Psychanalyse et idéologie

Vladimir Jankélévitch • Psycho-analyse de l’antisémitisme, 1943

ø

Il est plus facile d’élever un temple que d’y faire descendre l’objet du culte

Samuel Beckett • « L’Innommable »

Cité en exergue au « Jargon der Eigentlichkeit » par T. W. Adorno • 1964

It is easier to raise a temple than to bring down there the worship object

Samuel Beckett  « The Unspeakable one »

Underlined in « Jargon of the authenticity » by T. W. Adorno • 1964

ø

Personne n’a le droit de rester silencieux s’il sait que quelque chose de mal se fait quelque part. Ni le sexe ou l’âge, ni la religion ou le parti politique ne peuvent être une excuse.

Nobody has the right to remain quiet if he knows that something of evil is made somewhere. Neither the sex or the age, nor the religion or the political party can be an excuse.

Bertha Pappenheim

point

ψ  = psi grec, résumé de Ps ychanalyse et i déologie. Le NON de ψ [Psi] LE TEMPS DU NON s’adresse à l’idéologie qui, quand elle prend sa source dans l’ignorance délibérée, est l’antonyme de la réflexion, de la raison, de l’intelligence.

ø

© Micheline Weinstein / Décembre 1989

Pour les 200 ans de la Révolution française

ø

Vladimir Jankélévitch

Psycho-analyse de l’antisémitisme, 1943

Préface de Georges Ralli Postface de Micheline Weinstein

ø

Vladimir Jankélévitch, résistant, par Georges Ralli

“Ce traître avait raison : les Français d’aujourd’hui ont la mémoire courte. Encore, au lieu de les vitupérer eut-il dû les féliciter et s’en féliciter, puisque faute de mémoire, ils ont pu admettre que trahir sa patrie est un acte vertueux et méritoire. Mais la position plus ou moins favorable d’un Pétain par rapport à la défaillance d’une faculté mentale de la nation française est de peu d’intérêt. Ce qui nous frappe ici, c’est que, pour en tirer quelque conclusion que ce soit, il ait mis le doigt sur une chose aussi capitale que la mémoire. Qu’il ait senti que tout se passe là. L’HOMME est avant tout mémoire... L’écourtement de la mémoire,c’est la mort.

Jean Cassou La mémoire courte

Cette réflexion que Jean Cassou faisait à la fin de la guerre nous concerne encore. Aussi nous a-t-elle incité à sortir de l’oubli un pamphlet écrit par Vladimir Jankélévitch sous le pseudonyme d’André Dumez, et intitulé Psycho-analyse de l’antisémitisme. Il figure dans une brochure, Le mensonge raciste, publiée en 1943 par le Mouvement National Contre le Racisme, avec la participation d’Etienne Borne (catholique) et du doyen D. Faucher (protestant). Avant d’examiner les idées que Vladimir Jankélévitch développe, il semble nécessaire d’évoquer le contexte historique dans lequel cet écrit a pris naissance.

L’année 1943, qui nous intéresse ici, est celle où la France résistante sort d’une action passionnée mais désordonnée. À cette date, la Résistance intérieure et la France Libre ont coordonné leurs politiques et cette jonction impose aux mouvements de résistance intérieure une organisation structurée à tendance centralisatrice. Le BCRA (Bureau Central de Renseignements et d’Action, fondé en 1942) rattaché à l’état-major particulier du général de Gaulle avait poussé énergiquement à cette unification. C’est en grande partie grâce à lui que fut aidée militairement et financièrement la résistance intérieure des Français, dont les nombreux groupes résistants n’avaient pas attendu l’intervention pour se constituer et engager la lutte.

La progression de la résistance intérieure jusqu’en 1943, bien loin d’être ascendante, procède par à-coups, avec trois accélérations importantes : l’entrée dans la lutte armée par le Parti Communiste, les mutations politiques du régime de Vichy en 1942, et l’apparition des maquis en 1943.

Cette entrée sans réserve des communistes dans la résistance posa le problème de l’action de terrain contre les occupants et modifia à leur avantage, grâce au retentissement de leurs coups de main, le rapport des forces dans la résistance intérieure.

Le début de cette action de terrain se place le 22 août 1941 à la station Barbès Rochechouart : l’aspirant de marine Alfonse Moser était tué par un commando dirigé par Pierre Georges - le futur Colonel Fabien, un ancien des Brigades Internationales de la Guerre d’Espagne. Avant l’entrée en guerre de l’Union soviétique, les jeunes communistes inauguraient une forme de lutte armée qui allait susciter des prises d’otages et leur exécution par les nazis pendant l’Occupation. C’est en octobre 1941 que l’opinion française en prit connaissance : en quarante-huit heures, 98 otages étaient fusillés, dont 27 à Chateaubriant (22 et 23 octobre).

