Marie
• 3e partie
Considérations
anthropologiques avec l'aide de Sigmund Freud
Cette
séquence répétée et
rappelée régulièrement dans
la messe évoque les cérémonies
totémiques. S. Freud, dans "Totem
et Tabou"81 reprend, à partir des observations
des anthropologues, les fêtes de sacrifice
du totem, animal sacré sacrifié
dans des circonstances très particulières
: l'animal ne peut être sacrifié
que lors d'une réunion de la tribu, jamais
par ou pour un individu ni en dehors de ces circonstances82.
Le sacrifice, la mise à mort, remplacé
plus tard par des substituts moins sanglants (pain
spécial, vin de la vigne…) doivent se faire
selon des rites précis. Le sacrifice doit
concilier le Totem qui, en quelque sorte, accepte
cette mort et pardonne83,
soit parce que sa mort n'est pas la faute des
participants, qui sont remplacés par un
substitut, soit parce qu'il y avait une nécessité
supérieure, qui a conduit à son
exécution (la faim, l'urgence…). Le sacrifice
se termine par un repas au cours duquel les participants
se partagent et mangent le Totem avec son accord
ou, du moins, celui qui lui est attribué
par les hommes. C'est un moment joyeux : la divinité
protectrice accepte le sacrifice, sa propre mort,
vitale pour le groupe, c'est un moment de joie,
de communion.
La
messe reprend presque mot à mot cette séquence.
Toutefois, la civilisation n'en est plus au totem
ni à l'animal symbolique (bien que l'Église
Catholique fasse une grande part à l'agneau
pascal). L'animal ou l'esprit proches des hommes,
très semblables a lui parfois84,
se sont peu à peu conceptualisés
dans un Dieu lointain et tout-puissant, difficilement
accessible. Le Dieu des Juifs se révèle
redoutable dans ses colères, peu compréhensible
et compréhensif. la Foi chrétienne
cherche dans ses efforts presque désespérés,
au vu des circonlocutions et arguments d'autorité
qu'elle utilise, à humaniser ce Dieu et
le rapprocher des hommes. Il lui donne chair non
seulement par Marie, mais aussi dans sa mort et
dans sa Résurrection. Elle fait du signe
de la Cène (le pain et le vin, l'hostie),
le corps même du Christ, retour inconscient
au repas totémique. Jésus leur dit : "En
vérité, en vérité,
je vous le dis, si vous ne mangez la chair du
Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang,
vous n'avez point la vie en vous-mêmes.
Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang
a la vie éternelle ; et je le ressusciterai
au dernier jour. Car ma chair est vraiment une
nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage.
Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang
demeure en moi, et je demeure en lui." Jn
6.52-56.
Le
meurtre du Père exécuté par
nos ancêtres, cet acte fondateur de la civilisation
d'après Freud, dont le souvenir hante la
civilisation, "péché originel"85 qui poursuit
l'homme, la Chrétienté le remet
en scène et le rejoue réellement,
pour se sauver, se faire pardonner et concilier
les bonnes grâces de ce Père, haï
et aimé dans le même mouvement. Freud
souligne sur ce point l'originalité de
la religion chrétienne : "C'est
ainsi que la Résurrection du Christ comprend
un fragment de vérité, puisqu'il
a représenté Moïse ressuscité,
derrière lequel, bien loin dans le temps,
se cachait, transfiguré, le père
originaire de la horde primitive. C'est ainsi
que le Christ, en tant que Fils, a détrôné
le Père et pris sa place."
L'originalité
des Chrétiens est de penser que Dieu a
voulu sauver les hommes avant la fin des temps,
dépassant le rude destin du peuple d'Israël,
contraint à l'attendre pour que le royaume
s'accomplisse. Jésus promet la Rédemption
(presque) immédiate par son sacrifice,
pour ceux qui suivront son enseignement et se
soumettront à lui86.
L'incarnation,
rendant en quelque sorte palpable, réelle,
la divinité, est sans doute à l'origine
d'une part non négligeable du succès
du christianisme : les fidèles trouvaient
une satisfaction semblables à celles qu'elle
pouvait avoir dans le repas totémique :
le contact avec la divinité, le pardon
et la communion, avec elle et les membres de la
tribu (de l'Église). La
Foi chrétienne reste très attachée
à cette manière de voir, dans toutes
ces composantes : en 1553, Michel Servet sera
encore brûlé à Genève
sur ordre de Calvin pour avoir rejeté la
Trinité. Peu avant, il avait été
condamné par l'Inquisition catholique.
