Psi . le temps du non
Réflexions sur Marie (3ème partie)

Marie • 3e partie

 

Considérations anthropologiques avec l'aide de Sigmund Freud

Cette séquence répétée et rappelée régulièrement dans la messe évoque les cérémonies totémiques. S. Freud, dans "Totem et Tabou"81 reprend, à partir des observations des anthropologues, les fêtes de sacrifice du totem, animal sacré sacrifié dans des circonstances très particulières : l'animal ne peut être sacrifié que lors d'une réunion de la tribu, jamais par ou pour un individu ni en dehors de ces circonstances82. Le sacrifice, la mise à mort, remplacé plus tard par des substituts moins sanglants (pain spécial, vin de la vigne…) doivent se faire selon des rites précis. Le sacrifice doit concilier le Totem qui, en quelque sorte, accepte cette mort et pardonne83, soit parce que sa mort n'est pas la faute des participants, qui sont remplacés par un substitut, soit parce qu'il y avait une nécessité supérieure, qui a conduit à son exécution (la faim, l'urgence…). Le sacrifice se termine par un repas au cours duquel les participants se partagent et mangent le Totem avec son accord ou, du moins, celui qui lui est attribué par les hommes. C'est un moment joyeux : la divinité protectrice accepte le sacrifice, sa propre mort, vitale pour le groupe, c'est un moment de joie, de communion.

La messe reprend presque mot à mot cette séquence. Toutefois, la civilisation n'en est plus au totem ni à l'animal symbolique (bien que l'Église Catholique fasse une grande part à l'agneau pascal). L'animal ou l'esprit proches des hommes, très semblables a lui parfois84, se sont peu à peu conceptualisés dans un Dieu lointain et tout-puissant, difficilement accessible. Le Dieu des Juifs se révèle redoutable dans ses colères, peu compréhensible et compréhensif. la Foi chrétienne cherche dans ses efforts presque désespérés, au vu des circonlocutions et arguments d'autorité qu'elle utilise, à humaniser ce Dieu et le rapprocher des hommes. Il lui donne chair non seulement par Marie, mais aussi dans sa mort et dans sa Résurrection. Elle fait du signe de la Cène (le pain et le vin, l'hostie), le corps même du Christ, retour inconscient au repas totémique. Jésus leur dit : "En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'avez point la vie en vous-mêmes. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle ; et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi, et je demeure en lui." Jn 6.52-56.

Le meurtre du Père exécuté par nos ancêtres, cet acte fondateur de la civilisation d'après Freud, dont le souvenir hante la civilisation, "péché originel"85 qui poursuit l'homme, la Chrétienté le remet en scène et le rejoue réellement, pour se sauver, se faire pardonner et concilier les bonnes grâces de ce Père, haï et aimé dans le même mouvement. Freud souligne sur ce point l'originalité de la religion chrétienne : "C'est ainsi que la Résurrection du Christ comprend un fragment de vérité, puisqu'il a représenté Moïse ressuscité, derrière lequel, bien loin dans le temps, se cachait, transfiguré, le père originaire de la horde primitive. C'est ainsi que le Christ, en tant que Fils, a détrôné le Père et pris sa place."

L'originalité des Chrétiens est de penser que Dieu a voulu sauver les hommes avant la fin des temps, dépassant le rude destin du peuple d'Israël, contraint à l'attendre pour que le royaume s'accomplisse. Jésus promet la Rédemption (presque) immédiate par son sacrifice, pour ceux qui suivront son enseignement et se soumettront à lui86.

L'incarnation, rendant en quelque sorte palpable, réelle, la divinité, est sans doute à l'origine d'une part non négligeable du succès du christianisme : les fidèles trouvaient une satisfaction semblables à celles qu'elle pouvait avoir dans le repas totémique : le contact avec la divinité, le pardon et la communion, avec elle et les membres de la tribu (de l'Église). La Foi chrétienne reste très attachée à cette manière de voir, dans toutes ces composantes : en 1553, Michel Servet sera encore brûlé à Genève sur ordre de Calvin pour avoir rejeté la Trinité. Peu avant, il avait été condamné par l'Inquisition catholique. Les Protestants croient à la double nature de Jésus, même s'ils rejettent le Transsubstantiation87

Jésus étant un homme, Marie est alors complètement femme. Mortelle, elle devenait la mère de D, et à ce titre elle pouvait susciter la dévotion réservée à la mère universelle. Il est révélateur que, d'après les historiens, ce sont souvent les foules qui soutinrent la place de Marie dans les troubles que suscitèrent les controverses théologiques décrites ci-dessus, et que les femmes furent des vecteurs importants de la Foi catholique. C'est sans doute ce qui explique son développement et sa persistance, au-delà du soutien que lui ont donné les pouvoirs politiques.

