"Qui
est ma mère ?" Sa mère est
celle qui restera auprès de lui quand même
ses plus fidèles disciples se disperseront,
celle qui sera au pied de son agonie, contrainte
d'assister et de survivre au supplice d'un fils
mis à mort.
Erri de Luca • Noyau d'olive, p. 25
Jésus,
condamné par Pilate à la demande
du Sanhédrin, est crucifié sur le
Golgotha. Aux pieds de la Croix, parmi la foule
venue assister au spectacle, presque personne
qui ait adhéré à son enseignement
: la plupart des disciples et des Apôtres
ont fui. Tous les Évangélistes disent
que ne sont restés à proximité
que quelques femmes : pour Luc : Marie la Magdaléenne,
Marie, mère de Jacques et Joseph et Salomé
; pour Jean l'Évangéliste, la mère
de Jésus est aussi là, ainsi que
Jean, le disciple préféré
du supplicié. Ainsi, la présence
de la mère de Jésus n'est attestée
que par un des Évangiles, le plus tardif
et le plus construit sur le plan théologique.
Cette présence correspond, chez Jean, à
la naissance et aux Noces de Cana, deuxième
naissance de Jésus à sa Mission,
donc probablement plus pour des raisons symboliques
que parce que Jean avait des informations différentes
de ses pairs. Au moment où il rédige
son texte, les polémiques concernant la
conception et la nature de Jésus commencent
à enfler, il faut que sa mère ait
un rôle éminent.
Eloï,
Eloï, Lama Sabachtani
Dans
Matthieu et Marc, peu avant de mourir, Jésus
crie le deuxième verset du Psaume 22, "Eloi,
Eloi Lama Sabacthani"
- "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-Tu abandonné
?" en araméen. Ce Psaume est un très
beau texte où apparaissent de nombreux
points communs avec le récit de la Passion
(souligné ci-dessous), ainsi qu'une allusion
à la maternité (verset 10) : c'est
Yahvé qui a fait sortir le récitant
du sein de sa mère, ce qui prend une résonance
particulière pour Jésus qui prétend
être Fils de Dieu. Pour les Juifs, il s'agissait
sans doute simplement de faire référence
à la création et à la Toute–Puissance
de Dieu.
Au chef des chantres. Sur « Biche de
l'aurore ». Psaume de David.
"Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m'as-tu
abandonné, Et t'éloignes-tu sans
me secourir, sans écouter mes plaintes
?
Mon Dieu ! je crie le jour, et tu ne réponds
pas ; La nuit, et je n'ai point de repos115.
Pourtant tu es le Saint, Tu sièges au
milieu des louanges d'Israël.
En toi
se confiaient nos pères ; Ils se confiaient,
et tu les délivrais.
Ils criaient à
toi, et ils étaient sauvés ; Ils
se confiaient en toi, et ils n'étaient
point confus.
Et moi, je suis un ver et non
un homme, L'opprobre des hommes et le méprisé
du peuple.
Tous ceux qui me voient se moquent de moi, Ils ouvrent la bouche, secouent la tête
: (Mt 27.39)
Recommande-toi à
l'Éternel ! L'Éternel le sauvera,
Il le délivrera, puisqu'il l'aime ! –
(Mt 27.43)
Oui, tu m'as fait sortir du sein maternel,
Tu m'as mis en sûreté sur les mamelles
de ma mère ;
Dès le sein maternel
j'ai été sous ta garde, Dès
le ventre de ma mère tu as été
mon Dieu.
Ne t'éloigne pas de moi quand la détresse
est proche, Quand personne ne vient à mon
secours !
De nombreux taureaux sont autour
de moi, Des taureaux de Basan m'environnent.
Ils ouvrent contre moi leur gueule, Semblables
au lion qui déchire et rugit.
Je suis
comme de l'eau qui s'écoule, Et tous mes
os se séparent ; Mon coeur est comme de
la cire, Il se fond dans mes entrailles.
Ma
force se dessèche comme l'argile, Et ma
langue s'attache à mon palais ; Tu me réduis
à la poussière de la mort.
Car
des chiens m'environnent, Une bande de scélérats
rôdent autour de moi, Ils ont percé
mes mains et mes pieds.
