Lettre
de Freud à Einstein
Pourquoi
la guerre ?
Traduite
par Micheline Weinstein
Vienne, septembre 1932
Quand j'appris que vous aviez l'intention
de m'inviter à un échange d'idées sur un thème
qui retient votre intérêt et qui vous semble
mériter l'intérêt de quelques autres, je fus
tout de suite d'accord. Que vous ayez choisi
un problème qui touche aux limites de notre
savoir actuel, auquel chacun de nous, le physicien
comme le psychologiste,
essayerait d'accéder par son approche originale,
de telle sorte que, venus d'horizons différents,
nous parvenions à nous rencontrer sur un même
terrain, je n'en attendais pas moins de vous.
Mais j'ai été pris au dépourvu par la façon
dont vous posez les termes de la question :
que peut-on faire pour détourner les humains
de considérer que se faire la guerre est inéluctable
? Sur le moment, j'ai été impressionné par l'étendue
de mon incompétence - pour un peu, je dirais
: de notre -, sur ce sujet, dans la mesure où
cela m'a semblé relever d'un problème pratique
incombant plutôt aux hommes d'État. Puis je
réalisai que vous abordiez la question, non
en physicien et en naturaliste, mais en humaniste,
qui avait répondu à la suggestion de la SDN,
un peu comme Fridtjof Nansen, l'explorateur
du Pôle Nord, lequel s'était consacré à porter
assistance aux victimes affamées et rendues
apatrides par la Guerre Mondiale.
Je réalisai de plus, qu'il ne m'était pas demandé
de faire des propositions concrètes, mais seulement
de décrire comment, pour l'observateur qu'est
le psychologiste, se présente le problème de
la prévention de la guerre.
Or, dans votre lettre, vous avez à peu près dit tout ce
qu'il y avait à dire sur ce point. Vous m'avez
en quelque sorte ôté le vent de la voile, mais
c'est bien volontiers que je suivrai votre sillage
et me contenterai ainsi d'aller dans le sens
de ce que vous proposez, pour le développer
au mieux de ce que je sais - ou présume savoir.
Vous commencez par la relation entre Pouvoir et Droit. C'est effectivement,
pour notre étude, le meilleur point de départ.
Pourrais-je cependant substituer au mot “Pouvoir”,
celui plus cru et plus dur de “Violence” ? Droit
et violence sont à notre époque en opposition
radicale. Il n'est pas difficile de montrer
que l'un s'est développé à partir de l'autre
et, quand nous remontons aux origines les plus
lointaines, quand, en premier lieu, nous examinons
la façon dont les choses se sont passées, la
clef du problème nous apparaît alors aisément.
Toutefois, ne m'en veuillez pas de n'exposer
ici, comme s'il s'agissait d'idées nouvelles,
rien que d'universellement connu et de communément
admis, le contexte m'y oblige.
C'est un principe acquis que les conflits d'intérêts entre les humains
se règlent avant tout par l'usage de la violence.
Il en est ainsi de tout le règne animal, dont
l'homme ne devrait pas s'exclure ; chez l'homme
certes, viennent s'ajouter des conflits d'opinions
qui atteignent les plus hauts degrés de l'abstraction,
et qui semblent requérir une technique différente
d'arbitrage. Mais ce n'est là qu'une complication
plus tardive.
Au tout début de la petite horde humaine, seule la domination par la force
musculaire décidait de à qui appartenait quoi,
ou de qui allait voir satisfaite sa volonté.
La force musculaire se consolidant, elle se
déplaça en partie sur l'utilisation d'outils
; l'emporte celui qui possède les meilleures
armes ou qui s'en sert le plus habilement. Avec
l'arrivée de l'arme, apparut la supériorité
de l'intellect, qui supplanta dès lors la force
musculaire brute ; le but ultime du combat reste
le même, mais la horde, par les dégâts qu'elle
subit, par la paralysie de ses forces, est contrainte
de renoncer en partie à ses prérogatives et
à ses objections. Le but est parfaitement atteint
quand la violence terrasse durablement l'adversaire,
autrement dit le tue. Cela présente un double
avantage : l'adversaire est dans l'impossibilité
de reprendre le combat, et son sort dissuade
quiconque d'en suivre l'exemple. Par ailleurs,
le meurtre favorise chez l'ennemi un penchant
impulsif sur lequel nous reviendrons ultérieurement.