Naissance et enfance de Jésus

Une mère ne suffit pas à cent fils et cent fils à une mère. Ce vieux dicton définit bien la bonne proportion selon laquelle l'œuvre de naissance repose presque entièrement sur Marie, presque pas sur Jésus.

Erri de Luca • Noyau d'olive, p. 25

 

Les vierges parturientes

Les vierges parturientes sont des représentations de Marie enceinte, ainsi dite à tort par rapport à l'acception moderne : aujourd'hui est parturiente une femme qui accouche.

L'Incarnation est le fondement et l'une des principales spécificités de la Foi chrétienne, mais l'iconographie représentant Marie enceinte, moment essentiel de féminité pourtant, est peu répandue. Au 16ème siècle, le Concile de Trente mit à l'index les images inhabituelles dans les Églises. Les Vierges qui affichaient un embonpoint trop suggestif furent alors interdites, voire détruites : Marie enceinte, trop proche de la vie des femmes, risquait sans doute aux yeux du Clergé de favoriser certaines formes de superstition, voire d'idolâtrie. Il n'existe en France qu'une dizaine de représentations, généralement dans des Églises en dehors des grands centres religieux, sauf à la cathédrale de Reims : Églises de Marcenat dans le Cezallier en Auvergne, Plomeur, Prades, Perpignan, Chapelle de Cucugnan (celle du célèbre curé) 88...

La basilique de Brioude possède une statue en bois du 14e siècle. Marie, visiblement lasse, est étendue, légèrement tournée sur le côté. Le regard un peu perdu, elle appuie la tête sur sa main gauche et de l'autre soutient son ventre, en un geste très familier, peu fréquent dans l'iconographie.

L'une des plus célèbres représentations de cette épisode de la vie de Marie est bien sûr la "Madonna in parto" de Piero della Francesca. Il n'est sans doute pas indifférent qu'elle soit peinte au moment où l'art et la parole se libère et où les Chrétiens s'affranchissent, pour un court moment et dans une mesure réduite, du contrôle des Clercs, sortant des idées et des représentations autorisées89. Marie, vêtue d'une robe simple de couleur bleue, couleur qui devint sa couleur emblématique en Occident, apparaît sous un dais somptueux, ouvert par deux anges. Son visage est fermé, ses traits tirés, les coins de sa bouche tombent. Elle ne regarde pas droit devant elle, mais vers le bas. Sa main droite effleure son ventre gonflé, refermant peut-être d'un geste sa robe entrouverte, dévoilant un sous-vêtement blanc. Sa main gauche est également posée sur une échancrure de la robe à hauteur de la hanche, comme si la robe était trop étroite et avait été élargie pendant la grossesse.

Pas de triomphe dans l'attitude de Marie, mais bien plutôt de la lassitude, de l'inquiétude, de la peur même comme l'éprouvent toutes les femmes qui attendent un enfant.

 

  

Naissance

Les Évangiles canoniques de Luc et Matthieu s'étendent peu sur les circonstances de la naissance de Jésus. Appelé à un recensement le couple se rend à Bethléem où Joseph doit se faire inscrire. Jésus naît en dehors de l'hôtellerie (Bible de a. Crampon) ou de la salle de l'auberge (Bible Chouraqui). Marie le dépose dans une crèche, une mangeoire pour animaux.

La grotte apparaîtra pour la première fois dans le Proto-Évangile de Jacques. La parturition n'est jamais évoquée. Rien ne transparaît des douleurs de Marie, celles de l'enfantement et les autres, dans ces écrits Chrétiens. Le Coran, par contre, les évoque dans la Sourate XIX, verset 23-27.

Elle le conçut, et s'isola en un lieu lointain

Les douleurs la firent s'adosser au fût du palmier ; elle dit : "Qu'avant cela ne suis-je morte, et ne suis-je oubliable oubliée !"