Je pourrais compter
tous mes os. Eux, ils observent, ils me regardent
;
Ils se partagent mes vêtements, Ils tirent
au sort ma tunique (Mt
22.19).
Et toi, Éternel, ne t'éloigne pas
! Toi qui es ma force, viens en hâte à
mon secours !
Protège mon âme
contre le glaive, Ma vie contre le pouvoir des
chiens !
Sauve-moi de la gueule du lion, Délivre-moi
des cornes du buffle !
Je publierai ton nom
parmi mes frères, Je te célébrerai
au milieu de l'assemblée.
Vous qui
craignez l'Éternel, louez-le ! Vous tous,
postérité de Jacob, glorifiez-le
! Tremblez devant lui, vous tous, postérité
d'Israël !
Car il n'a ni mépris
ni dédain pour les peines du misérable,
Et il ne lui cache point sa face ; Mais il l'écoute
quand il crie à lui.
Tu seras dans
la grande assemblée l'objet de mes louanges
; J'accomplirai mes voeux en présence de
ceux qui te craignent.
Les malheureux mangeront
et se rassasieront, Ceux qui cherchent l'Éternel
le célébreront. Que votre coeur
vive à toujours !
Toutes les extrémités
de la terre penseront à l'Éternel
et se tourneront vers lui ; Toutes les familles
des nations se prosterneront devant ta face.
Car à l'Éternel appartient le règne
: Il domine sur les nations.
Tous les puissants
de la terre mangeront et se prosterneront aussi
; Devant lui s'inclineront tous ceux qui descendent
dans la poussière, Ceux qui ne peuvent
conserver leur vie.
La postérité
le servira116 ; On parlera du Seigneur à la génération
future.
Quand elle viendra, elle annoncera
sa justice, Elle annoncera son oeuvre au peuple
nouveau-né. (Traduction Segond)
Le
psaume commence à la fois comme un reproche
("pourquoi m'as-Tu abandonné ?...
Moi que tu as fait sortir du sein de ma mère")
et un appel au secours ("Sauve-moi de la
gueule du lion… ") jusqu'au verset 22. Le
chanteur interpelle carrément la divinité
("Et toi, Éternel… ") Puis il
devient, pour obtenir ce secours, un serment d'allégeance
(" …je Te célébrerai… ")
et un rappel de ses pouvoirs ("Car à
l'Éternel appartient le Règne").
Jésus insiste sur l'injustice qui lui est
faite ("Tu les délivrais [nos pères]").
Pointe une certaine raillerie, voire de la haine
pour ce père tout puissant qui ne fait
rien pour lui, et les deux derniers versets peuvent
résonner comme une sinistre dérision
: ce qui restera de la justice, de l'œuvre divine,
c'est un père qui laisse mourir son envoyé,
son fils dans l'opprobre et la souffrance.
Le
reproche exprimé par les quelques mots
proférés par Jésus devient
révolte contre le père qui refuse
de venir en aide à son fils. Après
sa Résurrection, Jésus monte auprès
de son Père et devient Dieu lui-même,
à côté de lui, ou plutôt
à sa place, il se substitue à lui.
C'est de lui que les fidèles, à
travers le rituel de la Communion, prennent leur
force, à travers le repas fait de sa Chair
et son Sang. Comme le signale Freud117, la religion du Fils remplace celle du Père,
le Fils (les fils) prennent le pouvoir. Mais le
meurtre du Père est toujours là,
et il ne se laisse pas faire, ni éradiquer
par ce coup de force !
Sur
la Croix, Jésus va penser à sa mère
: il lui donne un nouveau fils, il se remplace.
"Femme, voici ton fils."
Jn 19-26. Puis au disciple : "Voilà ta mère." Et, à
partir de ce moment-là, le disciple la
prit chez lui." Jn 19-27. Pourquoi
cette précision ? Aider sa mère
qui risque de se retrouver seule l'âge venant118 ? Peut-être.
Sans doute pense-t-il aussi à se remplacer
auprès de Jean. La Légende dorée
appelle ce dernier le disciple vierge119, il est presque toujours représenté
comme un très beau jeune homme blond à
côté de Jésus, inclinant la
tête vers le Christ, voire la posant sur
son épaule. Pourquoi confier Jean à
sa mère ? Ce tout jeune homme a peut-être
encore besoin d'un père, ce qui pourrait
être la fonction de Pierre, désigné
pour être la base de son Église.