Les Protestants croient à la double nature
de Jésus, même s'ils rejettent le
Transsubstantiation87
Jésus
étant un homme, Marie est alors complètement
femme. Mortelle, elle devenait la mère
de D, et à ce titre elle pouvait susciter
la dévotion réservée à
la mère universelle. Il est révélateur
que, d'après les historiens, ce sont souvent
les foules qui soutinrent la place de Marie dans
les troubles que suscitèrent les controverses
théologiques décrites ci-dessus,
et que les femmes furent des vecteurs importants
de la Foi catholique. C'est sans doute ce qui
explique son développement et sa persistance,
au-delà du soutien que lui ont donné
les pouvoirs politiques.
Naissance et enfance de Jésus
Une
mère ne suffit pas à cent fils et
cent fils à une mère. Ce vieux dicton
définit bien la bonne proportion selon
laquelle l'œuvre de naissance repose presque entièrement
sur Marie, presque pas sur Jésus.
Erri
de Luca • Noyau d'olive,
p. 25
Les
vierges parturientes
Les
vierges parturientes sont des représentations
de Marie enceinte, ainsi dite à tort par
rapport à l'acception moderne : aujourd'hui
est parturiente une femme qui accouche.
L'Incarnation
est le fondement et l'une des principales spécificités
de la Foi chrétienne, mais l'iconographie
représentant Marie enceinte, moment essentiel
de féminité pourtant, est peu répandue.
Au 16ème siècle, le Concile de Trente
mit à l'index les images inhabituelles
dans les Églises. Les Vierges qui affichaient
un embonpoint trop suggestif furent alors interdites,
voire détruites : Marie enceinte, trop
proche de la vie des femmes, risquait sans doute
aux yeux du Clergé de favoriser certaines
formes de superstition, voire d'idolâtrie.
Il n'existe en France qu'une dizaine de représentations,
généralement dans des Églises
en dehors des grands centres religieux, sauf à
la cathédrale de Reims : Églises
de Marcenat dans le Cezallier en Auvergne, Plomeur,
Prades, Perpignan, Chapelle de Cucugnan (celle
du célèbre curé) 88...
La
basilique de Brioude possède une statue
en bois du 14e siècle. Marie,
visiblement lasse, est étendue, légèrement
tournée sur le côté. Le regard
un peu perdu, elle appuie la tête sur sa
main gauche et de l'autre soutient son ventre,
en un geste très familier, peu fréquent
dans l'iconographie.
L'une
des plus célèbres représentations
de cette épisode de la vie de Marie est
bien sûr la "Madonna in parto"
de Piero della Francesca. Il n'est sans doute
pas indifférent qu'elle soit peinte au
moment où l'art et la parole se libère
et où les Chrétiens s'affranchissent,
pour un court moment et dans une mesure réduite,
du contrôle des Clercs, sortant des idées
et des représentations autorisées89. Marie, vêtue
d'une robe simple de couleur bleue, couleur qui
devint sa couleur emblématique en Occident,
apparaît sous un dais somptueux, ouvert
par deux anges. Son visage est fermé, ses
traits tirés, les coins de sa bouche tombent.
Elle ne regarde pas droit devant elle, mais vers
le bas. Sa main droite effleure son ventre gonflé,
refermant peut-être d'un geste sa robe entrouverte,
dévoilant un sous-vêtement blanc.
Sa main gauche est également posée
sur une échancrure de la robe à
hauteur de la hanche, comme si la robe était
trop étroite et avait été
élargie pendant la grossesse.
Pas
de triomphe dans l'attitude de Marie, mais bien
plutôt de la lassitude, de l'inquiétude,
de la peur même comme l'éprouvent
toutes les femmes qui attendent un enfant.
Naissance
Les
Évangiles canoniques de Luc et Matthieu
s'étendent peu sur les circonstances de
la naissance de Jésus. Appelé à
un recensement le couple se rend à Bethléem
où Joseph doit se faire inscrire. Jésus
naît en dehors de l'hôtellerie (Bible
de a. Crampon) ou de la salle de l'auberge (Bible
Chouraqui). Marie le dépose dans une crèche,
une mangeoire pour animaux.
La
grotte apparaîtra pour la première
fois dans le Proto-Évangile de Jacques.
La parturition n'est jamais évoquée.
Rien ne transparaît des douleurs de Marie,
celles de l'enfantement et les autres, dans ces
écrits Chrétiens. Le Coran, par
contre, les évoque dans la Sourate XIX,
verset 23-27.
Elle
le conçut, et s'isola en un lieu lointain
Les
douleurs la firent s'adosser au fût du palmier
; elle dit : "Qu'avant cela ne suis-je morte,
et ne suis-je oubliable oubliée !"
Il
l'appela de sous elle "N'aie chagrin. Le
Seigneur a mis sous toi une gloire
Secoue
vers toi ce fût de palmier, pour en faire
pleuvoir des dattes mûres toutes cueillies
Mange
et bois, rends à ton œil la fraîcheur.