Il l'appela de sous elle "N'aie chagrin. Le Seigneur a mis sous toi une gloire

Secoue vers toi ce fût de palmier, pour en faire pleuvoir des dattes mûres toutes cueillies

Mange et bois, rends à ton œil la fraîcheur. Au premier humain que tu verras, dis « J'ai fait vœu au Tout miséricorde de jeûner. Je ne parlerai ce jour à personne.» 90"

Dans le verset suivant, Marie se heurtera à l'incompréhension de son peuple91, mais Dieu ménage la génitrice de son prophète Jésus dans le Coran, ce dont visiblement ne se soucient guère les auteurs Chrétiens.

Pour Matthieu, la famille est obligée de s'exiler en Égypte pour fuir Hérode92, qui craint un futur concurrent93 et fait massacrer tous les nouveaux-nés de moins d'un an.

Conformément à la loi juive (Lv 2-8), l'enfant est circoncis huit jours après sa naissance et reçoit alors le nom de Jésus (Lc 2-21). Parmi les raisons justifiant la Circoncision, qui a été une fête religieuse carillonnée sous l'ancien régime, La Légende dorée mentionne notamment94 qu'ainsi le Seigneur montrait qu'il avait vraiment pris une chair d'homme, puisqu'il répand ainsi vraiment son sang, pour la première fois.

 

Les noms de Jésus

La Légende dorée, au sujet de la Circoncision, parle longuement des noms de Jésus.  Joseph donne à son fils le nom de Jésus, comme l'Ange lui avait demandé (Mt, 1-25), mais celui-ci a au moins trois noms : "Il est appelé Fils de D, en temps qu'il est Dieu de Dieu ; Christ, en tant qu'il est homme dont la personne divine a pris la nature humaine ; Jésus en tant qu'il est Dieu uni à l'humanité." (Tome 1, p. 106)

Christ signifie oint, comme le sont prophètes, prêtres et rois, auxquels La Légende dorée ajoute les athlètes : "Il fut prophète dans l'enseignement de la doctrine, athlète en (triomphant) du Diable, prêtre en réconciliant les hommes avec son père, roi en rétribuant des récompenses.." (Id., p.107)

Quand il attribue le nom de Jésus, sur la suggestion de l'Ange, Joseph reste dans le rôle traditionnel du père, qui donne le nom à l'enfant. Il établit ainsi la filiation, dans un usage existant aussi dans le droit romain (Mater sempre certa est, pater quem nuptiae demonstrant - La mère est toujours certaine, le père est celui que le mariage désigne). Ainsi les Nazaréens l'appellent "fils de Joseph". Cette filiation par Joseph lui permet de descendre du roi David, ce qui dans le contexte de l'époque est important. L'appellation "fils de Marie" est suspecte dans le monde méditerranéen : ne pas se référer au nom du père, ne pas avoir de père qui vous a reconnu, veut dire que la mère a conçu en dehors du mariage, qu'elle est de mauvaise vie.

 

La Présentation au Temple, trente-trois jours après la Circoncision, est aussi prévue dans le Lévitique (12.4). Juifs pieux, Marie et Joseph vont au Temple pour purifier l'épouse et consacrer leur enfant premier-né. Leur l'offrande est un couple de tourterelles ou de colombes, car ils n'ont pas les moyens d'offrir un agneau en sacrifice. Là, la famille rencontre un homme nommé Siméon (probablement le vieillard des tableaux de la Présentation de Marie au Temple (cf. encart ci-dessus), auquel l'Esprit Saint a promis qu'il ne mourrait pas avant d'avoir vu "l'Oint du Seigneur" (Lc, 2-22-36). Il dit à Marie : "tu auras l'âme transpercée d'un glaive – afin que se manifestent les pensées de bien des cœurs." La voilà prévenue des épreuves qui vont continuer pour elle95.

Enfance

Quant à l'enfant, il grandissait en âge et se développait, plein de sagesse. Et la faveur de Dieu reposait sur lui. (Lc 2.40.)

 

Les vierges allaitantes

Une peu moins rares que la représentation de Marie enceinte, celles de Marie donnant le sein ne sont toutefois pas très fréquentes. La mise en images de la vie charnelle, humaine de Jésus n'est pas très bien acceptée par les Clercs. Il faut dire que cette référence à la succion du sein a un contenu érotique fort, propre à faire fantasmer.