Il est vrai que Pierre vient de le renier par
trois fois. Confier Jean à sa propre mère,
qu'il appelle "femme", introduit la
confusion : mère, femme, épouse…
Pietà
Marie
recevant son fils mort sur ses genoux à
la descente de Croix : une des images de Marie
les plus représentées, les plus
émouvantes aussi. Quelques-uns des plus
grands chefs d'œuvre de l'humanité ont
fixé ce moment intense. La mère
de Jésus dans la Cathédrale Santa
Maria de la Vita à Bologne exprime avec
force la douleur d'une mère, et son pathos
est difficilement soutenable. Ce visage marqué,
déchiré, criant sa douleur, on le
retrouve dans la photo de Hocine Zarouar, prise
après un massacre survenu dans un hôpital
algérien en 1997.
Le
groupe de la Pietà du Calvaire de Saint
Thégonnec est plus retenu : Le groupe vient
de détacher Jésus de la Croix, Marie
dépose son fils sur le sol pour qu'ils
puissent l'embaumer. Elle le fait glisser sur
son genou droit encore relevé, le retenant
d'une seule main largement suffisante pour ce
corps émacié par la souffrance.
Le mouvement, qui arque le corps de J, fait ressortir
ses côtes. L'autre genou de Marie est déjà
posé sur le sol ; elle tient la main de
son fils et garde le regard fixé lui, toute
attentive à sa tâche. Jean accompagne
le mouvement, une de ses mains soutient la tête
de Jésus, yeux fermés, bouche entrouverte,
exprimant néanmoins une certaine sérénité.
De son autre main, Jean essuie une larme. Marie-Madeleine
ouvre le vase contenant un onguent dont elle va
oindre le corps.
La
descente de la Croix a fait l'objet de bien des
interprétations, Cosmè Tura en donne
une fort originale dans un tableau réalisé
au cours des années 1460 et aujourd'hui
exposé au Musée Correr à
Venise. Marie, au pied du Golgotha, assise sur
le bord du tombeau de Joseph d'Arimathie, fait
ses adieux à Jésus. Elle a
posé sur ses genoux le corps décharné
et supplicié de son fils, qui ne doit pas
peser bien lourd. On distingue la blessure de
la lance qui l'a achevé au côté
droit (Jn 19.34) et la trace du clou sur sa main
droite. Marie soutient la tête de Jésus
qui porte encore la couronne d'épines.
Pas de sérénité sur ce visage
dont les traits tirés, la bouche entrouverte
après son dernier cri120, les yeux gonflés et fermés,
expriment la souffrance. Sa mère, les cheveux
étroitement serrés dans un foulard
blanc, les yeux gonflés comme quelqu'un
qui a beaucoup pleuré, élève
vers son visage la main de son fils. Elle se penche
sur cette main transpercée, un filet de
sang reste visible ; la bouche de la mère,
crispée, avance vers cette main torturée
comme pour la baiser, comme une mère dépose
un baiser sur l'endroit où un enfant a
mal.
Marie
ne reverra plus son fils. D'autres femmes seront
chargées d'annoncer aux Apôtres qu'il
est ressuscité ; surtout à Marie
de Magdala, dite aussi Marie-Madeleine qui, la
première, le verra. De subir elle aussi
son rejet : "Ne me touche pas ; car je ne suis pas encore monté
vers mon Père" (Jn 20.17), rejet moins rude toutefois
que celui subi par sa mère, même
si les exégètes ont quelque mal
à expliquer cette phrase : il donne un
espoir, il reviendra d'auprès son Père.
Marie
entre dans la légende, ou la tradition,
mais son destin va connaître un développement
extraordinaire, une fois le temps des textes canoniques
dépassé.
Destin
de Marie, MEre et DEesse ?