Au premier humain que tu verras, dis « J'ai
fait vœu au Tout miséricorde de jeûner.
Je ne parlerai ce jour à personne.» 90"
Dans
le verset suivant, Marie se heurtera à
l'incompréhension de son peuple91, mais Dieu ménage la génitrice
de son prophète Jésus dans le Coran,
ce dont visiblement ne se soucient guère
les auteurs Chrétiens.
Pour
Matthieu, la famille est obligée de s'exiler
en Égypte pour fuir Hérode92, qui craint un futur concurrent93 et fait massacrer
tous les nouveaux-nés de moins d'un an.
Conformément
à la loi juive (Lv 2-8), l'enfant est circoncis
huit jours après sa naissance et reçoit
alors le nom de Jésus (Lc 2-21). Parmi
les raisons justifiant la Circoncision, qui a
été une fête religieuse carillonnée
sous l'ancien régime, La Légende
dorée mentionne notamment94 qu'ainsi le Seigneur montrait qu'il avait vraiment pris
une chair d'homme, puisqu'il répand ainsi
vraiment son sang, pour la première fois.
Les
noms de Jésus
La
Légende dorée, au sujet de la
Circoncision, parle longuement des noms de Jésus.
Joseph donne à son fils le nom de Jésus,
comme l'Ange lui avait demandé (Mt, 1-25),
mais celui-ci a au moins trois noms : "Il est appelé Fils
de D, en temps qu'il est Dieu de Dieu ; Christ,
en tant qu'il est homme dont la personne divine
a pris la nature humaine ; Jésus en tant
qu'il est Dieu uni à l'humanité."
(Tome 1, p. 106)
Christ
signifie oint, comme le sont prophètes,
prêtres et rois, auxquels La Légende
dorée ajoute les athlètes :
"Il fut prophète
dans l'enseignement de la doctrine, athlète
en (triomphant) du Diable, prêtre en réconciliant
les hommes avec son père, roi en rétribuant
des récompenses.." (Id., p.107)
Quand
il attribue le nom de Jésus, sur la suggestion
de l'Ange, Joseph reste dans le rôle traditionnel
du père, qui donne le nom à l'enfant.
Il établit ainsi la filiation, dans un
usage existant aussi dans le droit romain (Mater
sempre certa est, pater quem nuptiae demonstrant
- La
mère est toujours certaine, le père
est celui que le mariage désigne).
Ainsi les Nazaréens l'appellent "fils
de Joseph". Cette filiation par Joseph lui
permet de descendre du roi David, ce qui dans
le contexte de l'époque est important.
L'appellation "fils de Marie" est suspecte
dans le monde méditerranéen : ne
pas se référer au nom du père,
ne pas avoir de père qui vous a reconnu,
veut dire que la mère a conçu en
dehors du mariage, qu'elle est de mauvaise vie.
La
Présentation au Temple, trente-trois jours
après la Circoncision, est aussi prévue
dans le Lévitique (12.4). Juifs pieux,
Marie et Joseph vont au Temple pour purifier l'épouse
et consacrer leur enfant premier-né. Leur
l'offrande est un couple de tourterelles ou de
colombes, car ils n'ont pas les moyens d'offrir
un agneau en sacrifice. Là, la famille
rencontre un homme nommé Siméon
(probablement le vieillard des tableaux de la
Présentation de Marie au Temple (cf. encart
ci-dessus), auquel l'Esprit Saint a promis qu'il
ne mourrait pas avant d'avoir vu "l'Oint
du Seigneur" (Lc, 2-22-36). Il dit à
Marie : "tu auras l'âme transpercée
d'un glaive – afin que se manifestent les pensées
de bien des cœurs." La voilà prévenue
des épreuves qui vont continuer pour elle95.
Enfance
Quant
à l'enfant, il grandissait en âge
et se développait, plein de sagesse. Et
la faveur de Dieu reposait sur lui. (Lc 2.40.)
Les
vierges allaitantes
Une
peu moins rares que la représentation de
Marie enceinte, celles de Marie donnant le sein
ne sont toutefois pas très fréquentes.
La mise en images de la vie charnelle, humaine
de Jésus n'est pas très bien acceptée
par les Clercs. Il faut dire que cette référence
à la succion du sein a un contenu érotique
fort, propre à faire fantasmer.
Sur
le Campo San Piero dans le quartier du Castello
à Venise, dans une niche au-dessus de l'entrée
d'un centre pédiatrique, un buste de Marie
allaite un Enfant-Jésus aux cheveux bouclés.
Sa mère a dégrafé son corsage
et Jésus tête le bout du sein de
sa mère qui penche légèrement
la tête vers lui. Jésus a posé
sa petite main entre les seins de sa mère.