Sur le Campo San Piero dans le quartier du Castello à Venise, dans une niche au-dessus de l'entrée d'un centre pédiatrique, un buste de Marie allaite un Enfant-Jésus aux cheveux bouclés. Sa mère a dégrafé son corsage et Jésus tête le bout du sein de sa mère qui penche légèrement la tête vers lui. Jésus a posé sa petite main entre les seins de sa mère. Les yeux attentifs de celle-ci sont baissés vers son fils et ses grandes mains fines, un peu maigres, le soutiennent en un geste naturel d'attention et de protection. Des traces noirâtres sous les yeux de Marie accentuent la tristesse générale qui se dégage de son visage, dont la bouche dessine une moue désabusée. Alors que la pluie lave l'enfant, le visage et le buste de Marie, le reste de la statue est couverte d'une couche de crasse noirâtre. Au pied du buste un pigeon a fait son nid et observe la place. Aucune information ne permet de dater ce buste, très probablement d'après le 16e siècle.

La Vierge au coussin vert du Louvre a été peinte par Andrea Solario entre 1507 et 1509. Marie a posé Jésus, nu, un peu potelé comme peut l'être un bébé de quelques mois, sur un coussin vert. D'une main, entre ses doigts fins et soignés, elle approche son sein de la bouche de l'enfant aux cheveux roux bouclés. Joueur et éveillé, il la regarde tout en serrant son pied dans sa main. Elle penche franchement la tête vers lui, sa bouche s'évase imperceptiblement pour un sourire à peine exprimé.

Il y a quelque injustice à comparer un buste délaissé dans un coin de Venise, réalisé par un inconnu, probablement pour toujours, et l'œuvre d'un peintre reconnu, certes très influencé par Léonard de Vinci96. Au-delà de la différence de talent, une différence d'approches propres à deux époques est manifeste : à la mère joueuse et tendre de la Renaissance s'oppose la mère soucieuse, plus tardive.

 

Après l'installation à Nazareth, l'histoire ne sait en réalité rien de la vie de Marie et de son fils, sinon qu'il reçut probablement une solide éducation religieuse destinée à un jeune Juif, comme le montre la connaissance des Écritures dont il fait preuve dans les Évangiles. Il apprit aussi les ressources de la rhétorique comme en témoigne son habilité oratoire à certains moments de sa vie.

À douze ans, alors qu'il approche de l'âge de la majorité pour les Juifs, après la fête de Pâque qu'ils ont passée à Jérusalem, Jésus reste dans la ville, à l'insu de ses parents. Ceux-ci ne s'en rendent pas compte tout de suite. Il s'en aperçoivent au bout d'une journée et se mettent à sa recherche. Il leur faudra trois jours pour le retrouver (encore un nombre symbolique : cf. les trois jours avant la Résurrection), occupé à discuter avec les Prêtres du Temple. L'Évangile de Luc décrit avec une certaine verve l'épisode, mettant en scène l'angoisse des parents, auxquels leur fils répond avec une certaine morgue : "Ne saviez-vous pas qu'il me faut être chez mon père ?" (Luc, 2.4997). Les parents ne comprirent pas cette parole et il rentra avec eux. Il "progressait en sagesse, en taille et en faveur auprès de Dieu et des hommes." (Lc 2.50).

  

 

Les silences de Marie

Marie, peu présente dans les Évangiles, s'y exprime encore plus rarement. Luc est celui qui l'a fait le plus parler, logiquement car il est le seul à évoquer longuement l'enfance de Jésus. Ce ne sont que quelques versets :

Dans l'Évangile de Luc

- À l'Annonciation :

1.34 Marie dit à l'Ange : Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d'homme ? …

1.38 Marie dit : Je suis la servante du Seigneur ; qu'il me soit fait selon ta parole ! Et l'Ange la quitta.

- Lorsqu'elle visite sa cousine Élizabeth :

1.46-47 Et Marie dit : Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit se réjouit en Dieu, mon Sauveur …(Le Magnificat, qui se compose pour l'essentiel d'extraits des psaumes).