Apothéose
de Marie
La
Dormition
Marie
réapparaît furtivement au début
des Actes des Apôtres : 1.14 " Tous d'un
commun accord persévéraient dans
la prière, avec les femmes, et Marie, mère
de Jésus, et avec les frères de
Jésus." De là,
la tradition de l'Église tirera sa présence
à la Pentecôte, où elle est
toujours représentée au milieu des
Apôtres, recevant comme eux l'Esprit Saint
sous une forme "pareille à des langues
de feu."
La
Tradition fait mourir Marie relativement âgée,
bien après son fils. Marque d'embarras,
La Légende dorée donne deux
possibilités : soit vingt-quatre ans après
la disparition (l'Ascension) de son fils, à
l'âge de soixante-douze ans, soit, plus
probablement dit Jacques de Voragine, douze ans
après l'Ascension, alors qu'elle est sexagénaire121
Pour
Jacques de Voragine, ainsi que pour l'apocryphe
"La Dormition de Marie"; elle serait
morte à Jérusalem ou Jean, "l'Apôtre
bien-aimé", porté par une nuée,
la rejoint juste avant sa mort.
Les
traditions les plus nombreuses pensent que Marie
a accompagné Jean à Ephèse122, peut-être pour échapper
aux persécutions d'Hérode Agrippa
en 41-44. Marie-Madeleine rejoindra également
Ephèse. Elle serait morte et enterrée
à proximité, dans la Meryem Ana
Evi, Maison
de Sainte Marie en turc.
Ephèse
était une ville très importante
dans l'Antiquité. Elle abritait une des
sept merveilles du monde : le Temple d'Artémis,
Diane pour les romains. Artémis-Diane,
personnage très composite de la mythologie
gréco-latine, était à la
fois vierge et déesse de la fécondité
: plusieurs statues la montrent couverte de mamelles
et d'attributs de l'agriculture. Le Temple d'Artémis
fut détruit par les Goths en 262. En ce
lieu, Marie, Vierge et Mère, rencontrait
donc la sensibilité de gens qui ne croyaient
sans doute plus aux dieux et déesses classiques,
déconsidérés, mais auxquels
la religion chrétienne apportait le réconfort
et la proximité dont ils avaient besoin.
En
431, le Concile d'Ephése se tiendra dans
l'Église Sainte Marie, construite, du moins
peut-on l'imaginer, avec les ruines du Temple
d'Artémis. Ce Concile commença à
poser le Dogme de Marie comme Theotokos,
Mère de Dieu.
Par
la suite, un très important pèlerinage
islamo-chrétien s'est développé,
plus de 300.000 personnes par an. Louis Massignon,
en 1961, dans larevue Notre-Dame d'Éphèse
écrivait : "Éphèse
doit devenir, avant le rassemblement final à
Jérusalem, pour tous les groupes Chrétiens
et musulmans, le lieu de la réconciliation
en « Hazrat Meryem Ana »
(Notre Mère, en turc), en attendant qu'Israël
la reconnaisse enfin comme la gloire de Sion,
rejoigne cette unanimité tant désirée."
La
mort de Marie
La
mort de Marie est peu représentée
dans le monde catholique, alors que la Dormition
est un thème fréquent dans le monde
orthodoxe. Le Caravage en donne une image saisissante,
Marie, vêtue d'une robe rouge peu habituelle,
allongée de travers sur un lit bouleversé,
le visage ravagé par la maladie et la vieillesse,
est pleurée par les Apôtres et une
jeune servante. Rien n'évoqueson futur
triomphe.
Assomption
La Légende dorée
accompagne la mort de Marie de toutes sortes de
prodiges, notamment de l'apparition de Jésus,
qui, sur leur prière, accepte que sa mère
soit emportée au ciel par une nuée
d'anges123. L'Assomption de Marie sera reconnue
comme Dogme de l'Église catholique par
le Pape Pie XII, le 1er novembre 1950 dans la
Constitution Apostolique "Munificentissimus
Deus". "Nous proclamons, déclarons
et définissons que c'est un Dogme divinement
révélé que Marie, l'Immaculée
Mère de Dieu toujours Vierge, à
la fin du cours de sa vie terrestre, a été
élevée en âme et en corps
à la Gloire Céleste." Pourquoi
ce Dogme, qui participe du triomphe de Marie,
mais alimente aussi la confusion qui l'entoure,
en calquant sa vie et sa mort sur celle de Jésus
? Montée corps et âme au ciel elle
rejoint son fils, auprès duquel elle va
siéger, devenir davantage épouse
que mère. La dévotion à Marie
atteint alors un point culminant, et sera d'ailleurs
en partie stoppée peu après (cf.
ci-dessous "recadrage de Vatican II").