À l'intention de tuer peut se heurter cette
objection, que l'ennemi sera reconverti, pour
un plus grand profit, en prestataire de services,
si on le garde en vie sous condition. Il suffit
alors à la violence d'asservir l'ennemi au lieu
de le tuer. Le vainqueur commence à le ménager,
encore qu'il soit désormais obligé de prendre
en compte le désir de vengeance d'un vaincu
aux aguets, laissant ainsi au hasard une part
de sa propre sécurité.
C'est donc là la condition première, domination du plus fort, qu'elle
soit domination par la violence à l'état brut,
ou domination par la violence étayée de l'intellect.
Nous savons que ce système s'est modifié au
cours de l'évolution, il y eut un passage de
la violence au droit, mais sous quelle forme
? Une seule, me semble-t-il. Tenons nous-en
à ce fait, que la puissance maximale d'un seul,
pouvait être compensée par la coalition de plusieurs
faiblesses. “L'union
fait la force”.
La violence est cassée par cette coalition,
la puissance des alliés représente alors le
droit, face à la violence d'un seul. Il nous
apparaît alors que le droit constitue la force
d'une collectivité.
Certes, c'est toujours de violence dont il s'agit, prête à se retourner
contre qui lui résiste, elle use des même procédés
et vise aux mêmes fins ; la seule vraie différence
tient en ceci que ce n'est plus la violence
d'un seul qui s'impose, mais celle de la collectivité.
Or, pour que s'effectue le transfert de la violence
au droit, une condition psychique est indispensable.
L'alliance de plusieurs doit être stable, et
durer. Il serait inutile qu'elle se réalise
dans le seul but de contrer la puissance dominante
pour, une fois la victoire assurée, se désintégrer.
De nouveau, le premier à s'estimer le plus fort
attesterait dès lors qu'il aspire à la dictature,
et la même scène se répéterait à l'infini. La
cohésion doit être maintenue en permanence,
la collectivité doit s'organiser, inventer des
règlements, pour anticiper les risques de rébellion,
fixer une juridiction qui veille à l'observance
au règlement - les lois -, et se charger d'appliquer
les voies d'exécution contre les actes légaux
de violence. Reconnaître une telle communauté
d'intérêts mène à l'instauration de liens d'affinités
entre les membres d'un groupe humain digne de
ce nom, des liens sociaux dont résulte, au sens
propre, leur force.
Il me semble qu'avec cela, la première condition est déjà remplie, qui
est de maîtriser la violence en reportant le
pouvoir sur un ensemble plus vaste, lequel forme
un corps où les membres sont unis par un lien
basé sur les affinités. Les choses sont simples
aussi longtemps que la collectivité se compose
d'un nombre d'individus de force égale. Pour
que la sécurité d'une vie collective soit garantie,
les lois d'une telle coalition fixent alors
la part de liberté personnelle dans l'usage
de la force en tant que violence, à laquelle
chaque individu doit renoncer. Or, un tel état
de paix ne peut se concevoir qu'en théorie,
en vérité les choses sont autrement plus compliquées,
puisque la collectivité comprend depuis toujours
des éléments de force inégale, hommes et femmes,
parents et enfants, et très vite, guerre et
mise au pas convertissent les vainqueurs et
les vaincus en maîtres et esclaves. C'est au
sein même de la collectivité que le droit empruntera
aux rapports de force inégaux, les lois seront
alors établies par et pour les maîtres, elles
n'accorderont que peu de droits aux asservis.