- Lors de la présentation au Temple :

2.3-35 Siméon les bénit, et dit à Marie, sa mère : Voici, cet enfant est destiné à amener la chute et le relèvement de plusieurs en Israël, et à devenir un signe qui provoquera la contradiction, et à toi-même une épée te transpercera l'âme, - afin que les pensées de beaucoup de cœurs soient dévoilées.

- Lorsque Joseph et elle retrouvent Jésus au Temple, à douze ans :

2.48 Quand ses parents le virent, ils furent saisis d'étonnement, et sa mère lui dit : Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Voici, ton père et moi, nous te cherchions avec angoisse.

Chez Jean, pendant les Noces de Cana :

2.3-5 Le vin ayant manqué, la mère de Jésus lui dit : Ils n'ont plus de vin. Jésus lui répondit : Femme, qu'y a-t-il entre moi et toi ? Mon heure n'est pas encore venue. Sa mère dit aux serviteurs : Faites ce qu'il vous dira. 98

Marie ne prononce au fond que des paroles utilitaires, sauf le Magnificat. Elle se tait en général : elle ne dira rien de son état à son futur époux avant d'y être contrainte. À la naissance elle ne dit rien aux bergers et aux visiteurs qui viennent voir l'enfant ; elle ne prononce pas non plus une parole dans le Proto-Évangile de Jacques. Se souvient-elle de son père, Joachim, contraint au mutisme pour avoir osé défier le Seigneur parce qu'il ne lui donnait pas d'enfant ? Joachim ne retrouvera la voix qu'au moment de sa naissance à elle, Marie.

Elle ne pose à Jésus aucune question, ni d'ailleurs ne lui donne de réponse, sauf à Cana, où elle va pousser son fils à faire son premier miracle. Après avoir accepté son destin à l'Annonciation, et loué le Seigneur dans le Magnificat, elle se maintient dans un pieux silence "Elle gardait tous ces événements dans son cœur"      (Luc, 2,41-52). On ne sait pas ce qu'elle en a pensé.

La plupart de femmes des Évangiles sont silencieuses, Jésus dialogue avec des hommes, disciples ou contradicteurs, les femmes sont là pour écouter ou servir, comme cette Marie qui écoute silencieuse à ses pieds, pendant que Marthe, sa sœur, s'active pour le recevoir : Lc 10.38-42 : Comme Jésus était en chemin avec ses disciples, il entra dans un village, et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison. Elle avait une sœur, nommée Marie [elle aussi], qui, s'étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Marthe, occupée à divers soins domestiques, survint et dit : Seigneur, cela ne te fait-il rien que ma sœur me laisse seule pour servir ? Dis-lui donc de m'aider. Le Seigneur lui répondit : "Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses. Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée.99"

Servir ou écouter, tel est le destin des femmes proches de Jésus dans les Évangiles. Elles auront néanmoins un rôle éminent : outre sa mère qui le fait homme, ce sont des femmes qui le suivront le plus fidèlement : à la Passion, dans la Mise au Tombeau ; ce sont-elles qui continueront à croire alors que la Foi des hommes vacille100, après la Crucifixion : elles trouveront le tombeau vide et annonceront la Résurrection de J.

Bernadette Soubirous de Lourdes dira, après la fin des ses apparitions et son entrée dans la Congrégation des Sœurs de la Charité de Nevers, qu'elle se regardait comme "un balai qu'on met dans un coin", une fois qu'il avait fini de servir les desseins du Seigneur. Elle mourra malade d'asthme en 1879, à 34 ans, 13 ans après être entrée au couvent.

 

 

Marie pendant la vie adulte de JEsus

L'entrée dans la prédication

Le temps a passé. Avant de commencer sa prédication, dans les quatre Évangiles, Jésus se fait baptiser par Jean le Baptiste, qui pratiquait l'immersion dans l'eau du Jourdain, nouvelle naissance. Puis il commence à prêcher et à recruter des disciples. Les deux premiers sont des disciples de Jean le Baptiste et le quittent celui-ci pour suivre Jésus (Jn 1.37). Certains exégètes en ont conclu que J, qui connaissait probablement le Baptiste, fils d'Elisabeth, la parente de Marie, a pu pendant une certaine période suivre ses enseignements avant de s'en séparer. Jésus reprend dans son enseignement notamment l'idée de la purification par le baptême. Les membres restants de la secte de Jean-Baptiste rejoindront pour l'essentiel les premiers Chrétiens après la mort tragique de leur guide.