Les
Orthodoxes ne considèrent pas l'Assomption
à la façon des catholiques ; Que
la grâce de la Pentecôte ai permis
à la personne humaine qui avait prêté
sa nature au Verbe de passer tout entière
à la Vie (c'est à dire corps et
âme) et de réaliser ainsi… le but
pour lequel fut créé le monde… -
tout cela est simplement suggéré,
avec infiniment de délicatesse et de discrétion…
dans l'office de la Dormition : «Tu es passée
à la Vie, toi qui es mère de la
Vie. 124» Son
âme a été emportée
au Paradis par son fils lui-même, ce qui
est un privilège. Les Protestants sont
évidemment encore plus loin de cette conception
qui s'apparente à leurs yeux à de
l'idolâtrie.
Assomption
et Dormition
Les
Orthodoxes n'ont donc pas le Dogme de l'Assomption,
ils n'en ont pas moins une iconographie abondante
de la Dormition : Marie meurt au milieu des Apôtres
accourus à son chevet, ainsi que de deux
évêques. Son Fils vient chercher
son âme, représenté sous la
forme d'un bébé emmailloté.
Les
Catholiques font évidemment la part belle
à la montée triomphale de Marie
vers les cieux à partir du 16e
siècle, à la suite de la Contre-Réforme.
L'Assomption de Marie devient un symbole de l'Église
et de la Foi triomphante.
Au
17esiècle, Murillo en fait une
toute jeune fille portée par les anges,
les yeux levés vers le ciel, dans une grande
robe blanche, symbole de la pureté, un
grand manteau bleu, sa couleur, flottant autour
d'elle. Ce n'est pas la vieille femme recrue d'épreuves
qui est élevée au Ciel, c'est la
jeune Vierge et Mère qui est honorée
et élue par le Christ. Pointent les mièvres
représentations qui deviendront habituelles
au 19e siècle.
Tintoret,
au siècle précédent, a comme
d'habitude une approche plus brutale, plus virile
pourrait-on dire, du sujet. Marie, si elle n'est
pas sexagénaire, est plus mûre, ses
formes sont épanouies. Les douze Apôtres
la regardent avec stupeur s'élever vers
le ciel, prise dans un tourbillon qui plaque sa
robe rouge contre son corps et fait voler son
manteau bleu sombre. Des angelots, on ne distingue
qu'une tête entourée d'une collerette
de plumes et d'ailes. Un seul est peint en entier,
un bébé nu sans doute pour rappeler
l'Enfant-Jésus ; il s'est placé
sous les pieds de Marie et paraît la soulever
vers le ciel ; enfant peut-être impatient
de retrouver sa mère, qu'il n'a pourtant
guère ménagée pendant sa
vie terrestre. Marie, bras écartés,
en équilibre un peu instable, une main
bénissant les Apôtres, regarde fermement
devant elle, le regard légèrement
tourné vers le haut, une expression d'attente
sérieuse sur le visage, loin du visage
extatique que lui donnent tant d'autres représentations.
La
dernière allusion à Marie dans les
textes canoniques est signalée dans l'Apocalypse
de Jean (12.1-2) : une femme crie dans les douleurs de
l'enfantement, allusion bien sûr au châtiment
divin ("tu
enfanteras dans la douleur").
Elle est vêtue de soleil, ceinte de douze
étoiles, les Apôtres. Si c'est Marie,
elle est en Gloire, pour sa participation à
la Rédemption du monde : avoir enfanté
le Fils de Dieu.
La tentation de la
Déesse Mère
Marie
est passée en quelques siècles du
rôle de "mère porteuse"
à celui de Theotokos, "Mère
de Dieu". À partir de là, son
destin va évoluer d'une manière
extraordinaire. Portée par sa double mission
: avoir enfanté le Christ et intercéder
auprès de celui-ci, son importance ne cessera
de croître, sans commune mesure avec sa
place dans les textes d'origine125
De
Marie, Mère de Dieu à Notre-Dame
Je
te salue Marie, Mère de Dieu, trésor
vénéré de tout l'univers,
lumière qui ne s'éteint pas, toi
de qui est né le soleil de la justice,
sceptre de la vérité, temple indestructible.