Les yeux attentifs de celle-ci sont baissés
vers son fils et ses grandes mains fines, un peu
maigres, le soutiennent en un geste naturel d'attention
et de protection. Des traces noirâtres sous
les yeux de Marie accentuent la tristesse générale
qui se dégage de son visage, dont la bouche
dessine une moue désabusée. Alors
que la pluie lave l'enfant, le visage et le buste
de Marie, le reste de la statue est couverte d'une
couche de crasse noirâtre. Au pied du buste
un pigeon a fait son nid et observe la place.
Aucune information ne permet de dater ce buste,
très probablement d'après le 16e
siècle.
La
Vierge au coussin vert du Louvre a été
peinte par Andrea Solario entre 1507 et 1509.
Marie a posé Jésus, nu, un peu potelé
comme peut l'être un bébé
de quelques mois, sur un coussin vert. D'une main,
entre ses doigts fins et soignés, elle
approche son sein de la bouche de l'enfant aux
cheveux roux bouclés. Joueur et éveillé,
il la regarde tout en serrant son pied dans sa
main. Elle penche franchement la tête vers
lui, sa bouche s'évase imperceptiblement
pour un sourire à peine exprimé.
Il
y a quelque injustice à comparer un buste
délaissé dans un coin de Venise,
réalisé par un inconnu, probablement
pour toujours, et l'œuvre d'un peintre reconnu,
certes très influencé par Léonard
de Vinci96. Au-delà de la différence
de talent, une différence d'approches propres
à deux époques est manifeste : à
la mère joueuse et tendre de la Renaissance
s'oppose la mère soucieuse, plus tardive.
Après
l'installation à Nazareth, l'histoire ne
sait en réalité rien de la vie de
Marie et de son fils, sinon qu'il reçut
probablement une solide éducation religieuse
destinée à un jeune Juif, comme
le montre la connaissance des Écritures
dont il fait preuve dans les Évangiles.
Il apprit aussi les ressources de la rhétorique
comme en témoigne son habilité oratoire
à certains moments de sa vie.
À
douze ans, alors qu'il approche de l'âge
de la majorité pour les Juifs, après
la fête de Pâque qu'ils ont passée
à Jérusalem, Jésus reste
dans la ville, à l'insu de ses parents.
Ceux-ci ne s'en rendent pas compte tout de suite.
Il s'en aperçoivent au bout d'une journée
et se mettent à sa recherche. Il leur faudra
trois jours pour le retrouver (encore un nombre
symbolique : cf. les trois jours avant la Résurrection),
occupé à discuter avec les Prêtres
du Temple. L'Évangile de Luc décrit
avec une certaine verve l'épisode, mettant
en scène l'angoisse des parents, auxquels
leur fils répond avec une certaine morgue
: "Ne saviez-vous pas qu'il me
faut être chez mon père ?"
(Luc, 2.4997). Les parents ne comprirent pas cette parole
et il rentra avec eux. Il "progressait en sagesse, en taille et en faveur
auprès de Dieu et des hommes." (Lc
2.50).
Les
silences de Marie
Marie,
peu présente dans les Évangiles,
s'y exprime encore plus rarement. Luc est celui
qui l'a fait le plus parler, logiquement car il
est le seul à évoquer longuement
l'enfance de Jésus. Ce ne sont que quelques
versets :
Dans
l'Évangile de Luc
-
À l'Annonciation :
1.34
Marie dit à l'Ange : Comment cela se fera-t-il,
puisque je ne connais point d'homme ? …
1.38
Marie dit : Je suis la servante du Seigneur ;
qu'il me soit fait selon ta parole ! Et l'Ange
la quitta.
-
Lorsqu'elle visite sa cousine Élizabeth
:
1.46-47
Et Marie dit : Mon âme exalte le Seigneur,
et mon esprit se réjouit en Dieu, mon Sauveur
…(Le Magnificat, qui se compose pour l'essentiel
d'extraits des psaumes).
-
Lors de la présentation au Temple :
2.3-35
Siméon les bénit, et dit à
Marie, sa mère : Voici, cet enfant est
destiné à amener la chute et le
relèvement de plusieurs en Israël,
et à devenir un signe qui provoquera la
contradiction, et à toi-même une
épée te transpercera l'âme,
- afin que les pensées de beaucoup de cœurs
soient dévoilées.
-
Lorsque Joseph et elle retrouvent Jésus
au Temple, à douze ans :
2.48
Quand ses parents le virent, ils furent saisis
d'étonnement, et sa mère lui dit
: Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec
nous ? Voici, ton père et moi, nous te
cherchions avec angoisse.
