israël la reconnaisse enfin comme la gloire de Sion, rejoigne cette unanimité tant désirée."

La mort de Marie

La mort de Marie est peu représentée dans le monde catholique, alors que la Dormition est un thème fréquent dans le monde orthodoxe. Le Caravage en donne une image saisissante, Marie, vêtue d'une robe rouge peu habituelle, allongée de travers sur un lit bouleversé, le visage ravagé par la maladie et la vieillesse, est pleurée par les Apôtres et une jeune servante. Rien n'évoqueson futur triomphe.

 

Assomption

La Légende dorée accompagne la mort de Marie de toutes sortes de prodiges, notamment de l'apparition de Jésus, qui, sur leur prière, accepte que sa mère soit emportée au ciel par une nuée d'anges123. L'Assomption de Marie sera reconnue comme Dogme de l'Église catholique par le Pape Pie XII, le 1er novembre 1950 dans la Constitution Apostolique "Munificentissimus Deus". "Nous proclamons, déclarons et définissons que c'est un Dogme divinement révélé que Marie, l'Immaculée Mère de Dieu toujours Vierge, à la fin du cours de sa vie terrestre, a été élevée en âme et en corps à la Gloire Céleste." Pourquoi ce Dogme, qui participe du triomphe de Marie, mais alimente aussi la confusion qui l'entoure, en calquant sa vie et sa mort sur celle de Jésus ? Montée corps et âme au ciel elle rejoint son fils, auprès duquel elle va siéger, devenir davantage épouse que mère. La dévotion à Marie atteint alors un point culminant, et sera d'ailleurs en partie stoppée peu après (cf. ci-dessous "recadrage de Vatican II").

Les Orthodoxes ne considèrent pas l'Assomption à la façon des catholiques ; Que la grâce de la Pentecôte ai permis à la personne humaine qui avait prêté sa nature au Verbe de passer tout entière à la Vie (c'est à dire corps et âme) et de réaliser ainsi… le but pour lequel fut créé le monde… - tout cela est simplement suggéré, avec infiniment de délicatesse et de discrétion… dans l'office de la Dormition : «Tu es passée à la Vie, toi qui es mère de la Vie. 124» Son âme a été emportée au Paradis par son fils lui-même, ce qui est un privilège. Les Protestants sont évidemment encore plus loin de cette conception qui s'apparente à leurs yeux à de l'idolâtrie.

Assomption et Dormition

Les Orthodoxes n'ont donc pas le Dogme de l'Assomption, ils n'en ont pas moins une iconographie abondante de la Dormition : Marie meurt au milieu des Apôtres accourus à son chevet, ainsi que de deux évêques. Son Fils vient chercher son âme, représenté sous la forme d'un bébé emmailloté.

Les Catholiques font évidemment la part belle à la montée triomphale de Marie vers les cieux à partir du 16e siècle, à la suite de la Contre-Réforme. L'Assomption de Marie devient un symbole de l'Église et de la Foi triomphante.

Au 17esiècle, Murillo en fait une toute jeune fille portée par les anges, les yeux levés vers le ciel, dans une grande robe blanche, symbole de la pureté, un grand manteau bleu, sa couleur, flottant autour d'elle. Ce n'est pas la vieille femme recrue d'épreuves qui est élevée au Ciel, c'est la jeune Vierge et Mère qui est honorée et élue par le Christ. Pointent les mièvres représentations qui deviendront habituelles au 19e siècle.

Tintoret, au siècle précédent, a comme d'habitude une approche plus brutale, plus virile pourrait-on dire, du sujet. Marie, si elle n'est pas sexagénaire, est plus mûre, ses formes sont épanouies. Les douze Apôtres la regardent avec stupeur s'élever vers le ciel, prise dans un tourbillon qui plaque sa robe rouge contre son corps et fait voler son manteau bleu sombre. Des angelots, on ne distingue qu'une tête entourée d'une collerette de plumes et d'ailes. Un seul est peint en entier, un bébé nu sans doute pour rappeler l'Enfant-Jésus ; il s'est placé sous les pieds de Marie et paraît la soulever vers le ciel ; enfant peut-être impatient de retrouver sa mère, qu'il n'a pourtant guère ménagée pendant sa vie terrestre. Marie, bras écartés, en équilibre un peu instable, une main bénissant les Apôtres, regarde fermement devant elle, le regard légèrement tourné vers le haut, une expression d'attente sérieuse sur le visage, loin du visage extatique que lui donnent tant d'autres représentations.