Je
te salue Marie, demeure de celui qu'aucun lieu
ne contient, toi qui as fait pousser un épi
qui ne se flétrira jamais
…
Par toi sur toute la terre se sont fondées
des Églises, Par toi le Fils unique de
Dieu a fait resplendir sa lumière sur ceux
qui étaient dans les ténèbres,
assis à l'ombre de la mort.
Hymne copte de Saint Cyrille d'Alexandrie, Ve
siècle
Dans
cette prière du Ve siècle,
Marie est saluée comme Mère de Dieu,
celle qui par qui tout est arrivé. Pendant
les siècles qui ont suivi, jusqu'à
la fin du Moyen-Âge, Marie sera représentée
avec son fils, sauf de rares épisodes de
sa jeunesse. Elle n'existe d'abord que par lui,
un enfant posé sur son giron ou dans ses
bras, tout deux regardant devant eux. Puis peu
à peu la scène bouge : l'enfant
se tourne sur le côté, contemple
sa mère, entortille ses cheveux, triture
son sein, mordille ses doigts… Elle baisse le
regard vers lui, le regarde, joue avec ses mains
ou ses pieds, ses bras se font caresses et embrassements.
Au
Moyen-âge, la dévotion à Marie
grandit, les grands hymnes (Salve Regina, Regina
Coeli… ) sont rédigés à cette
époque. Mère de Dieu, Marie devient
aussi Reine du Ciel. Le développement de
l'amour courtois, sentiment en principe pur et
désintéressé porté
à l'élue de son cœur se retrouve
dans la dévotion à Marie qui est
considérée comme l'Épouse
parfaite, couronnée par Dieu et le Christ.
Ce thème iconographique se développe
alors126.
Pour les hommes de l'époque, Marie est
une femme miséricordieuse qui vient aider
l'homme souffrant, comme elle est venue à
la Crucifixion. "C'est
une avocate que notre caravane envoie devant elle,
une avocate qui, en tant que mère du juge
et mère de miséricorde, traitera
l'affaire de notre salut avec insistance et succès.
C'est un cadeau de prix qu'aujourd'hui notre terre
a adressé au ciel afin que, donnant donnant,
une heureuse alliance d'amitié unisse l'humain
au divin, la terre au ciel, les abîmes aux
cimes." Bernard de Clairvaux–
Sermon 1 de l'Assomption.
Le
rôle de mère reste très important
: auprès d'elle les hommes viennent se
faire consoler, pardonner. Marie, la Vierge, devient
aussi Notre-Dame, au sens de l'épouse du
suzerain féodal. Au Seigneur et à
sa Dame, le vassal est lié par un serment
de fidélité, de secours et de dévouement
filial, mais elle est aussi une femme, et on l'adore
comme on honore sa Dame dans l'amour courtois.
Elle est même dite "épouse".
Elle est entourée de toute une dévotion
qui "paie" dans La Légende
dorée :
Manières
dont Marie aide ceux qui la prient
Un
clerc lui était très dévoué,
mais ses parents étant morts sans autre
enfant, il se marie. Marie lui apparaît
et lui reproche son infidélité ("Insensé et infidèle, pourquoi m'abandonnes-tu,
moi, ton amie et ton épouse127 ? Et pourquoi me préfères-tu une autre
femme ?" Légende dorée
2, p.180).
Alors, dans la nuit qui suit son mariage, il s'enfuit
et entre au monastère et sert "dévotement
la Bienheureuse Marie." 128
Un
brigand, plein de dévotion pour la Vierge,
est pris et condamné à être
pendu. La Vierge le soutient. Apprenant qu'il
est protégé par Elle, les juges
le relâchent. Il se retire dans un monastère
jusqu'à la fin de sa vie129.