Chez
Jean, pendant les Noces de Cana :
2.3-5
Le vin ayant manqué, la mère de
Jésus lui dit : Ils n'ont plus de vin.
Jésus lui répondit : Femme, qu'y
a-t-il entre moi et toi ? Mon heure n'est pas
encore venue. Sa mère dit aux serviteurs
: Faites ce qu'il vous dira. 98
Marie
ne prononce au fond que des paroles utilitaires,
sauf le Magnificat. Elle se tait en général
: elle ne dira rien de son état à
son futur époux avant d'y être contrainte.
À la naissance elle ne dit rien aux bergers
et aux visiteurs qui viennent voir l'enfant ;
elle ne prononce pas non plus une parole dans
le Proto-Évangile de Jacques. Se souvient-elle
de son père, Joachim, contraint au mutisme
pour avoir osé défier le Seigneur
parce qu'il ne lui donnait pas d'enfant ? Joachim
ne retrouvera la voix qu'au moment de sa naissance
à elle, Marie.
Elle
ne pose à Jésus aucune question,
ni d'ailleurs ne lui donne de réponse,
sauf à Cana, où elle va pousser
son fils à faire son premier miracle. Après
avoir accepté son destin à l'Annonciation,
et loué le Seigneur dans le Magnificat,
elle se maintient dans un pieux silence "Elle gardait tous ces événements
dans son cœur"
(Luc, 2,41-52). On ne sait pas ce
qu'elle en a pensé.
La
plupart de femmes des Évangiles sont silencieuses,
Jésus dialogue avec des hommes, disciples
ou contradicteurs, les femmes sont là pour
écouter ou servir, comme cette Marie qui
écoute silencieuse à ses pieds,
pendant que Marthe, sa sœur, s'active pour le
recevoir : Lc 10.38-42 : Comme Jésus était en chemin avec ses disciples, il entra
dans un village, et une femme, nommée Marthe,
le reçut dans sa maison. Elle avait une
sœur, nommée Marie [elle
aussi], qui, s'étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait
sa parole. Marthe, occupée à divers
soins domestiques, survint et dit : Seigneur,
cela ne te fait-il rien que ma sœur me laisse
seule pour servir ? Dis-lui donc de m'aider. Le
Seigneur lui répondit : "Marthe, Marthe,
tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup
de choses. Une seule chose est nécessaire.
Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera
point ôtée.99"
Servir
ou écouter, tel est le destin des femmes
proches de Jésus dans les Évangiles.
Elles auront néanmoins un rôle éminent
: outre sa mère qui le fait homme, ce sont
des femmes qui le suivront le plus fidèlement
: à la Passion, dans la Mise au Tombeau
; ce sont-elles qui continueront à croire
alors que la Foi des hommes vacille100,
après la Crucifixion : elles trouveront
le tombeau vide et annonceront la Résurrection
de J.
Bernadette
Soubirous de Lourdes dira, après la fin
des ses apparitions et son entrée dans
la Congrégation des Sœurs de la Charité
de Nevers, qu'elle se regardait comme "un
balai qu'on met dans un coin", une fois qu'il
avait fini de servir les desseins du Seigneur.
Elle mourra malade d'asthme en 1879, à
34 ans, 13 ans après être entrée
au couvent.
Marie
pendant la
vie adulte de JEsus
L'entrée dans la prédication
Le
temps a passé. Avant de commencer sa prédication,
dans les quatre Évangiles, Jésus
se fait baptiser par Jean le Baptiste, qui pratiquait
l'immersion dans l'eau du Jourdain, nouvelle naissance.
Puis il commence à prêcher et à
recruter des disciples. Les deux premiers sont
des disciples de Jean le Baptiste et le quittent
celui-ci pour suivre Jésus (Jn 1.37).
Certains exégètes en ont conclu
que J, qui connaissait probablement le Baptiste,
fils d'Elisabeth, la parente de Marie, a pu pendant
une certaine période suivre ses enseignements
avant de s'en séparer. Jésus reprend
dans son enseignement notamment l'idée
de la purification par le baptême. Les membres
restants de la secte de Jean-Baptiste rejoindront
pour l'essentiel les premiers Chrétiens
après la mort tragique de leur guide.
Autre
moment du passage à la vie publique, Matthieu
et Luc, ainsi que Marc d'une façon plus
elliptique, mentionnent une retraite et un jeûne
dans le désert pendant quarante jours.
Jésus subira trois tentations s'il honore
le Diable : éviter la faim en acceptant
la nourriture fournie par Satan, c'est à
dire les biens terrestres (changer les pierres
en pain), mettre à l'épreuve l'amour
de son père des cieux (se jeter du haut
du Temple, Dieu enverra ses anges qui "le porteront sur leurs mains
de peur que tu ne buttes du pied contre une pierre."