Ainsi, la collectivité est formée à partir de
deux sources de désordres juridiques, qui tendent
en même temps au progrès du droit. En premier
lieu, il y a chez les maîtres des tentatives
personnelles pour dépasser les limites de la
légalité valable pour tous, donc pour saisir
l'occasion de faire rétrograder la domination
du droit vers celle de la violence. En second
lieu, il y a l'aspiration constante des opprimés
pour obtenir toujours plus de pouvoir et pour
voir ces mutations reconnues par la loi, donc
à l'inverse, pour progresser d'une juridiction
inégale vers une juridiction égale pour tous.
Ce dernier courant prendra tout son sens si
une véritable répartition des rapports de force
s'effectue au sein de la collectivité, comme
il peut en résulter d'événements historiques
diversifiés. Il est alors possible d'adapter
progressivement le droit aux nouveaux rapports
de force, mais le plus souvent la classe dominante
se montre peu disposée à prendre une telle mutation
en compte ; s'ensuivent alors rébellion et guerre
civile, donc abrogation temporaire du droit
et retour aux flambées de violence, à l'issue
desquelles un nouvel ordre juridique est établi.
Il y a encore une autre source de mutation du
droit, qui se manifeste exclusivement sous une
forme pacifique, elle est dans l'évolution culturelle
des membres de la collectivité, et fait partie
d'un ensemble que nous aborderons ultérieurement.
Nous constatons ainsi que l'on n'a pas encore trouvé de solution aux règlements
par la force des conflits d'intérêts, au sein
même d'une collectivité. À l'inverse, les exigences
et les intérêts communs, inhérents à la cohabitation
sur une même aire, sont propices à l'arrêt rapide
de tels combats et, dans ces conditions, il
devient alors possible d'envisager un règlement
pacifique durable. Or, un coup d'œil sur l'histoire
de l'espèce humaine nous montre une série ininterrompue
de conflits entre telle collectivité et une
ou plusieurs autres, entre des unités plus ou
moins grandes, entre banlieues, provinces, clans,
populations, empires, qui auront toujours été
résolus par la force des armes. De telles guerres
se soldent soit par le pillage, soit par l'assujettissement
complet, la conquête totale, de l'une des parties.
Il n'est guère possible de porter une appréciation
générale sur les guerres de conquêtes. Certaines
d'entre elles, celles des Mongols et des Turcs
par exemple, n'ont apporté que le malheur ;
d'autres au contraire ont contribué à la conversion
de la violence en droit, en créant de vastes
unités, à l'intérieur desquelles recourir à
la violence était rendu impossible et où un
nouvel ordre juridique arbitrait les conflits.
C'est ainsi que les conquêtes des Romains ont
apporté la précieuse pax
romana en Méditerranée. La soif d'expansion
des rois français a instauré une France florissante
et unifiée dans la paix. Aussi paradoxal qu'il
semble, il faut bien admettre que la guerre
qui aboutirait à former de vastes unités au
sein desquelles un pouvoir central tout-puissant
rendrait impossible des conflits ultérieurs,
ne serait pas forcément un moyen inapproprié
pour établir cette paix “éternelle” tant désirée.
Or, ce moyen n'est guère utilisable à cette
fin, dans la mesure où les bénéfices acquis
par les conquêtes sont généralement de courte
durée ; les unités récemment formées se désintègrent
aussitôt, le plus souvent par manque de cohésion
des parties que la violence avait soudées. Par
ailleurs, la conquête n'a su jusqu'à présent
réaliser que des alliances partielles, fussent-elles
de grande envergure, à l'intérieur desquelles
les conflits ne produisaient rien d'autre que
des règlements par la force. Seule conséquence
de ces agissements guerriers : l'humanité troqua
nombre de petites guerres successives contre
de grandes guerres plus rares, mais d'autant
plus destructrices.