Un
prêtre ne connaissait que l'office de la
Vierge. Son évêque le traite de séducteur
(il s'agit donc bien d'une femme à laquelle
s'adresse la dévotion populaire). Marie
apparaît à cet évêque,
lui reproche amèrement cette décision
et le menace de mort dans les trente jours s'il
ne rétablit pas son chancelier (= son huissier,
celui qui porte son sceau) dans ses fonctions.
Le prélat, effrayé, cède
et ordonne au prêtre de ne dire que la seule
messe qu'il connaît.
Théophile
était vidame, administrateur auprès
d'un évêque et un homme d'une grande
foi et prudence. Déposé de ses fonctions,
pour les récupérer, il se tourne
vers un juif magicien130
qui luioffre la possibilité de vendre son
âme au Diable. Effrayé ensuite par
sa propre imprudence, il se tourne vers Marie,
qui lui apparaît, lui fait reconnaître
l'étendue de sa faute et réaffirmer
les vrais préceptes. Ainsi, il finit par
être pardonné. Il meurt trois jours
après.
Marie
pardonne et intervient auprès de son Fils,
comme une mère, mais elle se comporte aussi
comme une femme. "Marie est
l'Épouse parfaite, celle qui accomplit
l'Alliance et que le Christ couronne…"
131
Marie
acquiert son autonomie par rapport à son
Fils
"Cette
tendre médiatrice entre nous et l'Éternel
ouvre avec la douce vertu de son sexe un cœur
plein de pitié à nos tristes confidences
et désarme un Dieu irrité : Dogme
enchanté qui adoucit la terreur d'un Dieu,
en interposant la beauté entre notre néant
et la majesté divine."
Châteaubriand - Le Génie du christianisme132
La
dévotion à Marie a donc pour objet
d'obtenir des faveurs auprès de son fils,
mais cette fonction d'intermédiaire s'estompe
peu à peu chez les fidèles : ils
s'adressent à elle directement, et, dans
leur esprit, c'est elle qui agit directement.
D'autant plus que, comme le montrent les anecdotes
ci-dessus, Marie paraît assez exclusive
dans la dévotion dont elle doit être
l'objet, et pardonne plus facilement les fautes
"sociales" que celles commises à
son encontre. D'intercesseur, elle devient actrice
directe, investie d'un pouvoir propre de pardon
et de miracles, ce qui n'est pas conforme sur
le plan théologique.
Inceste
et confusion des rôles
La
Légende dorée raconte une intervention
de Marie en faveur d'une femme accusée
d'inceste133
: cette femme avait marié sa fille et abritait
le couple dans sa maison. Par amour pour sa fille,
elle avait tellement d'égards pour le jeune
homme, que son amour pour lui n'était pas
moindre que celui de sa fille. Certains commencèrent
à accuser la belle-mère de vouloir
prendre la place de sa propre fille. Ces racontars
"ébranlèrent son
esprit" et pour les réduire
au silence, la mère fit étrangler
son gendre par deux paysans et porter le corps
sur le lit nuptial, où sa fille le découvrit.
Par la suite elle confessa ce crime à un
prêtre, qui, pour se venger d'un différend
dans une affaire d'argent, le révéla134.
La femme fut condamnée à être
brûlée pour l'homicide du gendre.
Affolée, elle se précipita dans
une Église dédiée à
Marie et se prosterna, en pleurs. Emmenée
de force au supplice, les flammes et les coups
l'épargnèrent, malgré l'acharnement
de la famille du gendre. Relâchée
par le juge et ramenée chez elle,
"D, qui ne voulait plus lui laisser endurer
les soupçons des hommes, lui reprit la
vie trois jours plus tard, sans qu'elle cesse
de louer la Vierge."
Affaire
assez stupéfiante. Pour justifier l'intervention
de Marie, l'assassinat du gendre est occulté
par l'inceste. Accusation non fondée dit
le texte, même si les faits relatés
sont très ambigus, mais socialement ce
genre de rumeur est aussi grave que les fait réels.
Qu'est ce qui pousse Marie à intervenir
dans une affaire où certes une femme est
calomniée, mais où il y a bien eu
assassinat d'un homme ?
Certes
Marie a vécu la rumeur et la calomnie quand
elle s'est trouvée enceinte, elle connaît
trop cette douleur pour ne pas y être sensible.