La dernière allusion à Marie dans les textes canoniques est signalée dans l'Apocalypse de Jean (12.1-2) : une femme crie dans les douleurs de l'enfantement, allusion bien sûr au châtiment divin ("tu enfanteras dans la douleur"). Elle est vêtue de soleil, ceinte de douze étoiles, les Apôtres. Si c'est Marie, elle est en Gloire, pour sa participation à la Rédemption du monde : avoir enfanté le Fils de Dieu.

La tentation de la Déesse Mère

Marie est passée en quelques siècles du rôle de "mère porteuse" à celui de Theotokos, "Mère de Dieu". À partir de là, son destin va évoluer d'une manière extraordinaire. Portée par sa double mission : avoir enfanté le Christ et intercéder auprès de celui-ci, son importance ne cessera de croître, sans commune mesure avec sa place dans les textes d'origine125

De Marie, Mère de Dieu à Notre-Dame

Je te salue Marie, Mère de Dieu, trésor vénéré de tout l'univers, lumière qui ne s'éteint pas, toi de qui est né le soleil de la justice, sceptre de la vérité, temple indestructible.

Je te salue Marie, demeure de celui qu'aucun lieu ne contient, toi qui as fait pousser un épi qui ne se flétrira jamais

… Par toi sur toute la terre se sont fondées des Églises, Par toi le Fils unique de Dieu a fait resplendir sa lumière sur ceux qui étaient dans les ténèbres, assis à l'ombre de la mort.

Hymne copte de Saint Cyrille d'Alexandrie, Ve siècle 

Dans cette prière du Ve siècle, Marie est saluée comme Mère de Dieu, celle qui par qui tout est arrivé. Pendant les siècles qui ont suivi, jusqu'à la fin du Moyen-Âge, Marie sera représentée avec son fils, sauf de rares épisodes de sa jeunesse. Elle n'existe d'abord que par lui, un enfant posé sur son giron ou dans ses bras, tout deux regardant devant eux. Puis peu à peu la scène bouge : l'enfant se tourne sur le côté, contemple sa mère, entortille ses cheveux, triture son sein, mordille ses doigts… Elle baisse le regard vers lui, le regarde, joue avec ses mains ou ses pieds, ses bras se font caresses et embrassements.

Au Moyen-âge, la dévotion à Marie grandit, les grands hymnes (Salve Regina, Regina Coeli… ) sont rédigés à cette époque. Mère de Dieu, Marie devient aussi Reine du Ciel. Le développement de l'amour courtois, sentiment en principe pur et désintéressé porté à l'élue de son cœur se retrouve dans la dévotion à Marie qui est considérée comme l'Épouse parfaite, couronnée par Dieu et le Christ. Ce thème iconographique se développe alors126. Pour les hommes de l'époque, Marie est une femme miséricordieuse qui vient aider l'homme souffrant, comme elle est venue à la Crucifixion. "C'est une avocate que notre caravane envoie devant elle, une avocate qui, en tant que mère du juge et mère de miséricorde, traitera l'affaire de notre salut avec insistance et succès. C'est un cadeau de prix qu'aujourd'hui notre terre a adressé au ciel afin que, donnant donnant, une heureuse alliance d'amitié unisse l'humain au divin, la terre au ciel, les abîmes aux cimes." Bernard de Clairvaux– Sermon 1 de l'Assomption.

Le rôle de mère reste très important : auprès d'elle les hommes viennent se faire consoler, pardonner. Marie, la Vierge, devient aussi Notre-Dame, au sens de l'épouse du suzerain féodal. Au Seigneur et à sa Dame, le vassal est lié par un serment de fidélité, de secours et de dévouement filial, mais elle est aussi une femme, et on l'adore comme on honore sa Dame dans l'amour courtois. Elle est même dite "épouse". Elle est entourée de toute une dévotion qui "paie" dans La Légende dorée :

Manières dont Marie aide ceux qui la prient

Un clerc lui était très dévoué, mais ses parents étant morts sans autre enfant, il se marie. Marie lui apparaît et lui reproche son infidélité ("Insensé et infidèle, pourquoi m'abandonnes-tu, moi, ton amie et ton épouse127 ? Et pourquoi me préfères-tu une autre femme ?"  Légende dorée 2, p.180). Alors, dans la nuit qui suit son mariage, il s'enfuit et entre au monastère et sert "dévotement la Bienheureuse Marie." 128

Un brigand, plein de dévotion pour la Vierge, est pris et condamné à être pendu. La Vierge le soutient. Apprenant qu'il est protégé par Elle, les juges le relâchent. Il se retire dans un monastère jusqu'à la fin de sa vie129.