Officier de renseignements, l’historien anglais M.D.R. FOOT (professeur à Oxford), écrira plus tard dans S.O.E. in France (Special Operations Executive) que c’était là une politique coûteuse et dépourvue de sens pratique. Mais il ajoute : “Cependant, les représailles ont aidé la Résistance plus qu’elles ne l’ont enrayée. Bien des gens font partir le début d’une authentique résistance gagnant la nation entière, d’octobre 1941.”

Des responsables d’autres mouvements critiquèrent l’action du Parti Communiste. La politique du parti ne changea pas et le 28 mars 1942 naissaient les FTP, branche armée du parti. Ils s’appuyèrent sur l’action politique de lutte pour l’indépendance de la France du Front National, créé en mai 1941  [1], qui ne lançait aucune exclusive ni religieuse, ni politique, ni littéraire. Une telle activité dans tous les domaines provoqua un phénomène de rejet de la part de plusieurs mouvements et en particulier à COMBAT. Il était à craindre qu’une poussée aussi envahissante n’entraînât des affrontements et des conflits comme en témoigne l’exemple d’un certain nombre de pays occupés, notamment en Grèce et en Yougoslavie.

C’est en zone sud que le Front National rencontra le plus d’opposition. Le mythe de Pétain abusa beaucoup de patriotes qui partagèrent son hostilité envers les communistes. Le capitaine Henri Frenay, principal responsable de COMBAT, fondé fin mai 1941, refusa de s’allier avec le Front National. Il ne faut pas s’en étonner car Frenay, en février 1942, avec l’accord de son Comité directeur, était entré en relation avec Pucheu, ministre de l’intérieur de Vichy, trafiquant d’otages. En octobre 1941, au moment des exécutions en représailles du meurtre de l’aspirant Moser, Pucheu avait désigné, sur la liste des otages, les communistes “les plus dangereux” internés à Chateaubriant, pour remplacer des anciens combattants.

Mais la situation politique se modifie rapidement. Le retour de Laval le 18 avril 1942 et son appel du 22 juin 1942, dans lequel il annonce la relève et souhaite la victoire de l’Allemagne, amenèrent les hésitants et les hommes de droite restés patriotes, à prendre une position sans équivoque. Ainsi COMBAT dénonçait en octobre 1942 la politique criminelle du “sinistre vieillard”.

De son côté, un grand résistant, d’Astier de la Vigerie, ex-officier de marine décida de créer un nouveau mouvement fin 1941, fondé non seulement sur l’antinazisme, mais de manière plus large sur l’antifasciste. Ce mouvement fut appelé Libération : il fit appel aux syndicalistes, aux socialistes et aux communistes. Il se fixa sans attendre une attitude révolutionnaire.

En zone sud également, un autre mouvement édita le journal FRANC-TIREUR fin 1941. Ce mouvement se développa et prit le nom du journal ; Marc Bloch, l’historien bien connu et le journaliste Georges Altmann firent partie du Comité directeur.

Sous la pression du BCRA dont ils dépendaient en grande partie, les grands mouvements de zone sud et de zone nord finirent par fusionner. Brossolette arrivait à créer le 26 mars 1943, un Comité de Coordination de la zone nord qui comprenait le Front National. Lors de leur voyage à Londres en automne 1942, Frenay et d’Astier acceptèrent que soit mis en place, avec l’accord de Franc-Tireur, un Comité de coordination pour la zone sud, sans la participation du Front National. Le 26 janvier 1943, étaient fondés les MUR (Mouvements Unis de Résistance). Jean Cassou fut chargé des fonctions d’Inspecteur de la zone sud par le Comité Directeur des MUR.

Jean Cassou était venu à Toulouse au printemps 1941 après le démantèlement du réseau du Musée de L’Homme à Paris, dont il était membre, avec Paul Rivet, Martin-Chauffier et d’autres. Il décrit son arrivée dans ses mémoires : Une vie pour la liberté, 1981 :

À Toulouse, nous retrouvâmes mon beau-frère Vladimir Jankélévitch avec une légère blessure à l’épaule, révoqué comme Juif, et qui s’était réfugié dans cette Toulouse où il avait occupé la chaire de philosophie à la Faculté et où il comptait tant d’amis infiniment chers.

Peu après, Cassou rejoignit le réseau Bertaux où il milita jusqu’à sa nomination d’Inspecteur de la zone sud.