Mt 4.6),
le pouvoir sur les hommes ("De tout cela je te ferai
don (les royaumes du monde avec toute leur gloire)
si tu te prosternes devant moi." Mt 8-9).
La période de retraite et de privations
est fréquente dans beaucoup de sociétés
dites primitives comme rite de passage à
l'âge adulte. Les privations peuvent conduire
dans certaines conditions à des hallucinations,
apparitions diverses, en rapport avec les désirs
de retraitant101, celui de la Toute-Puissance n'étant
pas le moindre. Plus intéressant encore
le désir de défier le père
sur son pouvoir et de jauger l'amour ou l'intérêt
qu'il porte à son fils.
Les Noces de Cana
Seul
Jean parle des Noces de Cana102. C'est un tournant
de la vie de Jésus, qui en transformant
l'eau en vin, prouve à ses disciples sa
puissance de thaumaturge et en fait des fidèles.
Ce passage s'accomplit avec la complicité
de sa mère, qui d'une certaine manière
le pousse sur la scène, le fait apparaître.
Trois
jours après, il y eut des noces à
Cana en Galilée. La mère de Jésus
était là, et Jésus fut aussi
invité aux noces avec ses disciples. Le
vin ayant manqué, la mère de Jésus
lui dit : Ils n'ont plus de vin.
Jésus
lui répondit : Femme103,
qu'y a-t-il entre moi et toi104
? Mon heure n'est pas encore venue.
Sa mère, en tant que "femme" quelconque
n'est-elle donc pas digne de s'adresser à
Sa personne ?
Sa
mère dit aux serviteurs : Faites ce qu'il
vous dira.
Or,
il y avait là six vases de pierre, destinés
aux purifications des Juifs, et contenant chacun
deux ou trois mesures. Jésus leur dit :
Remplissez d'eau ces vases. Et ils les remplirent
jusqu'au bord.
Puisez
maintenant, leur dit-il, et portez-en à
l'ordonnateur du repas. Et ils en portèrent.
Quand l'ordonnateur du repas eut goûté
l'eau changée en vin, -ne sachant d'où
venait ce vin, tandis que les serviteurs, qui
avaient puisé l'eau, le savaient bien,
-il appela l'époux, et lui dit : Tout homme
sert d'abord le bon vin, puis le moins bon après
qu'on s'est enivré ; toi, tu as gardé
le bon vin jusqu'à présent.
Tel
fut, à Cana en Galilée, le premier
des miracles que fit Jésus. Il manifesta
sa gloire, et ses disciples crurent en lui. Jn
– 2.2 à 2.11
Marie
a fait une grande confiance à son fils,
qui à partir de ce moment-là va
arpenter en prêchant et faisant des miracles
la Judée et la Galilée. L'épisode
des Noces de Cana induit une des caractéristiques
essentielles du rôle de Marie après
l'Ascension : elle a obtenu de son fils, malgré
son rejet, qu'il vienne en aide à sa demande
à quelqu'un dans la peine ou le besoin
(même et surtout si le motif a été
futile : du vin pour une noce). C'est la seule
fois dans les textes canoniques où Marie
demande quelque chose à son fils et insiste
indirectement, et où celui-ci cède.
Marie sera dans les siècles l'intercesseur,
qu'on invoque pour obtenir un miracle quand on
est dans la peine, celle à laquelle fait
appel le pécheur pour se faire pardonner.
D'autres intermédiaires, la pléiade
des Saints, existeront, mais aucun n'aura le prestige
de Marie, mère de Jésus.
Les
Noces de Cana
Les
Noces de Cana ont été souvent représentées
pendant la Renaissance et dans la période
suivante. Épisode se référant
à un événement profane, il
permettait de sortir un peu des scènes
à contenu religieux, ordinaire des peintres
de l'époque. Véronèse notamment
en a fait un célèbre tableau aujourd'hui
au Louvre. Destiné à l'origine à
représenter une "Dernière Cène"
pour le réfectoire des moines de San Giorgio
Maggiore, ceux-ci trouvèrent le traitement
bien profane, trop riche pour une scène
qui devait être édifiante. Plus grave,
l'Inquisition s'en mêlât, ce qui était
rare à Venise. Le peintre dut finalement
s'incliner et changea son tableau en "Les
Noces de Cana". Il dut introduire Marie,
qui se retrouve, dans la débauche de couleurs
chatoyantes, d'étoffes somptueuses et de
poses variées, affublée de vêtements
gris, d'une pose compassée et d'un visage
d'une grande tristesse, bien que ce premier miracle
soit l'annonce d'un premier triomphe pour son
fils. Jésus lui-même ne paraît
d'ailleurs pas très concerné, gêné
peut-être par la présence de sa mère,
ou ennuyé de ne pouvoir continuer sa prédication.