C'est un puissant motif pour sauver du supplice
cette mère ou, de manière plus théologique,
intercéder auprès de son Fils. Mais
celle-ci n'avait pas auparavant fait montre d'une
grande piété, La Légende
dorée le dirait, et elle est venue
l'implorer bien tard. L'excuse de folie n'avait
guère court à l'époque et
on aurait dans ce cas probablement parlé
de possession. Le soupçon d'inceste justifierait
donc aux yeux de Marie qu'elle la sauve du supplice
pour un meurtre dicté par le désespoir.
Et quand la femme meurt, c'est pour échapper
aux soupçons, qui continuent donc, et non
pour expier son crime.
Marie
intervient d'ailleurs cachée : elle n'apparaît
ni à la femme, ni aux témoins, comme
si sa présence, son intérêt
pour cette affaire devaient rester occultes. Cette
affaire d'inceste prend une telle place dans ce
récit qu'elle doit toucher le contenu du
message de la Foi.
La
position de Marie dans les écritures est
ambiguë : elle se trouve enceinte du Père
par l'opération du Saint-Esprit, un des
membres de la Sainte Trinité, mais qui
est une entité unique. Père éternel
qui est le père de tous. Le fils de Marie
l'appelle "femme". Lorsqu'elle monte
au Ciel, elle est couronnée reine du ciel,
dont le Père, le Fils et le Saint-Esprit
sont le(s) Roi(s). Par la suite, dans la parole
des Chrétiens, elle sera appelée
l'Épouse du Christ… Il règne une
extraordinaire confusion des genres et des rôles,
un évanouissement du tabou de l'inceste.
Situation qui existe au début de la Bible
(Adam, Ève, Abraham…), ainsi que dans le
statut des dieux, Zeus… voire même de vivants
considérés comme dieux : les Pharaons
notamment qui épousaient les membres de
leur famille. La divinité s'affranchit
des règles imposées aux humains,
et Marie s'inscrit dans ce cadre.L'Incarnation
étant une promesse de renaissance pour
les humains, la confusion du début des
temps se retrouve dans la "généalogie
divine" et dans son statut. Cette position
est confortée par le désir des Clercs
qui rédigèrent les textes dits sacrés
et ses commentaires.
À
partir de la fin du 15e siècle,
le thème de l'Assomption se développe
dans les tableaux. Tintoret avait peint un petit
angelot qui rappelle Jésus enfant, mais
cette référence disparaît,
par exemple dans le Titien des Frari, à
Venise. Marie en Gloire, personnage central du
tableau, devient un thème iconographique.
Pendant une première période,
l'emprise de l'Église se durcit sur la
société, le contrôle s'approfondit,
à travers l'organisation d'un corps clérical
discipliné, formé pour une pastorale
plus exigeante, avec notamment la confession obligatoire.
S'adresser directement à Dieu ou à
son Fils, que représentent des Clercs souvent
peu portés à l'indulgence, devient
difficile : il devient une divinité lointaine,
protégée par beaucoup de barrières,
la complexité du symbole de la Trinité
n'étant pas la moindre. La théologie
de l'Incarnation définie à Nicée
est subtile, trop pour le chrétien "de
base" ; d'ailleurs seuls les Clercs ont la
possibilité de se pencher sur ces sujets.
Une mauvaise interprétation risque de conduire
à une accusation d'hérésie
: les pouvoirs ne plaisantaient pas avec ce crime.
Le fidèle préfère donc s'adresser
à des intercesseurs, les saints et surtout
à la première d'entre eux, qui a
vécu dans sa chair cette fonction d'intermédiaire
entre le ciel et le Monde : Marie. Plus accessibles,
plus proches, car ils ont vécu une vie
terrestre "normale", les pécheurs
pensent trouver près des saints plus de
compréhension et d'écoute qu'auprès
de Jésus même, dont l'Évangile
montre qu'il n'est ni très commode, ni
toujours indulgent. Le Clergé lui-même
s'en accommode, voire favorise cette évolution
: Les Protestants, qui refusent le culte des saints,
laissent ainsi à l'Église catholique
tout un champ de la société sensible
à un culte de personnes exceptionnelles,
mais accessibles, proches du quotidien.