Les MUR exercèrent une grande activité lorsque Vichy décida d’imposer le Service du Travail Obligatoire (STO) en application des accords Laval-Sauckel, le négrier nazi. Les réfractaires furent accueillis et organisés par les MUR.

À l’été 1943, l’extension du refus du Service Obligatoire avait pris une telle ampleur que les MUR créèrent le Service National des Maquis, qui se fixa comme objectif de “transformer les réfractaires en combattants”.

Au moment de terminer cet historique, il faut rappeler que la première raison d’être de la résistance avait été la propagande clandestine par les journaux et les brochures. En zone sud, les tirages de COMBAT, LIBERATION, FRANC-TIREUR variaient de 125 000 à 150 000 exemplaires.

Ce bref aperçu des grandes organisations politiques de la Résistance ne fait pas état de nombreux mouvements autonomes et d’initiatives individuelles particulièrement efficaces : notre étude constitue une simple introduction. Elle nous a paru nécessaire car la Résistance n’a droit à aucune rubrique dans l’Encyclopédia Universalis et que le Grand Larousse Universel ne lui consacre que quelques paragraphes prudents. (Nous recommandons à nos lecteurs qui désirent s’informer davantage les ouvrages d’Henri Noguères et d’Henri Michel.)

La résistance utilisa également l’arme culturelle dans les deux zones en fondant une maison d’édition clandestine : LES ÉDITIONS DE MINUIT. Le Silence de la mer de Vercors fut le premier ouvrage publié. Des revues littéraires parurent dont la plus connue fut LES LETTRES FRANÇAISES. Son comité directeur comprenait Aragon, Guéhenno, Mauriac, le R.P. Maydieu, Vildrac.

En faisant un inventaire de la propagande culturelle, on est amené à faire une curieuse constatation : la dénonciation de l’antisémitisme est négligée. Il nous a donc paru utile de révéler le texte de Jankélévitch déjà mentionné qui a été diffusé à Toulouse en 1943. Les analyses de Jankélévitch, virulentes et sans détours, ont une plus grande portée que l’essai abstrait de Sartre, trois ans plus tard : Réflexions sur la question juive, 1947.

Vladimir Jankélévitch démontre avec passion que Vichy, pour tromper les Français, parle un langage socialiste :

Au lieu de “capitalisme” lire “finance judéo-maçonnique”, à la place de “bourgeoisie internationale” mettez “dictature des trusts” et “ploutocratie”, car bien entendu tous les Juifs sont banquiers.

Ces termes, nous dit Jankélévitch, servent à justifier une pseudo-révolution, un pseudo-socialisme.

Nous pouvons retrouver ce procédé mystificateur dans le discours de tous les régimes fascistes. L’utilisation des catégories du langage de la révolution marxiste est une caractéristique des révolutions conservatrices. Ce discours a permis de rendre acceptables, en les fondant sur une escroquerie, les grandes réalisations du MEURTRE DU XXe SIÈCLE !

La transformation des mots, et les répercussions qui en résultent jouent un grand rôle au cours du déplacement des forces dans la lutte politique. Ernst Cassirer, dans son livre The Myth of the State, 1946, donne p. 346 un exemple du processus. Il cite un petit ouvrage : Nazi-Deutsch, A Glossary of contemporary German usage. Dans ce livre sont enregistrés les nouveaux termes utilisés dans le régime nazi - et cette liste est longue. Ce qui les caractérise, ce n’est pas une nouvelle signification objective, mais l’impact émotionnel que procure chacun. Cassirer donne l’exemple de deux termes semblables figurant dans le vocabulaire : Siegfriede et Siegerfriede. Même pour un Allemand, la différence est insaisissable. Rappelons que Sieg signifie victoire et friede paix. CASSIRER nous révèle que la combinaison des mêmes mots sert à produire un sens opposé. C’est ainsi que le vocabulaire en question explique à ses lecteurs, le plus naturellement du monde, que Siegfriede est la paix par la victoire de l’Allemagne tandis que Siegerfriede est une paix dictée par ses ennemis. Les nazis qui ont mis en circulation de tels termes avaient une grande science de la propagande politique. Ils étaient conscients qu’un mot, une syllabe pouvait assurer le succès de leur entreprise criminelle.