Autre moment du passage à la vie publique, Matthieu et Luc, ainsi que Marc d'une façon plus elliptique, mentionnent une retraite et un jeûne dans le désert pendant quarante jours. Jésus subira trois tentations s'il honore le Diable : éviter la faim en acceptant la nourriture fournie par Satan, c'est à dire les biens terrestres (changer les pierres en pain), mettre à l'épreuve l'amour de son père des cieux (se jeter du haut du Temple, Dieu enverra ses anges qui "le porteront sur leurs mains de peur que tu ne buttes du pied contre une pierre."      Mt 4.6), le pouvoir sur les hommes ("De tout cela je te ferai don (les royaumes du monde avec toute leur gloire) si tu te prosternes devant moi." Mt 8-9). La période de retraite et de privations est fréquente dans beaucoup de sociétés dites primitives comme rite de passage à l'âge adulte. Les privations peuvent conduire dans certaines conditions à des hallucinations, apparitions diverses, en rapport avec les désirs de retraitant101, celui de la Toute-Puissance n'étant pas le moindre. Plus intéressant encore le désir de défier le père sur son pouvoir et de jauger l'amour ou l'intérêt qu'il porte à son fils.

Les Noces de Cana

Seul Jean parle des Noces de Cana102. C'est un tournant de la vie de Jésus, qui en transformant l'eau en vin, prouve à ses disciples sa puissance de thaumaturge et en fait des fidèles. Ce passage s'accomplit avec la complicité de sa mère, qui d'une certaine manière le pousse sur la scène, le fait apparaître.

Trois jours après, il y eut des noces à Cana en Galilée. La mère de Jésus était là, et Jésus fut aussi invité aux noces avec ses disciples. Le vin ayant manqué, la mère de Jésus lui dit : Ils n'ont plus de vin.

Jésus lui répondit : Femme103, qu'y a-t-il entre moi et toi104 ? Mon heure n'est pas encore venue.

Sa mère, en tant que "femme" quelconque n'est-elle donc pas digne de s'adresser à Sa personne ?

Sa mère dit aux serviteurs : Faites ce qu'il vous dira.

Or, il y avait là six vases de pierre, destinés aux purifications des Juifs, et contenant chacun deux ou trois mesures. Jésus leur dit : Remplissez d'eau ces vases. Et ils les remplirent jusqu'au bord.

Puisez maintenant, leur dit-il, et portez-en à l'ordonnateur du repas. Et ils en portèrent. Quand l'ordonnateur du repas eut goûté l'eau changée en vin, -ne sachant d'où venait ce vin, tandis que les serviteurs, qui avaient puisé l'eau, le savaient bien, -il appela l'époux, et lui dit : Tout homme sert d'abord le bon vin, puis le moins bon après qu'on s'est enivré ; toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à présent.

Tel fut, à Cana en Galilée, le premier des miracles que fit Jésus. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. Jn – 2.2 à 2.11

Marie a fait une grande confiance à son fils, qui à partir de ce moment-là va arpenter en prêchant et faisant des miracles la Judée et la Galilée. L'épisode des Noces de Cana induit une des caractéristiques essentielles du rôle de Marie après l'Ascension : elle a obtenu de son fils, malgré son rejet, qu'il vienne en aide à sa demande à quelqu'un dans la peine ou le besoin (même et surtout si le motif a été futile : du vin pour une noce). C'est la seule fois dans les textes canoniques où Marie demande quelque chose à son fils et insiste indirectement, et où celui-ci cède. Marie sera dans les siècles l'intercesseur, qu'on invoque pour obtenir un miracle quand on est dans la peine, celle à laquelle fait appel le pécheur pour se faire pardonner. D'autres intermédiaires, la pléiade des Saints, existeront, mais aucun n'aura le prestige de Marie, mère de Jésus.