Revenons à notre époque et nous en arrivons aux mêmes conclusions que
celles auxquelles vous êtes vous-même parvenu
par un chemin plus court. Les guerres ne peuvent
être contenues que si les hommes se mettent
d'accord pour établir une autorité centrale,
à laquelle sera conféré le droit de légiférer
dans tous les conflits d'intérêts. Sur ce point,
deux conditions sont bien évidemment indispensables
: il faut qu'une telle instance suprême soit
créée, et il faut que le pouvoir requis lui
soit confié. Une seule de ces conditions, sans
l'autre, serait inutile. De nos jours, la Société
des Nations est conçue sur le modèle d'une telle
instance, mais la deuxième condition manque
; la Société des Nations ne détient aucun pouvoir
en soi et ne peut l'acquérir que si les membres
d'une nouvelle coalition, si les différents
États, sont prêts à le lui consentir. Or, sur ce point, les perspectives actuelles
semblent peu favorables. Face à l'institution
de la Société des Nations, on resterait dans
la plus totale incompréhension si l'on méconnaissait
qu'il y a là une entreprise rarement risquée
- de cette envergure, peut-être même jamais
auparavant -, dans l'histoire de l'humanité.
C'est la tentative d'acquérir l'autorité, -
c'est-à-dire une influence cœrcitive -, qui
habituellement repose sur la détention du pouvoir,
en se basant sur certaines postures idéalistes.
Nous avons appris que deux choses tiennent soudée
une collectivité : la force qui asservit par
la violence, et les liens d'affinités entre
les membres, que l'on appelle, en langage technique,
identifications. Qu'un facteur vienne à manquer,
l'autre peut alors éventuellement maintenir
la cohésion d'une collectivité. Ces idées n'ont
naturellement de sens que si elles traduisent
d'importantes affinités entre les membres. C'est
alors que se pose la question de la force. L'histoire
nous renseigne en effet sur l'influence qu'elles
ont exercée. L'idée panhelleniste par exemple,
la conscience que l'on doit être meilleurs que
nos voisins les Barbares, qui s'est manifestée
si fortement dans les amphictyonies,
les oracles et les jeux, fut suffisamment puissante
pour adoucir les mœurs, quant à la façon de
faire la guerre ; mais ne fut bien évidemment
pas en état de prévenir les différends belliqueux
entre les diverses fractions, pas même assez,
pour éviter à une ville ou à une confédération
de villes, de s'allier avec l'ennemi perse,
pour nuire à un rival. La communauté de sentiments
chez les Chrétiens, qui pourtant était assez
intense, n'a pas davantage réussi, dans les
guerres qui les ont opposés pendant la Renaissance,
à détourner petits et grands États Chrétiens
de quérir l'aide du Sultan. À notre époque même,
il n'existe pas de notion susceptible de mettre
en œuvre une telle autorité unificatrice. Les
idéaux nationaux, régnant en maîtres aujourd'hui
sur les peuples, poussent dans le sens inverse,
voilà qui est parfaitement clair. D'aucuns prédisent
que l'infiltration du mode de penser bolchevique
pourra mettre fin aux guerres, mais quoiqu'il
en soit, nous sommes à ce jour fort éloignés
d'un tel but et peut-être ce dernier ne sera-t-il
accessible qu'au terme d'épouvantables guerres
civiles. Il semblerait donc que toute tentative
de substituer, au pouvoir réel, le pouvoir des
idées, est encore aujourd'hui condamnée à l'échec.
C'est une erreur de calcul de méconnaître que
le droit fut à l'origine une violence à l'état
brut et que notre époque actuelle encore ne
peut se passer de l'étayage de la force.