Un prêtre ne connaissait que l'office de la Vierge. Son évêque le traite de séducteur (il s'agit donc bien d'une femme à laquelle s'adresse la dévotion populaire). Marie apparaît à cet évêque, lui reproche amèrement cette décision et le menace de mort dans les trente jours s'il ne rétablit pas son chancelier (= son huissier, celui qui porte son sceau) dans ses fonctions. Le prélat, effrayé, cède et ordonne au prêtre de ne dire que la seule messe qu'il connaît.

Théophile était vidame, administrateur auprès d'un évêque et un homme d'une grande foi et prudence. Déposé de ses fonctions, pour les récupérer, il se tourne vers un juif magicien130 qui luioffre la possibilité de vendre son âme au Diable. Effrayé ensuite par sa propre imprudence, il se tourne vers Marie, qui lui apparaît, lui fait reconnaître l'étendue de sa faute et réaffirmer les vrais préceptes. Ainsi, il finit par être pardonné. Il meurt trois jours après.

 

Marie pardonne et intervient auprès de son Fils, comme une mère, mais elle se comporte aussi comme une femme. "Marie est l'Épouse parfaite, celle qui accomplit l'Alliance et que le Christ couronne…" 131

Marie acquiert son autonomie par rapport à son Fils

"Cette tendre médiatrice entre nous et l'Éternel ouvre avec la douce vertu de son sexe un cœur plein de pitié à nos tristes confidences et désarme un Dieu irrité : Dogme enchanté qui adoucit la terreur d'un Dieu, en interposant la beauté entre notre néant et la majesté divine."

Châteaubriand - Le Génie du christianisme132

La dévotion à Marie a donc pour objet d'obtenir des faveurs auprès de son fils, mais cette fonction d'intermédiaire s'estompe peu à peu chez les fidèles : ils s'adressent à elle directement, et, dans leur esprit, c'est elle qui agit directement. D'autant plus que, comme le montrent les anecdotes ci-dessus, Marie paraît assez exclusive dans la dévotion dont elle doit être l'objet, et pardonne plus facilement les fautes "sociales" que celles commises à son encontre. D'intercesseur, elle devient actrice directe, investie d'un pouvoir propre de pardon et de miracles, ce qui n'est pas conforme sur le plan théologique.

Inceste et confusion des rôles

La Légende dorée raconte une intervention de Marie en faveur d'une femme accusée d'inceste133 : cette femme avait marié sa fille et abritait le couple dans sa maison. Par amour pour sa fille, elle avait tellement d'égards pour le jeune homme, que son amour pour lui n'était pas moindre que celui de sa fille. Certains commencèrent à accuser la belle-mère de vouloir prendre la place de sa propre fille. Ces racontars "ébranlèrent son esprit" et pour les réduire au silence, la mère fit étrangler son gendre par deux paysans et porter le corps sur le lit nuptial, où sa fille le découvrit. Par la suite elle confessa ce crime à un prêtre, qui, pour se venger d'un différend dans une affaire d'argent, le révéla134. La femme fut condamnée à être brûlée pour l'homicide du gendre. Affolée, elle se précipita dans une Église dédiée à Marie et se prosterna, en pleurs. Emmenée de force au supplice, les flammes et les coups l'épargnèrent, malgré l'acharnement de la famille du gendre. Relâchée par le juge et ramenée chez elle, "D, qui ne voulait plus lui laisser endurer les soupçons des hommes, lui reprit la vie trois jours plus tard, sans qu'elle cesse de louer la Vierge."

Affaire assez stupéfiante. Pour justifier l'intervention de Marie, l'assassinat du gendre est occulté par l'inceste. Accusation non fondée dit le texte, même si les faits relatés sont très ambigus, mais socialement ce genre de rumeur est aussi grave que les fait réels. Qu'est ce qui pousse Marie à intervenir dans une affaire où certes une femme est calomniée, mais où il y a bien eu assassinat d'un homme ?