Peut-être Véronèse se vengeait-il
ainsi de sa déconvenue sur Marie qui n'en
pouvait mais. Plutôt, celle-ci éprouvait
la mauvaise humeur de son fils, "laisse-moi tranquille",
ou pressentait-elle l'avenir sombre qui l'attendait.
Certains
exégètes pensent que Marie faisait
partie des femmes qui ont suivi Jésus pendant
sa prédication itinérante, mais
rien n'est sûr. Au contraire, le fait qu'elle
accompagne les frères de Jésus dans
l'événement suivant montre qu'elle
n'était pas toujours auprès de lui.
Reniements
Un
jour, alors qu'il s'est arrêté dans
une maison près de Capharnaüm, Marie
et les frères de Jésus surviennent
et le font appeler au-dehors ("Voici
dehors ta mère et tes frères qui
te cherchent." Mc 12.32).
Jésus regarde autour de lui, puis désigne
ceux qui l'entourent "Voici ma mère
et mes frères. Celui qui fait la Volonté
de Dieu, c'est lui qui est mon frère et
ma sœur et ma mère." Mc 3.34-35.
Cette scène a tellement frappé les
Évangélistes que Matthieu, Marc
et Luc en parlent en termes presque identiques.
Les
événements avaient montré
à diverses reprises, depuis la fugue au
temple ou son attitude pendant les Noces de Cana,
que Jésus n'avait guère de ménagements
pour ses parents, notamment sa mère. Cette
fois la voilà, avec ses "frères"105, rejetée dans les ténèbres
en même temps que ceux qui ne "croient"
pas en Lui. En effet, sa famille reste sans doute
à l'extérieur du local où
il prêche, parce qu'elle ne croit guère
en lui, comme les habitants de Nazareth quelques
temps plus tard : "La plupart des auditeurs étaient frappés
d'étonnement. …N'est-ce pas là le
charpentier, le fils de Marie, le frère
de Jacques, de José, de Jude et de Simon
? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous
? Et il était pour eux une occasion de
chute. Mais Jésus leur dit : Un prophète
n'est méprisé que dans sa patrie,
parmi ses parents, et dans sa maison." Mc
6.3-4.
Illustration assez banale du proverbe "Nul
n'est prophète en son pays".
Plus
tard, alors qu'il se rend à Jérusalem,
il reviendra encore sur le sujet : "Tandis que Jésus parlait ainsi, une femme, élevant la voix
du milieu de la foule, lui dit : Heureux le sein
qui t'a porté ! Heureuses les mamelles
qui t'ont allaité ! Et il répondit
: Heureux plutôt ceux qui écoutent
la parole de Dieu, et qui la gardent !" Lc
11.27-28.
Jésus est trop occupé par
son Père dans les Cieux pour se préoccuper
des vivants106. Si le récit
de Jean n'existait pas, Marie à ce moment-là
aurait disparu définitivement de l'histoire107,
sur un spectaculaire reniement au bénéfice
d'une famille "choisie", en admiration
devant ses miracles et sa puissance thaumaturgique,
espérant qu'il va renverser les mauvais
(romains) pour rétablir le règne
d'Israël. Jésus ne pouvait apparemment
compter sur sa famille pour l'aider dans sa "Mission",
il va donc la rejeter comme un obstacle, parce
qu'ils peuvent dévoiler sa nature (très)
humaine, le gêner car ils le connaissent
(trop ?). Peut-être même voulait-elle
le "récupérer" en le faisant
quérir, le ramener à la raison et
à la maison en quelque sorte108. Dans un monde
très respectueux des parents comme l'était
le monde Juif de l'époque, l'attitude de
Jésus devait être proprement scandaleuse.
Ce
rejet, Jésus se l'applique, mais le fait
aussi subir à ses disciples. Il théorise
dans Mt : Car je suis venu mettre
la division entre l'homme et son père,
entre la fille et sa mère, entre la belle-fille
et sa belle-mère ; et l'homme aura pour
ennemis les gens de sa maison. Celui qui aime
son père ou sa mère plus que moi
n'est pas digne de moi, et celui qui aime son
fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne
de moi ; Mt, 10.35-37.
109
Luc
reprendra lui aussi : Pensez-vous que je suis
venu établir la paix sur terre ? Non, vous
dis-je, mais bien la dissension…
le père contre
le fils et le fils contre le père, la mère
contre la fille et la fille contre la mère,
la belle-mère contre la belle-fille et
la belle-fille contre la belle-mère. Si
quelqu'un vient à moi, et s'il ne hait
pas son père, sa mère, sa femme,
ses enfants, ses frères, et ses sœurs,
et même à sa propre vie, il ne peut
être mon disciple. Lc 12.53-54. 110
Comme
souvent dans le monde sectaire, le maître
("Rabbi", disent à Jésus
ses premiers disciples) fait le vide autour de
ses disciples pour se les attacher, les isoler
pour qu'ils ne trouvent un soutien qu'en lui.