Vladimir Jankélévitch fait ensuite une analyse sociologique de l’antisémitisme, soulignant qu’il est le plus fort dans les catégories sociales où la notion de concurrence joue le plus librement. Chez les médecins en première ligne. Cette remarque nous rappelle l’attitude de Céline, qui haïssait ses confrères juifs dès le début de sa carrière. Vladimir Jankélévitch constate que la bourgeoisie de guerre civile ne pouvait renoncer,

à un moyen si ingénieux d’éliminer des concurrents redoutables, étudiants, travailleurs, artistes précoces, fonctionnaires d’une haute valeur professionnelle.

Sa description révèle l’amalgame d’éléments hétérogènes qui fusionne une alliance dans des pratiques meurtrières. L’idéologie raciste est l’instrument politique idéal pour satisfaire ces éléments. Déclarations contre le capital bancaire aux mains des Juifs, contre les grands capitaux investis dans les chaînes de grands magasins lésant ainsi le petit commerce, contre le monopole des intellectuels juifs occupant les meilleures places dans les professions libérales.

Le IIIe Reich, en réduisant les Juifs à l’état de non-citoyens, donnait satisfaction à ces revendications : le gouvernement de Pétain l’avait suivi avec empressement dans cette voie.

Dans la dernière partie de son pamphlet, Jankélévitch fait une psycho-analyse du sadisme, de la persécution anti-juive. Les traits sadiques que Jankélévitch énumère sont significatifs. Il expose le raffinement et l’inventivité de cette persécution : “Des bancs peints en jaune... jardins publics interdits aux enfants... l’étoile... il fallait y penser... ”

Cette description est complétée par un tableau des humiliations sadiques avec intention sexuelle dont le “maudit” est abreuvé :

les stérilisations... les interdictions sexuelles, la législation relative au mariage, l’interdiction des piscines.

Cependant, toutes ces mesures sadiques n’ont pas le caractère d’un génocide. Jankélévitch semble ignorer, quand il écrit, sa mise à exécution.

Or l’accord passé entre Oberg, le représentant d’Eichmann et Bousquet, secrétaire général de la police à Vichy, le 6 juillet 1942, donnait entière satisfaction aux exigences criminelles des nazis. Bousquet informait le 31 août Darquier de Pellepoix, président de la Commission technique pour la déportation des Juifs que les arrestations en masse des Juifs étrangers étaient en cours depuis le 4 août. Celles-ci s’élevaient au nombre de 11 184 : ils allaient tous être envoyés en zone occupée pour être déportés à Auschwitz. Telle fut la première opération entreprise dans le cadre de la solution finale.

Va-t-on l’oublier ?

Les Français d’aujourd’hui perdent-ils la mémoire ?

G. R., été 1989

Note

1 - Le Front National, comme son nom l’indique, se proposait de faire l’union la plus large entre Français disposés à lutter contre le nazisme. Son originalité fut de se développer dans tous les milieux sociaux, notamment parmi les avocats, les ouvriers, les commerçants, les paysans...

ø

1943

 

Psycho-Analyse de lantisémitisme

Vladimir Jankélévitch

[Écrit en 1943 ; extrait du Mensonge raciste  diffusé clandestinement à Toulouse en 1943 par le Mouvement  National  contre  le  Racisme  avec des textes de E. Borne et du doyen D. Faucher. La photocopie de ce document nous a été communiquée par la Bibliothèque Municipale de Toulouse, qui a elle-même reçu l’original de Mr. le Docteur Stéphane Barsoni.]

 

Depuis 1933, la bourgeoisie internationale a su manier l’antisémitisme comme une géniale diversion aux dangers qui la menacent ; l’antisémitisme est ce qui permet aux fascistes internationaux de dériver à leur profit, en le tournant contre les Juifs, le potentiel de légitime ressentiment que l’injustice sociale accumule depuis des siècles dans les classes misérables. En sorte que si les Juifs n’avaient pas existé, il aurait fallu les inventer.

L’État Franzose, dont toute la raison d’être est l’imposture et le mensonge, a saisi avec empressement cette occasion qui s’offrait de parler un langage socialiste et de faire sien, en changeant quelques formules, les mots d’ordre de l’adversaire. Au lieu de capitalisme, lire finance judéo-maçonnique, à la place de bourgeoisie internationale, mettez dictature de trusts”et ploutocratie, car bien entendu, tous les Juifs sont banquiers, et la haute banque cesse d’être méchante lorsqu’elle est incirconcise.