J'en viens maintenant au commentaire d'une autre de vos remarques. Vous
trouvez surprenante la légèreté avec laquelle
les hommes se passionnent pour la guerre, alors
vous posez l'hypothèse que quelque chose agit
en eux, une pulsion de haine et d'anéantissement
pour répondre à un tel enthousiasme. Là aussi,
je ne peux qu'absolument vous approuver. Nous
pensons qu'une telle pulsion existe, et nous
nous sommes attachés, ces dernières années notamment,
à en étudier les phénomènes. Permettez qu'à
ce sujet je vous expose une partie de la théorie
des pulsions à laquelle, en psychanalyse, nous
sommes parvenus, après tâtonnements et fluctuations
multiples. Nous partons du principe que les
pulsions humaines se divisent en deux catégories
seulement, celles qui visent à conserver et
à unir - nous les désignons par érotiques, tout
à fait dans le sens de l'Éros du Banquet de Platon -, ou encore sexuelles, en élargissant
délibérément la notion de sexualité, telle que
l'emploie le plus grand nombre ; et celles qui
visent à détruire et à tuer ; nous regroupons
ces dernières en pulsion d'agression et pulsion
de destruction. Comme vous le constatez, ce
n'est à vrai dire rien de plus qu'un embellissement
théorique de l'opposition bien connue de tous
entre l'amour et la haine, qui entretient peut-être
une relation première avec le couple attraction-répulsion,
dont le rôle est si important dans votre domaine
de recherche. Mais si vous le permettez, ne
nous laissons pas entraîner trop vite aux jugements
sur le bien et le mal. L'une de ces pulsions
est tout aussi indispensable que l'autre. Les
manifestations de vie proviennent des deux pulsions
à la fois, qu'elles agissent ensemble ou l'une
contre l'autre. Il semblerait toutefois que
l'impossibilité de se manifester isolément par
l'une d'entre elles soit dans la nature de ces
deux pulsions, qu'elle soit toujours associée
- nous disons “amalgamée”, “intimement liée”
- à un certain quantum emprunté à l'autre rive, ce qui en modifie le but ou, selon les
circonstances, en rend éventuellement possible
l'accession. C'est ainsi que la pulsion d'autoconservation,
par exemple, est sans conteste de nature érotique,
mais il lui est absolument nécessaire de disposer
de l'agression si elle veut en venir à ses fins.
De même, la pulsion amoureuse dirigée vers des
objets implique le concours de la pulsion de
maîtrise [littéralement : de mainmise], si elle veut à coup sûr capturer son
objet. La difficulté d'isoler les deux catégories
de pulsions à partir des phénomènes qu'elles
révèlent, est certes ce qui nous a empêchés
si longtemps de les identifier.
Si vous avez la patience de me suivre encore un moment, vous constaterez
que les actes des humains permettent de relever
d'autres complexités encore. Il est extrêmement
rare qu'un acte soit l'œuvre d'une motion pulsionnelle
unique, laquelle est déjà, par essence, formée
d'un alliage d'Éros et de destruction. En général,
pour qu'un acte soit rendu possible, plusieurs
motivations de même facture doivent coïncider.
L'un de vos collègues en sciences physiques
et naturelles le savait déjà, le Professeur
G. Ch. Lichtenberg qui, à l'époque classique,
enseignait la physique à Göttingen, encore qu'il
ait sans doute été plus connu comme psychologue
que comme physicien. Il imagina la Rose des
Motivations, commentant ainsi : “Les motivations
pour lesquelles on fait quelque chose pourraient
être classées comme les 32 vents, et leurs noms,
formés de façon analogue, par exemple, pain-pain-renom ou renom-renom-pain.”
Ainsi, quand les hommes sont appelés à faire
la guerre, c'est mille motivations qui les portent
à souscrire de plein gré, nobles ou vulgaires,
aussi bien celles que l'on déclare ouvertement
que celles dont on ne dit mot. Nous n'avons
aucune raison de toutes les dévoiler. Que ce
soit dans l'histoire ou au quotidien, d'innombrables
cruautés en confirment l'existence et la force.
La satisfaction de ces penchants destructeurs
est bien sûr facilitée par leur mixtion avec
d'autres, érotiques et idéalistes. Au su des
horreurs de l'histoire, nous avons quelquefois
l'impression que les motivations idéalistes
n'ont servi que de prétexte aux appétits destructeurs
; d'autres fois, par exemple lors des atrocités
de la Sainte Inquisition, il nous apparaît que
les motivations idéalistes s'étaient frayé un
chemin jusqu'au conscient, en même temps que
les destructrices leur avaient apporté un renfort
inconscient. Les deux sont possibles.