 

Les Noces de Cana

Les Noces de Cana ont été souvent représentées pendant la Renaissance et dans la période suivante. Épisode se référant à un événement profane, il permettait de sortir un peu des scènes à contenu religieux, ordinaire des peintres de l'époque. Véronèse notamment en a fait un célèbre tableau aujourd'hui au Louvre. Destiné à l'origine à représenter une "Dernière Cène" pour le réfectoire des moines de San Giorgio Maggiore, ceux-ci trouvèrent le traitement bien profane, trop riche pour une scène qui devait être édifiante. Plus grave, l'Inquisition s'en mêlât, ce qui était rare à Venise. Le peintre dut finalement s'incliner et changea son tableau en "Les Noces de Cana". Il dut introduire Marie, qui se retrouve, dans la débauche de couleurs chatoyantes, d'étoffes somptueuses et de poses variées, affublée de vêtements gris, d'une pose compassée et d'un visage d'une grande tristesse, bien que ce premier miracle soit l'annonce d'un premier triomphe pour son fils. Jésus lui-même ne paraît d'ailleurs pas très concerné, gêné peut-être par la présence de sa mère, ou ennuyé de ne pouvoir continuer sa prédication. Peut-être Véronèse se vengeait-il ainsi de sa déconvenue sur Marie qui n'en pouvait mais. Plutôt, celle-ci éprouvait la mauvaise humeur de son fils, "laisse-moi tranquille", ou pressentait-elle l'avenir sombre qui l'attendait.

 

Certains exégètes pensent que Marie faisait partie des femmes qui ont suivi Jésus pendant sa prédication itinérante, mais rien n'est sûr. Au contraire, le fait qu'elle accompagne les frères de Jésus dans l'événement suivant montre qu'elle n'était pas toujours auprès de lui.

Reniements

Un jour, alors qu'il s'est arrêté dans une maison près de Capharnaüm, Marie et les frères de Jésus surviennent et le font appeler au-dehors ("Voici dehors ta mère et tes frères qui te cherchent." Mc 12.32). Jésus regarde autour de lui, puis désigne ceux qui l'entourent "Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la Volonté de Dieu, c'est lui qui est mon frère et ma sœur et ma mère." Mc 3.34-35. Cette scène a tellement frappé les Évangélistes que Matthieu, Marc et Luc en parlent en termes presque identiques.

Les événements avaient montré à diverses reprises, depuis la fugue au temple ou son attitude pendant les Noces de Cana, que Jésus n'avait guère de ménagements pour ses parents, notamment sa mère. Cette fois la voilà, avec ses "frères"105, rejetée dans les ténèbres en même temps que ceux qui ne "croient" pas en Lui. En effet, sa famille reste sans doute à l'extérieur du local où il prêche, parce qu'elle ne croit guère en lui, comme les habitants de Nazareth quelques temps plus tard : "La plupart des auditeurs étaient frappés d'étonnement. …N'est-ce pas là le charpentier, le fils de Marie, le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous ? Et il était pour eux une occasion de chute. Mais Jésus leur dit : Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents, et dans sa maison." Mc 6.3-4. Illustration assez banale du proverbe "Nul n'est prophète en son pays".

Plus tard, alors qu'il se rend à Jérusalem, il reviendra encore sur le sujet : "Tandis que Jésus parlait ainsi, une femme, élevant la voix du milieu de la foule, lui dit : Heureux le sein qui t'a porté ! Heureuses les mamelles qui t'ont allaité ! Et il répondit : Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent !" Lc 11.27-28.

Jésus est trop occupé par son Père dans les Cieux pour se préoccuper des vivants106. Si le récit de Jean n'existait pas, Marie à ce moment-là aurait disparu définitivement de l'histoire107, sur un spectaculaire reniement au bénéfice d'une famille "choisie", en admiration devant ses miracles et sa puissance thaumaturgique, espérant qu'il va renverser les mauvais (romains) pour rétablir le règne d'Israël. Jésus ne pouvait apparemment compter sur sa famille pour l'aider dans sa "Mission", il va donc la rejeter comme un obstacle, parce qu'ils peuvent dévoiler sa nature (très) humaine, le gêner car ils le connaissent (trop ?). Peut-être même voulait-elle le "récupérer" en le faisant quérir, le ramener à la raison et à la maison en quelque sorte108. Dans un monde très respectueux des parents comme l'était le monde Juif de l'époque, l'attitude de Jésus devait être proprement scandaleuse.