Pseudo-révolution, pseudo-socialisme. Le fascisme est bien le régime du pseudo et du simili, l’escroquerie au titre. Il ne suffit pas de dire que l’imposture est grossière et qu’elle ne devrait tromper personne. Naturellement, la fausse révolution se reconnaît à ceci que, ne réformant pas la structure sociale qui est la source même de l’injustice ni le régime des relations économiques, elle n’apporte à la majorité des citoyens qu’une euphorie superficielle et passagère, celle qui résulte en général du pillage et de la spoliation : momentanément, il y aura moins de concurrence dans l’Université et plus de places dans les Fonctions Publiques ; mais comme l’antisémitisme ne met en cause aucun principe véritable, l’inégalité et le désordre, une fois distribué le butin des vaincus, ne feront que grandir. Le dessein de la vraie révolution est de supprimer définitivement le scandale de l’inégalité, et non pas de changer de riches ; d’extirper le principe même de l’exploitation, et non pas d’organiser le personnel exploitant. Toutefois, il ne faut pas sous-estimer l’attrait d’une solution qui paye comptant et qui, par l’éviction de quelques citoyens, produit un soulagement immédiat. L’antisémitisme c’est la révolution à bon marché. Cette révolution désigne à l’envie non plus des abstractions lointaines et philosophiques telles que le capital, mais quelqu’un, un rival en chair et en os : le meilleur médecin de la ville, l’ingénieux commerçant du coin, qui draine toute la clientèle du quartier, le dentiste habile dont il arrive que toutes les mâchoires aryennes recherchent les soins. Cet élément concret et personnel de l’antisémitisme parle plus haut qu’un autre à la méchanceté, à la basse jalousie, à la sottise et à la rancune qui veillent en toute saison  chez les candidats évincés. Par où l’on s’explique que l’antisémitisme est le plus fort dans les catégories où la notion de concurrence joue le plus librement. Chez les médecins en première ligne. Il ne faut donc pas s’étonner du succès d’un radicalisme qui représente l’extrémisme, facile, économique et à tout moment possible : la mise hors la loi d’une minorité sans défense est la seule promesse que la révolution blanche puisse tenir et par conséquent aussi, c’est la dernière mesure à laquelle la bourgeoisie de guerre civile renoncera.

Et comment renoncerait-elle à un moyen si ingénieux d’éliminer des concurrents redoutables, étudiants, travailleurs, artistes précoces, fonctionnaires d’une haute valeur professionnelle, en alléguant leur insuffisance ethnique ? Naturellement le problème cesse vite de se poser puisqu’il ne s’agit pas d’un nouveau mécanisme de justice sociale ; on ne peut organiser indéfiniment la vie économique. Une fois que tous les Juifs sont dépouillés et internés, ce qui est en somme assez facile, vous imaginez peut-être que la Question Juive, comme ils disent est résolue et que les galopins dynamiques du Commissariat aux Affaires Juives se consacreront à d’autres occupations. Détrompez-vous. Il ne faut pas que le fascisme international perde ses Juifs, son cher peuple maudit, spécialement conservé par le Très-Haut pour entretenir dans leur bonne conscience les grands dolichocéphales blonds. S’il n’y avait pas le Juif, qui ferait du marché noir ? Qui incendierait les récoltes aryennes ? Qui désignerait les pouponnières et les maternités de la Nouvelle Europe aux combes judéo-maçonniques ? Vous apprendrez avec étonnement que les Juifs tiennent toujours le haut du pavé, qu’ils paradent plus que jamais dans les restaurants de luxe, et qu’ils mangent toutes nos bananes. Car, bien entendu, les chrétiens ne font jamais de marché noir ; voilà les nouvelles que les pensionnaires de Drancy et des bagnes silésiens n’apprendront pas sans stupéfaction. Elles expliquent du moins le caractère intermittent et factice des campagnes antisémites. L’antisémitisme recrée artificiellement un problème trop facile à résoudre, sans doute parce que ce problème est inexistant.