J'hésite à abuser de votre intérêt, qui porte sur la prévention de la
guerre et non sur nos théories. Toutefois, je
voudrais m'attarder un moment sur notre pulsion
de destruction, laquelle ne bénéficie en aucune
façon d'une considération à la hauteur de ce
quelle implique. Une observation un peu affinée
nous a en effet conduits à émettre l'hypothèse
que cette pulsion est à l'œuvre à l'intérieur
de chaque être vivant et, de ce fait, pousse
ce qui vit vers sa désintégration ; c'est ainsi
qu'elle ramène la vie à l'état originel de matière
inanimée. Elle méritait donc véritablement le
nom de pulsion de mort, alors que les pulsions
érotiques manifestent le désir de vivre. La
pulsion de mort prend le nom de pulsion de destruction
quand elle se dirige, à l'aide d'organes spécifiques,
vers l'extérieur, sur les objets.
C'est pour ainsi dire par la destruction de
la vie d'autrui que l'être vivant protège sa
propre vie. Toutefois, une part de la pulsion
de mort demeure agissante à l'intérieur de l'organisme
et nous avons essayé de montrer les traces de
cette intériorisation de la pulsion de destruction
dans quantité de phénomènes normaux et pathologiques.
Nous nous sommes rendus coupables d'hérésie, en attribuant la genèse de
notre conscience morale à cette dérivation,
vers l'intérieur, de l'agressivité. Vous noterez qu'il
n'est pas du tout insignifiant que ce processus
ait pris une telle dimension ; c'est même carrément
morbide ; alors que diriger les forces pulsionnelles
vers la destruction du monde extérieur déleste
l'organisme, et procure toujours un effet salutaire.
Cela sert de justification biologique à tous
les instincts haïssables et dangereux contre
lesquels nous luttons. Nous devons admettre
qu'ils restent plus proches de la nature que
ne l'est la résistance que nous leur opposons,
et à laquelle il faut également trouver une
explication. Peut-être avez-vous l'impression que
nos théories sont une espèce de mythologie,
et si c'est le cas, qu'elle n'est vraiment pas
réjouissante. Mais toutes les sciences physiques
et naturelles ne conduisent-elles pas à une
telle mythologie ? N'en va-t-il pas ainsi à
vos yeux de la physique aujourd'hui ?
Pour une application immédiate de ce qui précède, convenons qu'il n'y
a aucun espoir de prétendre débarrasser les
hommes de leur instinct agressif. Il y aurait
sur terre, paraît-il, d'heureuses contrées où
la nature fournit à l'homme tout ce dont il
a besoin et dont il disposerait à discrétion
: il y aurait des peuplades dont la vie se passerait
dans la tranquillité, chez lesquelles cœrcition
et agression seraient inconnues. J'ai peine
à le croire, et aimerais en savoir davantage
sur ces bienheureux. Les bolcheviques aussi
souhaitent pouvoir se débarrasser de l'agressivité
humaine, en garantissant la satisfaction des
besoins matériels et en établissant par ailleurs
l'égalité entre les membres de la collectivité.
Je tiens cela pour une illusion. Car pour l'instant,
les voilà armés avec le plus grand soin, et
le moins qu'on puisse dire, c'est que la cohésion
de leurs adhérents n'est maintenue que par la
haine contre tous ceux qui ne sont pas de leur
bord. Du reste, il ne s'agit pas pour autant,
vous le remarquez vous-même, de faire totalement
disparaître les instincts agressifs de l'humanité
; on peut essayer de les détourner suffisamment
pour qu'ils n'aient pas besoin de trouver leur
forme d'expression dans la guerre.
Notre théorie mythologique des pulsions nous rend alors plus facile le
recours à un moyen indirect de combattre la
guerre. Si l'empressement à faire la guerre
est une émanation de la pulsion de destruction,
le plus évident est de faire appel à son antagoniste,
l'Éros. Tout ce qui ressortit aux liens basés
sur les sentiments d'affinités entre les hommes
ne peut agir que contre la guerre. Ces liens
sont de deux sortes. D'abord, ceux comparables
aux relations avec l'objet amoureux, quand bien
même ils seraient dénués de toute fin sexuelle.