Il a rejeté sa famille et demande la même
chose à ceux qui le suivent.
Plus
tard, J, toujours dans Matthieu, peut paraître
nuancer sa position dans sa réponse à
un jeune homme riche qui lui demande les conditions
pour obtenir la vie éternelle : il lui
enjoint de respecter les commandements, dont "Honore ton père et ta mère."
Mt 19.20. Chez Luc aussi, Jésus
reviendra sur le même commandement en s'adressant
à un notable. Dans les deux cas, les demandeurs
reculeront quand Jésus leur ordonnera de
vendre leurs biens pour le suivre. Son discours
ne change pas, au fond. Cet épisode a d'abord
lieu plus tard, à peu de temps de la Pâque,
quand il n'est tactiquement plus temps de créer
et souder un groupe autour de lui, en les isolant
de leurs milieux originels, mais d'étendre
son influence, de trouver des alliés parmi
les Juifs pratiquants, ou, au moins, de s'assurer
leur neutralité en prenant à son
compte les Commandements. D'autre part et surtout,
Jésus ajoute une condition, ("Va, vends tout ce que tu possèdes, donnes-en
le produit aux pauvres et tu auras un trésor
dans le ciel ; puis, viens et suis-moi."
Mc10.21). Il sait son interlocuteur
peu susceptible d'accepter. Il identifie bien
chez lui le principal obstacle ; les riches ne
sont pas ceux qu'il souhaite attirer. Il confirme
sa position dans le même paragraphe : "Et quiconque aura
quitté, à cause de mon nom, ses
frères, ou ses sœurs, ou son père,
ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants,
ou ses terres, ou ses maisons, recevra le centuple,
et héritera la vie éternelle. Mt
19.29."
Jésus
n'est sans doute pas un charlatan qui veut s'enrichir,
un escroc111 ; il croit à sa "Mission",
il n'en déviera pas jusqu'à accepter
la mort. Il pensait, selon toute vraisemblance,
ce qu'il prêchait, qu'il était le
Fils de Dieu. Sa vie devait y être conforme
: pas de "biens", pas de maîtresse112, il trouvait dans son activité,
dans le pouvoir qu'il exerçait, tout ce
qui lui était nécessaire, toute
la jouissance dont il avait besoin. Ce face à
face, ce rapport exclusif avec son "Père
dans les Cieux", nourrit un narcissisme exacerbé
qui lui fait écarter tout ce qui s'oppose
à sa mission qui est de "croire"
en lui. Fils de Dieu, il aurait été
Dieu lui-même à la mort de son Père
(du ciel). La souhaitait-il, cette mort de son
Père, pour le remplacer ? Sans doute.
Cette
rupture, quelquefois brutale, avec la famille
sera à l'origine d'un grand nombre de martyrs
dans les premiers siècles de ma Chrétienté
: Sainte Anastasie, qui se refuse à son
mari pour rester vierge, lequel la bat et l'affame,
Sainte Christine, qui détruit les idoles
de son père, lequel la fait jeter en prison,
puis racler le corps avec un peigne de fer, jeter
dans de l'huile bouillante, coupe les seins et
la langue… Saint Crisant, que son père
essaie d'abord de détourner de la Foi en
l'enfermant dans une chambre avec cinq prostitués
( !), puis recourt à des moyens plus énergiques,
etc.
113
L'Église
a appliqué, applique toujours, ce précepte.
Certes elle s'appuie sur la famille tant qu'elle
est dans la Foi, notamment la mère qui
peut avoir une grande influence sur les vocations
à la prêtrise114,
mais elle n'hésite pas à séparer
les enfants de leurs parents pour leur assurer
une "Éducation chrétienne".
Cela va des enfants enlevés à leurs
parents dans l'Amérique Espagnole du Siècle
d'Or, en passant par la participation active de
toutes les confessions chrétiennes dans
les pensionnats où les enfants amérindiens
étaient regroupés pour les soustraire
à l'influence de leurs parents en Amérique
du Nord jusqu'à très récemment,
pour finir par le refus, exigé par le Vatican,
plus ou moins suivi par les religieux, de rendre
les enfants Juifs hébergés dans
les maisons religieuses catholiques au lendemain
de la Deuxième Guerre Mondiale.
Marie
• 4e partie
http://www.psychanalyse.et.ideologie.fr/Peyrard/mere4.html