L’antisémitisme réunit en effet cette gageure de créer de toutes pièces une question qui n’existe pas, mais qui commence à exister en effet, par obsession, dans la mythologie des bourreaux, et par suggestion dans la croyance des victimes. Cette obsession est une des grandes spécialités de la chemise brune. Mais le comble est qu’elle a développé effectivement dans toute une catégorie de citoyens pourvus, par suite des circonstances historiques déterminées, d’un état-civil douteux, la conviction d’appartenir à je ne sais quelle race maudite. Pour que la question juive puisse se poser, il faudrait d’abord qu’il y eût un groupe d’hommes cohérent, solidaire dans ses intérêts, comme dans ses origines, qui méritât de s’appeler Israël et qui fût autre chose qu’un mythe. Or, c’est ce que dément l’expérience la plus quotidienne. Les Juifs ne se ressemblent entre eux ni au physique ni au moral. Ils n’ont pas les mêmes goûts, ni les mêmes intérêts. Le plus souvent, ils n’ont en commun que cette fatalité elle-même dont on leur a suggéré la croyance et qui finit en fait par leur fabriquer une manière de solidarité seconde : de ne pas descendre directement de Charles-Quint, de ne pas avoir leur compte normal de grand-mères...  C’est ce qu’on éprouve chaque fois qu’il s’agit de définir les marques diacritiques de l’esprit juif : M. Bergson est juif, mais Spinoza aussi, qui est tout le contraire. Est-ce la philosophie de la durée qui est juive ? Ou le système de l’éternel ? Vous direz sans doute : les deux ensemble, ce qui est avouer avec éclat qu’on parle pour ne rien dire. En vérité, ils sont slaves et musiciens en Russie, géomètres et juristes sur les bords de la Méditerranée, tantôt commerçants, tantôt contemplatifs. Le caractère contradictoire et incohérent des accusations qu’on porte contre eux est le fidèle reflet de cette confusion. Au temps de l’Affaire Dreyfus, on leur reprochait de travailler pour l’Allemagne et de saboter la revanche dont ils sont aujourd’hui, paraît-il, les plus dangereux fauteurs. L’antisémitisme officiel de la Révolution nationale qui est hitlérien, est diamétralement opposé à l’antisémitisme traditionnel germanophobe de M. Maurras. On les accuse d’avoir voulu la guerre après les avoir accusés d’applaudir au pangermanisme. (En ce temps-là les thermidoriens n’aimaient pas l’Allemagne.) Les voilà aujourd’hui dans le camp de la Pologne catholique, de la Pologne de Weygand et de Raymond Poincaré. Dans cette confusion vertigineuse, comment s’y reconnaître ?

Entre toutes les impostures fascistes, l’antisémitisme n’est pas celui qui atteint le plus grand nombre de victimes, mais elle est la plus monstrueuse. Pour la première fois peut-être des hommes sont traqués officiellement non pas pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont ; ils expient leur être et non leur avoir, non pas  des actes, une opinion politique ou une profession de foi comme les Cathares, les Francs-Maçons et les Nihilistes, mais la fatalité d’une naissance. Cela donne tout son sens au mythe immémorial du peuple maudit, du peuple émissaire, condamné à errer parmi les nations et à endosser leurs péchés.

Les rapports du Juif et de l’Aryen sont des rapports passionnels ambivalents qui exigeraient une description très minutieuse ; nous croyons que, sans cette description, le sadisme extraordinaire de la persécution anti-juive, ses raffinements  inouïs, son inventivité diabolique, ne peuvent se comprendre. Des bancs peints en jaune...  des jardins publics interdits aux enfants... l’étoile, il fallait y penser. On remarque l’intention sexuelle très prononcée et nuancée des humiliations sadiques dont le maudit est abreuvé : les stérilisations où se reconnaît si bien le vieux vampirisme allemand, les interdictions sexuelles et, surtout, la législation relative aux mariages mixtes, sans oublier l’interdiction des piscines et mille autres détails ingénieux ; tout cela éveille l’idée du ressentiment pédérastique contre le séducteur. Par certains côtés, le fascisme satisfait la vieille inclination homosexuelle des Allemands, celle qui depuis le beau Siegfried jusqu’au poète Stefan George hante la rêverie gothique. Les hommes ensemble. Les femmes à la cuisine - (rappelez-vous Kinder, Kirche, Küche). La vie des camps, la folie des uniformes éblouissants, un certain idéal hellénico-nietzschéen de beauté masculine, encourageant une inclination qui était traditionnelle dans l’armée wilhelmienne. Le pseudo-vertuisme hitlérien doit être considéré comme une revanche de la virilité invertie contre la civilisation féminine et voluptueuse incarnée par la France. Hitler, l’homme sans femmes, est ce beau barbare chaste, indifférent aux filles fleurs et à toutes les sirènes de l’agrément. Le galimatias néo-spartiate, si en vogue dans les mouvements dits de jeunesse, est lui-même d’origine pédérastique. Feuilletez leurs magazines : ce ne sont que faisceaux, francisques, athlètes, profils romains, virilité délirante. Tous ces polissons feront donc expier à la race voluptueuse ses succès auprès des femmes, son intérêt pour les femmes, son culte de la femme ; la guerre sera la grande représaille de l’inversion masculine contre la féminité. Mais en même temps (et en ceci consiste l’ambivalence antisémite, proche parente de l’ambivalence xénophobe), le grand barbare blond est secrètement amoureux de la nouveauté périlleuse dont l’Étranger est porteur, le cher Étranger qui désagrège la forte Lacédémone, lui apporte l’oxygène et les croisements féconds, le retient sur la pente de la dégénérescence, de l’inceste et du gâtisme provincial. Si la méprise ne représentait pas des valeurs essentielles, il n’inspirerait pas une telle panique aux hommes purs, et son commerce ne nécessiterait pas tant de frustration : le patricien conserve soigneusement son plébéien tout en le persécutant comme le riche magyar a besoin de son tzigane qui lui apporte ce qui précisément lui manque, le délié de la passion, la sensualité, la féminité ; il l’embrasse sur la bouche, puis lui crache au visage ; il déteste ce qu’il aime et qui, d’ailleurs, l’entretient dans son contentement d’être bien né. En humiliant l’homme juif, l’homme pur se fait mal à lui-même et jouit de se faire mal, et persécute l’allogène, le vital allogène dont tout homme a faim et soif. Et de la lucidité presque infaillible de sa procréation, l’instinct qui lui fait viser le centre même et l’ipséité de la personne. Diversion et pédérastie, tels sont les deux aspects complémentaires de l’imposture.