La psychanalyse ne doit pas avoir honte de parler
ici d'amour, puisque la religion dit la même
chose : “Aime ton prochain comme toi-même”.
Cela est certes simple à exiger, mais difficile
à réaliser. La deuxième sorte de lien d'affinités
passe par l'identification. Tout ce qui conduit
les hommes à se grouper participe de ces communautés
de sentiments, de ces identifications. C'est
sur elles que repose pour une bonne part la
structure de la collectivité humaine.
L'un de vos griefs sur l'abus d'autorité me donne un second argument quant
à combattre indirectement la propension à la
guerre. Un exemple d'inégalité intrinsèque et
inéradicable chez les hommes, est qu'ils sont
scindés entre dominants et dominés, ces derniers
en constituant l'énorme majorité. Ils ont besoin
d'une autorité qui prenne les décisions pour
eux, à laquelle ils se soumettent le plus souvent
sans condition. La combattre, impliquerait que
l'on prenne plus de soin que l'on ne l'a fait
jusqu'alors, pour éduquer une classe supérieure,
capable de penser par elle-même, inaccessible
à toute intimidation, une classe d'hommes qui
lutteraient pour la vérité, auxquels reviendrait
la direction des masses dont ils auraient la
charge. Que le pouvoir, quand il usurpe les
droits, que l'Église, quand elle interdit de
penser, ne soient pas favorables à une telle
pédagogie, cela n'a nul besoin d'être démontré.
La condition idéale serait naturellement une
société d'hommes, qui auraient soumis leur vie
pulsionnelle à la magistrature suprême de la
raison.
Rien d'autre ne pourrait permettre un accord
aussi complet et aussi solide entre les humains, quand bien même devraient-il renoncer
à certains liens basés sur les sentiments. Mais
il est hautement vraisemblable que ce soit là
une utopie. Les autres voies possibles pour
prévenir indirectement la guerre sont immédiatement
praticables, mais elles n'augurent d'aucun succès
rapide. On pense avec regret aux moulins qui
moulent si lentement que l'on peut mourir de
faim avant que d'obtenir de la farine.
Vous voyez que demander son avis à un théoricien détaché de ce monde sur
des problèmes pratiques urgents, ne mène pas
très loin. Mieux vaut s'efforcer, dans chaque
cas particulier, de prévenir le danger avec
les moyens à portée de main. Mais j'aimerais
tout de même aborder une question encore, que
vous ne soulevez pas dans votre lettre et qui
m'intéresse particulièrement. Pourquoi nous
insurgeons-nous tellement contre la guerre,
vous, moi, et tant d'autres, pourquoi ne l'acceptons-nous
pas comme nous le ferions pour n'importe quelle
autre des nombreuses calamités pénibles de la
vie ? Car la guerre semble pourtant conforme
à la nature des choses, quasi inévitable. Ne
soyez pas horrifié par ma façon de poser le
problème. Pour servir notre recherche, nous
pouvons éventuellement emprunter le masque d'une
supériorité dont, à la vérité, on ne dispose
pas. La réponse tiendra en ceci, que la guerre
anéantit des vies humaines gorgées d'espoir,
qu'elle met les êtres humains, un par un, en
état d'avilissement, qu'elle les force à tuer
leurs semblables, qu'elle détruit des valeurs
matérielles inestimables, qui sont le produit
du travail des hommes… et qu'elle fait plus
encore.
C'est ainsi que la guerre, dans sa forme actuelle, n'offre plus aucune
chance de réaliser le vieil idéal héroïque,
et qu'une guerre future, par suite du perfectionnement
des moyens de destruction, serait en mesure
d'entraîner l'extermination de l'un, ou peut-être
même, des deux adversaires. Tout cela est bien
réel, et tellement indiscutable, et l'on ne
peut que s'étonner de n'avoir pas encore vu
les meneurs de guerre répudiés par un accord
général passé entre les humains. On peut naturellement
discuter l'un de ces points en particulier.