Certes Marie a vécu la rumeur et la calomnie quand elle s'est trouvée enceinte, elle connaît trop cette douleur pour ne pas y être sensible. C'est un puissant motif pour sauver du supplice cette mère ou, de manière plus théologique, intercéder auprès de son Fils. Mais celle-ci n'avait pas auparavant fait montre d'une grande piété, La Légende dorée le dirait, et elle est venue l'implorer bien tard. L'excuse de folie n'avait guère court à l'époque et on aurait dans ce cas probablement parlé de possession. Le soupçon d'inceste justifierait donc aux yeux de Marie qu'elle la sauve du supplice pour un meurtre dicté par le désespoir. Et quand la femme meurt, c'est pour échapper aux soupçons, qui continuent donc, et non pour expier son crime.

Marie intervient d'ailleurs cachée : elle n'apparaît ni à la femme, ni aux témoins, comme si sa présence, son intérêt pour cette affaire devaient rester occultes. Cette affaire d'inceste prend une telle place dans ce récit qu'elle doit toucher le contenu du message de la Foi.

La position de Marie dans les écritures est ambiguë : elle se trouve enceinte du Père par l'opération du Saint-Esprit, un des membres de la Sainte Trinité, mais qui est une entité unique. Père éternel qui est le père de tous. Le fils de Marie l'appelle "femme". Lorsqu'elle monte au Ciel, elle est couronnée reine du ciel, dont le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont le(s) Roi(s). Par la suite, dans la parole des Chrétiens, elle sera appelée l'Épouse du Christ… Il règne une extraordinaire confusion des genres et des rôles, un évanouissement du tabou de l'inceste. Situation qui existe au début de la Bible (Adam, Ève, Abraham…), ainsi que dans le statut des dieux, Zeus… voire même de vivants considérés comme dieux : les Pharaons notamment qui épousaient les membres de leur famille. La divinité s'affranchit des règles imposées aux humains, et Marie s'inscrit dans ce cadre.L'Incarnation étant une promesse de renaissance pour les humains, la confusion du début des temps se retrouve dans la "généalogie divine" et dans son statut. Cette position est confortée par le désir des Clercs qui rédigèrent les textes dits sacrés et ses commentaires.

À partir de la fin du 15e siècle, le thème de l'Assomption se développe dans les tableaux. Tintoret avait peint un petit angelot qui rappelle Jésus enfant, mais cette référence disparaît, par exemple dans le Titien des Frari, à Venise. Marie en Gloire, personnage central du tableau, devient un thème iconographique.

Pendant une première période, l'emprise de l'Église se durcit sur la société, le contrôle s'approfondit, à travers l'organisation d'un corps clérical discipliné, formé pour une pastorale plus exigeante, avec notamment la confession obligatoire. S'adresser directement à Dieu ou à son Fils, que représentent des Clercs souvent peu portés à l'indulgence, devient difficile : il devient une divinité lointaine, protégée par beaucoup de barrières, la complexité du symbole de la Trinité n'étant pas la moindre. La théologie de l'Incarnation définie à Nicée est subtile, trop pour le chrétien "de base" ; d'ailleurs seuls les Clercs ont la possibilité de se pencher sur ces sujets. Une mauvaise interprétation risque de conduire à une accusation d'hérésie : les pouvoirs ne plaisantaient pas avec ce crime. Le fidèle préfère donc s'adresser à des intercesseurs, les saints et surtout à la première d'entre eux, qui a vécu dans sa chair cette fonction d'intermédiaire entre le ciel et le Monde : Marie. Plus accessibles, plus proches, car ils ont vécu une vie terrestre "normale", les pécheurs pensent trouver près des saints plus de compréhension et d'écoute qu'auprès de Jésus même, dont l'Évangile montre qu'il n'est ni très commode, ni toujours indulgent. Le Clergé lui-même s'en accommode, voire favorise cette évolution : Les Protestants, qui refusent le culte des saints, laissent ainsi à l'Église catholique tout un champ de la société sensible à un culte de personnes exceptionnelles, mais accessibles, proches du quotidien.

 

Marie • 5e partie

 

http://www.psychanalyse.et.ideologie.fr/Peyrard/mere5.html