L’antisémitisme est la forme la plus caractéristique du cannibalisme raciste. En attendant que les victoires de la justice et de la révolution fassent d’une honteuse imposture une simple curiosité historique et clinique, je dirais volontiers aux Juifs et à leurs défenseurs : vous refuserez de poser le problème, vous ne discuterez pas avec les infâmes galopins, vous ne ferez pas le jeu du diable. Quiconque se laisse entraîner sur le terrain des statistiques et discute pourcentage admet implicitement la question et fait le jeu du diable. Et aux défenseurs plus spécialement, je dirais : ne vous donnez pas tant de peine : il n’y a pas de peuple maudit ; il n’y a que l’éternelle stupidité, fabricatrice de mythes, qui veille en tout homme. Et quant aux Juifs eux-mêmes, qu’ils se disent : notre sort est enviable et notre part est bonne. Nous avons été choisis pour détourner l’attention mais nous ne nous plaindrons pas, afin de ne pas fixer cette attention, nous n’aiderons pas la bourgeoisie et ses gardes blancs à escamoter le grand problème, le vrai, le seul, qui est celui de sa liquidation définitive.

ø

Postface, par Micheline Weinstein

1964

Il est plus facile d’élever un temple que d’y faire descendre l’objet du culte

Samuel Beckett, L’innommable, exergue au Jargon de l’authenticité, par T.W. Adorno, 1964

1978

Nous avions beau savoir...

M. Vidal-Séphira a écrit des pages bouleversantes sur ce Nacht und Nebel” (Nuit et brouillard) bien nazi où la métaphysique du calembour et son éminent représentant Heidegger pouvaient retrouver les initiales du “Nomen nescio” (Je ne sais pas le nom) et en fin de compte l’initiale du Néant lui-même. La férocité exterminatrice  ne perd jamais contact avec le pédantisme ! [...] Le Mémorial de Serge Klarsfeld fait sortir de la nuit et de la nuée, en les appelant par leur nom, les innombrables fantômes anonymes annihilés par leurs bourreaux. Nommer ces ombres pâles, c’est déjà les convoquer à la lumière du jour.

Vladimir Jankélévitch, Le Nouvel Observateur,  mai 1978  

 

Le grand silence

Car ce Martin Heidegger qui fut en son temps le penseur nazi le plus important a certes beaucoup parlé de la technique après 1950, mais jamais de ce qui en Allemagne en fut pourtant l’aboutissement le plus éclatant : Auschwitz.