De plus, la collectivité devrait-elle disposer
d'un droit sur la vie de l'individu ? C'est
une question ; on ne peut condamner toutes les
formes de guerres selon la même aune. Tant que
les empires et les nations auront la possibilité
d'anéantir impitoyablement autrui, autrui s'armera
pour la guerre. Mais passons rapidement sur
tout cela, qui ne ressortit pas au débat pour
lequel vous m'avez sollicité. C'est vers autre
chose que je me tourne ; je pense que la raison
fondamentale pour laquelle nous nous révoltons
contre la guerre est que nous ne pouvons faire
autrement. Si nous sommes pacifistes, c'est
parce que nous y sommes obligés pour des raisons
organiques. il nous est alors facile de justifier
notre attitude par tout un argumentaire.
Tout cela serait incompréhensible sans le moindre commentaire. Voici ce
que je pense : chez les humains et depuis des
temps immémoriaux, le processus d'évolution de la culture
se perpétue. (Je sais, d'autres préfèreraient
dire : civilisation). C'est à ce processus que
nous devons, et le meilleur de ce que nous sommes
devenus, et une bonne part de ce dont nous souffrons.
Ses causes et ses origines sont obscures, son
dénouement, aléatoire, certaines de ses caractéristiques
sont faciles à discerner. Peut-être cela mène-t-il
à l'extinction du genre humain, car cela altère
la fonction sexuelle à plus d'un titre ; et
aujourd'hui encore, les masses incultes et les
couches rétrogrades croissent et multiplient
toujours plus, en regard des populations hautement
civilisées. Ce processus est peut-être comparable
à la domestication de certaines espèces animales
; il entraîne incontestablement des altérations
physiques. Mais nous ne sommes pas encore familiarisés
avec cette notion que le devenir culturel participe
d'un processus organique. Les altération psychiques,
qui vont de pair avec le processus culturel,
sont frappantes et sans équivoque. Elles consistent
en un déplacement gradué des objectifs sexuels,
vers une limitation des motions pulsionnelles.
Certaines sensations qui comblaient de plaisir
nos aïeux, nous sont devenues indifférentes
ou même insupportables ; il y a des fondements
organiques aux modifications de nos exigences
d'idéaux éthiques et esthétiques. Deux traits
principaux caractérisent la civilisation : le
renforcement de l'intellect, qui commence alors
à maîtriser la vie pulsionnelle, et l'intériorisation
de l'instinct d'agression, avec toutes ses conséquences
en avantages et en dangers. C'est le plus crûment
que la guerre contredit les attitudes psychiques
auquel le processus de civilisation nous oblige,
ce pourquoi nous sommes poussés à nous révolter
contre elle, à tout simplement ne plus la supporter.
Ce n'est pas tant un rejet intellectuel et émotif,
c'est pour nous, pacifistes, une intolérance
constitutionnelle, une idiosyncrasie,
amplifiée, pour ainsi dire, à son plus haut
degré. Et il semble, en vérité, que notre révolte
n'est guère moins accentuée devant les dégradations
esthétiques causées par la guerre, que devant
sa férocité.
Combien de temps attendrons-nous, jusqu'à ce que d'autres pacifistes se
manifestent ? Nul le peut le dire, mais il n'est
peut-être pas utopique d'espérer que l'influence
de ces deux facteurs, attitude culturelle et
angoisse devant les conséquences d'une guerre
à venir, mettra fin sous peu aux conduites de
guerres. Par quels tours et détours, nous ne
pouvons le deviner. Mais nous pouvons dire une
chose : tout ce qui fait avancer le devenir
culturel agit simultanément contre la guerre.
Ne m'en veuillez pas si ma communication vous a déçu. Bien cordialement,
votre
Sigm. Freud