Ce rejet, Jésus se l'applique, mais le fait aussi subir à ses disciples. Il théorise dans Mt : Car je suis venu mettre la division entre l'homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ; et l'homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi ; Mt, 10.35-37. 109

Luc reprendra lui aussi : Pensez-vous que je suis venu établir la paix sur terre ? Non, vous dis-je, mais bien la dissensionle père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. Si quelqu'un vient à moi, et s'il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, et ses sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Lc 12.53-54. 110

Comme souvent dans le monde sectaire, le maître ("Rabbi", disent à Jésus ses premiers disciples) fait le vide autour de ses disciples pour se les attacher, les isoler pour qu'ils ne trouvent un soutien qu'en lui. Il a rejeté sa famille et demande la même chose à ceux qui le suivent.

Plus tard, J, toujours dans Matthieu, peut paraître nuancer sa position dans sa réponse à un jeune homme riche qui lui demande les conditions pour obtenir la vie éternelle : il lui enjoint de respecter les commandements, dont "Honore ton père et ta mère." Mt 19.20. Chez Luc aussi, Jésus reviendra sur le même commandement en s'adressant à un notable. Dans les deux cas, les demandeurs reculeront quand Jésus leur ordonnera de vendre leurs biens pour le suivre. Son discours ne change pas, au fond. Cet épisode a d'abord lieu plus tard, à peu de temps de la Pâque, quand il n'est tactiquement plus temps de créer et souder un groupe autour de lui, en les isolant de leurs milieux originels, mais d'étendre son influence, de trouver des alliés parmi les Juifs pratiquants, ou, au moins, de s'assurer leur neutralité en prenant à son compte les Commandements. D'autre part et surtout, Jésus ajoute une condition, ("Va, vends tout ce que tu possèdes, donnes-en le produit aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens et suis-moi." Mc10.21). Il sait son interlocuteur peu susceptible d'accepter. Il identifie bien chez lui le principal obstacle ; les riches ne sont pas ceux qu'il souhaite attirer. Il confirme sa position dans le même paragraphe : "Et quiconque aura quitté, à cause de mon nom, ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, ou ses maisons, recevra le centuple, et héritera la vie éternelle. Mt 19.29."

Jésus n'est sans doute pas un charlatan qui veut s'enrichir, un escroc111 ; il croit à sa "Mission", il n'en déviera pas jusqu'à accepter la mort. Il pensait, selon toute vraisemblance, ce qu'il prêchait, qu'il était le Fils de Dieu. Sa vie devait y être conforme : pas de "biens", pas de maîtresse112, il trouvait dans son activité, dans le pouvoir qu'il exerçait, tout ce qui lui était nécessaire, toute la jouissance dont il avait besoin. Ce face à face, ce rapport exclusif avec son "Père dans les Cieux", nourrit un narcissisme exacerbé qui lui fait écarter tout ce qui s'oppose à sa mission qui est de "croire" en lui. Fils de Dieu, il aurait été Dieu lui-même à la mort de son Père (du ciel). La souhaitait-il, cette mort de son Père, pour le remplacer ? Sans doute.

Cette rupture, quelquefois brutale, avec la famille sera à l'origine d'un grand nombre de martyrs dans les premiers siècles de ma Chrétienté : Sainte Anastasie, qui se refuse à son mari pour rester vierge, lequel la bat et l'affame, Sainte Christine, qui détruit les idoles de son père, lequel la fait jeter en prison, puis racler le corps avec un peigne de fer, jeter dans de l'huile bouillante, coupe les seins et la langue… Saint Crisant, que son père essaie d'abord de détourner de la Foi en l'enfermant dans une chambre avec cinq prostitués ( !), puis recourt à des moyens plus énergiques, etc. 113

L'Église a appliqué, applique toujours, ce précepte. Certes elle s'appuie sur la famille tant qu'elle est dans la Foi, notamment la mère qui peut avoir une grande influence sur les vocations à la prêtrise114, mais elle n'hésite pas à séparer les enfants de leurs parents pour leur assurer une "Éducation chrétienne". Cela va des enfants enlevés à leurs parents dans l'Amérique Espagnole du Siècle d'Or, en passant par la participation active de toutes les confessions chrétiennes dans les pensionnats où les enfants amérindiens étaient regroupés pour les soustraire à l'influence de leurs parents en Amérique du Nord jusqu'à très récemment, pour finir par le refus, exigé par le Vatican, plus ou moins suivi par les religieux, de rendre les enfants Juifs hébergés dans les maisons religieuses catholiques au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale.

 

Marie • 4e partie

 

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