Georges-Arthur Goldschmidt, Le Coq-Héron, n° 92, 1984

ø

Nous avons choisi de restituer au public ce pamphlet de Vladimir Jankélévitch qu’il faut lire pour ce qu’il est, un document d’archives non répertorié, signé d’un pseudonyme et diffusé à Toulouse en 1943 dans la clandestinité. On ne doit donc pas chercher dans ce texte une réflexion métaphysique sur la question de l’être et du temps : l’auteur avait plus urgent à débattre lorsqu’il prit son arme d’intellectuel - l’écrit - pour, le premier en France, isoler, désigner et dénoncer la fonction particulière du mot, du signifiant Juif pendant la Deuxième Guerre mondiale et forger de la même plume les bases du concept de Crime contre l’humanité. La lecture de ce texte doit dépendre absolument de ceci que Jankélévitch, s’il cite les bagnes silésiens, ignore tout de l’industrie lourde de la mort qui tourne alors à plein régime à Birkenau (Silésie). C’est cette méconnaissance qui lui fait violemment épingler la vieille inclination homosexuelle c’est-à-dire - via la horde - l’identification imaginaire au meneur. Que cette identification ne soit pas pour rien dans la prise en gelée de la masse, de même que dans l’adhésion à l’idéologie nazie par certains grands penseurs, on ne peut le contester. Voici comment Adorno en décrit le processus lorsqu’il analyse Le jargon de l’authenticité :
La posture langagière est ici celle du “Les yeux dans les yeux”, selon la pratique des dictateurs. Celui qui plonge son œil dans celui de l’autre voudrait bien l’hypnotiser, prendre le pouvoir sur lui, et toujours déjà sous la menace : m’es-tu bien fidèle ? Pas traître? Pas Judas ? Une interprétation psychanalytique pourrait bien découvrir dans cette posture langagière un transfert homosexuel inconscient et par là rendrait compte de la résistance fanatique contre la psychanalyse, de la part des patriarches de ce jargon. La regard maniaque du “Les yeux dans les yeux” est apparenté à la folie raciste. Il veut une “rencontre”, une communion de conjurés, il veut nous sommes tous de la même souche, il consolide l’endogamie. Même le désir de réhabiliter le mot rencontre” et de le rétablir par un usage rigoureux deviendrait, de par une connivence inévitable, avec pureté et de source, une composante du jargon lui-même, dont il désirerait  s’échapper.
 
Jargon der Eigentlichkeit, Zur deutschen Ideologie, Suhrkamp, 1964 

Mais on ne peut affirmer que Jankélévitch, s’il avait eu connaissance de la mise en pratique de l’AKTION décidée à la Conférence de Wannsee le 20 janvier 1942, c’est-à-dire l’extermination au gaz Zyklon B dans des chambres construites pour, des Juifs d’Europe, n’aurait pas été plus intéressé par la sexualité des nazis qu’elle ne nous intéresse depuis. Rappelons au passage que le premier convoi de Juifs étrangers, apatrides, c’est-à-dire ceux qui avaient déjà, une ou plusieurs fois fui l’antisémitisme allemand ou des pays de l’Est pour se réfugier sur la terre des Droits de l’Homme, déportés de France pour Auschwitz, date du 27 mars 1942.            

Certes ça ne l’empêche pas, la sexualité, de continuer d’exister, à cette différence, le pas ayant été franchi sans retour, que celle des générations suivantes, en France et en Allemagne principalement, trouve sa marque première dans ce que j’appelle cet ensemble vide, zéro barré.       

Que Jankélévitch intitule son texte Psycho-analyse de l’antisémitisme ne signifie pas pour autant qu’il s’agisse d’une étude psychanalytique de l’antisémitisme, puisqu’une telle psychanalyse ne saurait être fondée, sauf à détourner la découverte de Freud ayant entraîné pour lui l’obligation de créer un terme neuf.                          

L’appellation Psychoanalyse est ici en allemand, langue de Freud. Vladimir Jankélévitch a 40 ans à l’époque et depuis son enfance la musique du mot en allemand Psychoanalyse... Psychoanalyse... Psychoanalyse... lui a été transmise par son père, Simon Jankélévitch premier traducteur officiel de Freud en français.                                    

Devant, contre l’indo-grecque svastiska, Vladimir Jankélévitch avec  Psycho-analyse… déroule le fil rouge, l’oppose à la croix (gammée celle-là). Il continue de faire exister le mot et le fait passer - il est le seul - dans la langue que les nazis ont entrepris de détruire quand, sans que le monde mesure la portée de cet acte et réagisse à temps par un non effectif, un non dans le réel, ils brûlèrent publiquement l’œuvre de Freud pour son 77e anniversaire, le 10 mai l933, quand ils ont décapité, déporté, contraint à l’exil et dans tous les cas quand ils se sont donné pour tâche d’exterminer parce que Juive, une diaspora entière, dont ses intellectuels, ses artistes, ses savants, ses politiques...              

Ceci n’est-il pas un sérieux avertissement, alors que l’on voit à la télévision, que l’on découvre dans la presse, que l’on entend à la radio en novembre 1989 déclarer que la France n’a pas besoin de psychologues- terme, disons... camouflé... ce sont les psychanalystes qui furent interdits par les nazis sur le sol du Grand Reich, non les psychologues -  mais au contraire de garants de la sécurité, et que personne ne bronche, ni même les psychanalystes ?

M. W. Paris, décembre 1989

 

ψ  [Psi] • LE TEMPS DU NON
cela ne va pas sans dire
© 1989 / 2019